Recherche de provenance: L’héritage colonial

À partir de 2019, les collections extra-européennes devraient être exposées au château de Berlin
À partir de 2019, les collections extra-européennes devraient être exposées au château de Berlin
Le Forum Humboldt, dont l’ouverture est prévue pour 2020, accueillera des pièces d’exposition extra-européennes et a pour vocation de constituer un lieu de rencontre entre les cultures. Mais comment les institutions culturelles allemandes et européennes répondent-elles aux questions critiques concernant la restitution des œuvres issues de l’héritage colonial ? Devraient-elles seulement être autorisées à posséder et à exposer des biens culturels issus d’autres régions du monde ?
 


À Berlin, le Forum Humboldt est sur le point d’ouvrir ses portes. Jusqu’à présent, les collections extra-européennes des musées d’État de Berlin avaient trouvé refuge dans le quartier quelque peu excentré de Dahlem, loin des hauts lieux touristiques de la capitale allemande. À partir de 2020, elles devraient être exposées dans le château de Berlin, entièrement reconstruit. L’île des musées (Museumsinsel) de Berlin, qui abrite des collections d’une richesse inestimable, deviendrait ainsi un lieu universel d’exposition des cultures du monde. Cependant, ce projet est vivement controversé. La polémique découle essentiellement d’une nouvelle sensibilité en ce qui concerne les reliques héritées de l’époque coloniale : comment peut-on présenter ces objets de façon juste et équitable ? Et surtout, comment ces objets sont-ils devenus la propriété d’une institution européenne ?

Ces dernières années, la question de savoir comment les musées européens devraient traiter les pièces d’exposition de l’époque coloniale issues d’autres cultures a donné lieu à de vifs débats. En Allemagne, ce débat se cristallise autour de l’exemple du Forum Humboldt. En 2017, l’historienne de l’art Bénédicte Savoy a démissionné du comité d’experts de ce Forum en lui adressant de graves reproches : elle a comparé le projet de musée au réacteur de Tchernobyl, en affirmant qu’il s’agissait d’enterrer des injustices sanglantes sous une chape de plomb. Savoy est l’une des conseillères du président français, qui entend s’engager sur la voie d’une restitution généralisée des œuvres dans les prochaines années – c’est-à-dire qu’il veut rendre les biens culturels à leurs pays d’origine.

La recherche de provenance – un outil qui a ses limites

La recherche de provenance peut apporter une réponse partielle à ces questions. Cette branche relativement récente de l’histoire de l’art a pour but de retracer le parcours des objets pour remonter à leurs origines. Les informations obtenues par ce moyen devraient idéalement permettre de déterminer si ces objets ont été acquis de manière légale ou non par les institutions culturelles. En 2018, l’Association des musées allemands a publié un guide indiquant comment traiter les objets issus de l’époque coloniale. Les auteurs de ce guide soulignent toutefois que l’on manque généralement d’une base juridique suffisante pour la restitution des objets controversés.

 
Des soldats britanniques posent avec des objets d’art volés au Bénin en 1897. Des soldats britanniques posent avec des objets d’art volés au Bénin en 1897. | Photo: picture alliance/CPA Media Sur le plan juridique, la situation est effectivement complexe : contrairement aux biens confisqués à l’époque du national-socialisme, il n’existe aujourd’hui aucun arsenal législatif international pour les œuvres d’art de l’époque coloniale – à l’instar des Principes de Washington, une déclaration dans laquelle de nombreux pays ont pris des engagements sur une base volontaire, y compris l’Allemagne. Cependant, dès lors que des notions telles que le vol et l’expropriation deviennent davantage que des métaphores, il est nécessaire de procéder à une évaluation juridique des droits de propriété, même pour les objets de l’époque coloniale. Or, ni la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé de 1954, ni la Convention de l’UNESCO concernant les mesures à prendre pour interdire et empêcher l’importation, l’exportation et le transfert de propriété illicites des biens culturels de 1970 ne prévoient une application rétroactive du droit – quant aux normes en vigueur au XIXe siècle, elles n’étaient pas les mêmes qu’aujourd’hui.
 
La recherche de provenance en tant que discipline scientifique ne peut de toute façon pas répondre à toutes les attentes qu’elle suscite. L’examen des sources requiert du temps et n’aboutit pas systématiquement à des résultats clairs. En outre, les œuvres exposées dans les musées ne s’inscrivent pas toutes directement dans un contexte colonial, loin de là. Certains des cas litigieux les plus célèbres concernent par exemple des transactions légales réalisées en période de paix. Voilà pourquoi il ne faut pas s’attendre à voir repartir le buste de Néfertiti, une sculpture égyptienne exposée sur l’île des musées de Berlin, ou les marbres d’Elgin, des sculptures de marbre de l’acropole d’Athènes qui sont aujourd’hui visibles au British Museum de Londres.

Des fragments d’un passÉ commun

La définition de notre relation avec les anciennes colonies est un problème qui ne peut être résolu au niveau de travail d’un musée. À l’exception des cas moins clairs, le débat sur la restitution des œuvres impose de prendre une décision politique qui tranchera entre des intérêts et des avis contradictoires. De même, les acteurs en présence ont des positions inconciliables. Horst Bredekamp, l’un des responsables à l’origine du projet du Forum Humboldt, se lamente : « Le débat actuel ne porte pas sur la valorisation des pièces d’exposition issues de cultures étrangères, mais sur la faute hypostasiée liée à leur possession. » Bénédicte Savoy plaide quant à elle en faveur d’une redistribution : « La question n’est pas de savoir si ces objets sont arrivés en Europe à l’époque coloniale par des voies légales ou non. Il s’agit plutôt d’assurer une répartition plus juste et équitable du patrimoine culturel dans les régions d’où proviennent les objets concernés. »

 
Culminant à 13 mètres, ce squelette de Brachiosaure issu de l’ancienne Afrique orientale allemande et exposé au Musée d’histoire naturelle de Berlin-Est est le squelette de dinosaure le plus haut du monde accessible au public, qui se presse pour l’admirer. Culminant à 13 mètres, ce squelette de Brachiosaure issu de l’ancienne Afrique orientale allemande et exposé au Musée d’histoire naturelle de Berlin-Est est le squelette de dinosaure le plus haut du monde accessible au public, qui se presse pour l’admirer. | Photo: picture alliance/dpa/Siegfried Sammer Après plus d’un siècle, les objets en question font cependant partie depuis longtemps d’un passé commun, et bon nombre des cas controversés se prêtent à plusieurs interprétations possibles. La restitution en tant que forme supposée universelle de réparation devrait également être remise en question. Le débat autour des os de dinosaure de l’ancienne Afrique orientale allemande ramenés à Berlin entre 1909 et 1913 a par exemple opéré un virage inattendu dans ce sens. En mai 2018, au cours d’une conférence de presse en compagnie de son homologue allemand, Heiko Maas, le ministre des Affaires étrangères de l’actuelle Tanzanie a ainsi demandé de privilégier des formes de collaboration tournées vers l’avenir au lieu d’un rapatriement pur et simple.
Christoph Schmälzle est historien de l’art et journaliste. Il mène des recherches et écrit des articles sur les stratégies de mise en scène dans les musées et les « héros culturels » nationaux, entre autres sujets.

Traduction: ISO Translation
Text: Goethe-Institut, Christoph Schmälzle. This work is licensed under a Creative Commons Attribution – Share Alike 3.0 Germany license.
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Décembre 2018

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