Entre l'Allemagne et la Côte d'Ivoire
Rapprocher des peuples par le théâtre

Momo Ekissi
Photo (détail) © Momo Ekissi

En Côte d’Ivoire, beaucoup de personnes le connaissent sous le nom de « Maître Momo », en Allemagne on l’a surnommé «  l’allemand noir ». Né dans la ville de Tiassalé, à environ 100 kilomètres de la métropole ivoirienne d’Abidjan, Momo Ekissi, acteur, comédien et metteur en scène, vit et travaille aujourd’hui à Fribourg. Dans l’interview, il explique comment la culture peut contribuer au rapprochement des peuples et appelle les jeunes artistes à être plus courageux.

Goethe-Institut: Quand avez-vous découvert votre passion pour le théâtre ?
Momo Ekissi: Depuis l’enfance, j’ai eu contact avec le conte par des personnes âgées du village. Un de mes grands-parents était conteur et parolier traditionnel. J’ai beaucoup appris par lui et ensuite à l’école. Déjà à l’école primaire les instituteurs m’avaient remarqué et on me faisait souvent raconter des contes aux autres pendant la récréation. Ça continuait au collège, ensuite le lycée avec le théâtre scolaire. Encore lycéen j’avais déjà remporté des prix de théâtre, des prix d’acteur.  À l’université j’étais président et metteur en scène de la compagnie de théâtre. En 1993, grâce au soutien du Goethe-Institut, nous avons été sélectionnés pour participer au Festival National de Théâtre Amateur de Narbonne en France.

 
GI: Plus tard, vous avez même créé votre propre théâtre à Abidjan.
ME: J’avais créé le Golem Théâtre pour donner la possibilité aux jeunes gens qui s’enthousiasme pour le théâtre mais qui n’ont pas les moyens ou le niveau académique pour rentrer dans les écoles publiques. C’était en même temps un centre de formation artistique et académique ouvert. On avait créé notre centre-école vers la sortie d’Abidjan du côté d’Abobo. Mais avec la crise on a dû la fermer.

 
GI: Comment vous-vous êtes finalement retrouvé en Allemagne ?
ME: En 1997 j’ai reçu une bourse du Goethe-Institut pour aller à Staufen. J’y ai  appris mes premiers mots d’allemand et j’ai également fait mes premiers contacts avec des artistes allemands. J’ai commencé à travailler avec des sourds-muets et après avec des écoles. Mes activités se sont développées et j’ai eu l’opportunité de travailler avec des compagnies locales comme le Cargo Theater de Fribourg ou la compagnie Freaks und Fremde de Dresde.

 
GI: Vous y avez initié deux festivals de théâtre. Comment vous est venue cette idée ?
ME: Je me suis rendu compte qu’en Allemagne le conte est une forme théâtrale qui marche bien. Pour permettre aux artistes solos – des danseurs solos, aux comédiens solos, en passant par des musiciens solos – de s’exprimer, j’ai créé le Freiburger Solo Festival. Il y a beaucoup d’artistes qui travaillent seuls, pourtant un tel festival n’existait pas encore. Avec le Festival Franco-Allemand de Théâtre, Conte et Marionnettes, je voulais rapprocher les deux peuples à travers la culture. Permettre que des acteurs français et allemands soient joués dans un même espace, soit en français, soit en allemand, soit par des français, soit par des allemands ou par des équipes communes. Moi, je suis un peu la somme du français et de l’allemand, c’est donc ce pourquoi je voulais rapprocher ces deux cultures.

 
GI: Via le théâtre, vous menez également des actions sociales.
ME: J’ai suivi une formation de pédagogue en théâtre interculturel à Berlin et deux ans durant, j’ai dirigé le service d’aide à la réinsertion par le théâtre à Caritas. Actuellement je donne un cours de percussion en Allemagne avec des élèves et des immigrés et je suis en train de développer  différents projets avec les immigrants aussi bien ici qu’en France. Encore en Côte d’ivoire j’avais en plus commencé à faire de la sensibilisation sur le sida à l’aide du théâtre. Avec le soutien du Goethe-Institut j’avais aussi créé un festival de théâtre sur thème pour la jeunesse. Puis en Allemagne, j’ai eu une formation de multiplicateur de l’association antisida. Aujourd’hui, avec le Dreisam-Theater à Fribourg, je fais beaucoup de sensibilisation par le théâtre, par exemple dans des écoles.

 
GI: Y-a-il une pièce qui vous tient particulièrement à cœur ?
ME: J’aime beaucoup Nathan der Weise, parce que pour moi son texte est un puissant appel. J’ai toujours en tête une représentation de cette pièce au Mali. Pour la première fois il y avait des imams, des prêtres, des pasteurs, qui se sont parlés, qui ont échangé. La race, la couleur, la religion, ce sont des choses qui devraient être une richesse et non des raisons de se faire la guerre.

 
GI: Que souhaitez-vous exprimer par votre travail ?           
ME: Dans mes contes africains je traite chaque fois un certain aspect culturel du continent africain. Je brise les murs et les méfiances. Je pense à l’intégration, l’inclusion et le rapprochement. Ça, ce sont mes buts principaux. Chaque spectacle apporte quelque chose de différent, mais toujours sur le sujet du rapprochement des peuples, des cultures et des hommes. Au fond on est un, même si pour certaines choses chacun a une autre forme de pratique. La culture est un puissant moyen de rapprochement.

Momo Ekissi © Momo Ekissi

 
GI: L’Allemagne ou la Côte d’Ivoire – quel pays a eu plus d’influence sur votre travail ?  
ME: J’ai eu la chance de beaucoup voyager, donc j’ai appris beaucoup non seulement de la Côte d’Ivoire, mais aussi du Mali, du Sénégal, du Burkina-Faso, du Liberia, de la Guinée, de la Gambie, du Benin, du Ghana. Donc je suis un peu la somme de cette partie de l’Afrique. L’Allemagne m’a permis de développer un peu plus calmement avec de la distance, parce que parfois la prise de la distance a rend plus claires certaines choses. Sur le plan culturel, l’Allemagne est un pays très ouvert, où il y a beaucoup d’expérience qui vient de tous les pays du monde.

 
GI: Dans quelle mesure le théâtre en Côte d’Ivoire a-t-il changé ces dernières  années ?
ME: Avec la crise post-électorale il y a eu de grands problèmes. Des compagnies se sont disloquées, j’ai rencontré nombre de jeunes créateurs dans des pays voisins comme le Mali, la Guinée, le Burkina-Faso. Mais avec la tranquillité qui est revenue, eux aussi sont en train de revenir. Donc je pense que le théâtre va rebondir.

 
GI: Avez-vous un conseil pour les jeunes artistes ?             
ME: Il est important d’avoir une cible précise et d’être organisé et rigoureux, mais en même temps flexible. Savoir ce qu’on veut et où on va, mais être à l’écoute des autres. Il faut que tu sois curieux, que tu sois ouvert, et que tu aies le courage d’aller vers les autres. C’est ainsi que tu apprends et que tu te développes. Rester dans la rigueur quand il le faut, mais être assez souple pour être à l’écoute des autres, ça m’a beaucoup aidé. C’est la collaboration qui nous rend plus fort.
 

GI: Quel est votre souhait pour le théâtre en Côte d’Ivoire ?         
ME: Il faut que les gens aient le courage de reprendre. On a traversé des moments difficiles. C’est vrai que les pouvoirs publics sont attendus sur beaucoup de terrains, mais ceux qui doivent prendre des initiatives, ce sont d’abord les artistes eux-mêmes. Qu’ils gardent le courage, qu’ils créent. Un deuxième aspect est que les artistes essaient de voir comment s’organiser pour que la prise en charge de l’artiste lui-même soit effective. On ne peut pas tout attendre des autres, de l’extérieur. Et il faut que les gens acceptent de travailler ensemble. La crise ivoirienne a fait que beaucoup de créateurs ivoiriens ont fait les beaux jours de la culture dans des pays voisins. Maintenant la paix, les hommes et les structures sont là, qu’on se jette à l’eau !
 

GI: Quel sera votre prochain projet ?          
ME: J’ai prévu un voyage en Côte d’Ivoire pour apporter ma contribution, en espérant que ça va raviver d’autres vocations et que ça va redonner du courage à certaines personnes qui peut-être sont en train de baisser les bras. Je veux encourager les femmes, comédiennes, metteurs en scènes, conteuses, musiciennes, à se réveiller. Et ceci par la création d’un festival, nommé le Festival Féminin Pluriel. L’idée est de mettre des femmes en scène dans des disciplines différentes et d’inviter des artistes d’autres pays d’animer des ateliers de formation, par exemple sur la lecture scénique. Le théâtre en Côte d’Ivoire, heureusement, n’est pas mort, mais il a besoin qu’on le relève.