Bibliothèques vertes
« Nous devons réagir aux changements sociaux »

Jardin suspendu de la bibliothèque universitaire de Varsovie.
Jardin suspendu de la bibliothèque universitaire de Varsovie. | Photo (détail): © Adobe

Pas seulement un endroit pour rats de bibliothèques : la bibliothèque de l’avenir disposera-t-elle d’un potager sur le toit et d’un « repair café » à la cave ? Tim Schumann, collaborateur à la bibliothèque Heinrich-Böll de Berlin-Pankow et cofondateur du « Réseau bibliothèques vertes », explique pourquoi les bibliothèques publiques doivent redéfinir leur rôle.

Monsieur Schumann, vous avez récemment écrit un essai dans lequel vous imaginez une « utopie concrète » pour les bibliothèques. Les abeilles y bourdonnent sur un toit végétalisé tandis qu’on répare des vélos à la cave. Les salles de lectures contiennent des vers pour le compostage de déchets organiques et les personnes âgées se retrouvent pour pratiquer des activités avec des réfugiés. Est-ce cela, l’inspiration des bibliothèques vertes ?

Tim Schumann travaille à la bibliothèque Heinrich-Böll de Berlin-Pankow et est cofondateur du « Réseau bibliothèques vertes » Tim Schumann travaille à la bibliothèque Heinrich-Böll de Berlin-Pankow et est cofondateur du « Réseau bibliothèques vertes » | Photo: © privat J’aime la définition générale d’une bibliothèque verte qui réagit au contexte social – en combinaison avec le nouveau rôle joué surtout par les bibliothèques publiques, qui se transforment en lieux consacrés non plus seulement aux livres mais aussi aux gens et à leurs interactions. Les bibliothèques vertes réunissent les gens autour de thèmes comme le climat, la protection environnementale et la durabilité – en proposant également des activités. C’est l’aspect social. L’aspect architectural peut comprendre l’installation de capteurs photovoltaïques sur le toit, la création de jardins favorables aux abeilles sur les espaces verts et une consommation réduite des ressources en interne.
 
D’où vient le concept des bibliothèques vertes, à l'origine ?

L’idée est née aux États-Unis, d’après ce que je sais. Au début, dans les années 1977, il s’agissait de construire de façon écologique, mais très vite on s’est recentré sur les gens. On a par exemple commencé à informer les gens sur la manière de vivre de façon durable. Au début des années 2000, cette idée a été peu à peu introduite aussi en Allemagne.

Pourquoi les bibliothèques sont-elles particulièrement adaptées à la mise en œuvre de projets durables ? 

Les bibliothèques publiques sont progressivement devenues ce qu’on appelle un « tiers-lieu ». Un lieu où les gens peuvent se retrouver et « traîner », où des familles entières peuvent passer leur après-midi et les élèves faire leurs devoirs. C’est ce qui nous distingue : mettre à disposition un lieu gratuit qui produit un énorme impact.
 
Et lorsque l’« utopie concrète » deviendra réalité, on pourra également y louer une perceuse (dans la bibliothèque des objets) ou un vélo (dans l’atelier)…

Exactement. Partager des objets renforce la cohésion sociale, ce qui constitue la véritable vocation des bibliothèques. En tant que bibliothèque, nous devons relever des défis sociaux immenses. Des bibliothèques vertes investies d’une grande ambition sociale représentent de grandes opportunités.

Existe-t-il un modèle de bibliothèque verte ?

Il existe de nombreux projets exceptionnels, à l’étranger également. La bibliothèque municipale d’Osnabrück, par exemple, prévoit de construire une micromaison servant de «bibliothèque verte pour enfants ». Au Danemark, il est prévu d’installer des douches pour les sans-abris. L’aspect social prend ici une grande importance. D’autres bibliothèques sont des maisons passives ou possèdent des capteurs photovoltaïques sur les toits. Au Sénégal, il existe une bibliothèque qui capte l’eau de pluie et l’utilise pour arroser ses jardins.

De tels projets correspondent-ils aux objectifs du Réseau bibliothèques vertes et de l’initiative Libraries4Future ?  

Le Réseau bibliothèques vertes souhaite renforcer le thème de la durabilité et pousser les bibliothèques d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse à s’investir davantage à ce sujet. Il s’agit ici d’échanger et de donner un ancrage institutionnel à la durabilité et à la protection environnementale. Le réseau en est encore au stade embryonnaire et doit trouver des structures. En outre, tout se passe en ligne durant la pandémie. Notre Stammtisch a néanmoins rencontré un véritable écho. Les Goethe-Institut du monde entier étaient très bien représentés. Les Libraries4Future agissent au niveau international, mais à titre individuel.

De quoi discute-t-on lors de cette Stammtisch ?

L’un des thèmes est par exemple la couverture plastique des livres. C’est un peu la vache sacrée dans les bibliothèques. On veut protéger les livres par une couverture, mais celle-ci est évidemment en plastique. On se pose alors rapidement la question : en avons-nous vraiment besoin ? Les bibliothèques publiques jettent souvent des livres – mais après avoir séparé livre et couverture, sinon tout irait aux déchets spéciaux.

L’idée d’une bibliothèque qui ne loue pas seulement des livres mais se voit également comme un point de convergence social est-elle toujours bien accueillie ?

Les utilisateurs*trices posent parfois la question : à quoi ça rime ? Mais comme je l’ai dit, il s’agit également du changement de rôle de bibliothèques qui ne réunissent pas seulement des livres mais aussi des gens, qui sont eux-aussi porteurs de connaissances. La bibliothèque reste ainsi fidèle à sa mission, transmettre des connaissances. On nous reproche également de renoncer à notre neutralité. Je vois les choses ainsi : nous devons réagir aux changements sociaux et nous n’avons pas de temps à perdre avec la neutralité. Si vous voulez mon avis, nous ne vivons pas une crise climatique, nous nous trouvons au bord d’une catastrophe climatique. Nous devons nous engager maintenant et aider les gens à s’adapter aux transformations. En tant que bibliothèques, nous pouvons le faire – alors faisons-le.