Lettonie Ivars Ijabs

Ivars Jabs
Photo : Goethe-Institut Lettland

Que vous évoque le terme « réfugié » ?

Le terme « réfugié » fait partie des concepts qui reflètent l'expérience historique du locuteur de chaque langue concrète. En letton, le mot « réfugié » est une désignation neutre correspondant à la fois à une personne en quête de protection auprès d'un autre État et à une personne prenant la fuite. Notre langue ne différencie pas un réfugié d'un fugitif, contrairement à d'autres langues comme l'anglais. S'agissant des connotations historiques, l'expérience de la Première Guerre mondiale revêt une signification particulière pour les Lettons car des millions de personnes ont fui la région de la Baltique. Comme en d'autres régions d'Europe, le terme de réfugié a pris une connotation négative au sein de la droite politique ; il est également parfois question des « soi-disant réfugiés » ou de « ceux qui se font passer pour des réfugiés ». Cela traduit uniquement la nervosité ambiante et l'incapacité à assumer de manière adéquate une réalité compliquée et souvent déplaisante.

Selon vous, fuir la pauvreté est-il moins légitime que fuir la guerre ou la répression politique ?

La pauvreté possède plusieurs facettes. Lorsque la mort par inanition menace ou lorsqu'une vie tout à fait dégradante s'est établie par manque de soins de santé ou de ressources de base, le droit au statut de réfugié est justifié. La question est de savoir quel degré de privation nous sommes disposés à accepter comme « fuite face à la pauvreté » et non comme simple migration économique. Au fil des dix dernières années, la Lettonie a perdu environ dix pour cent de ses habitants, lesquels se sont établis dans d'autres pays de l'UE, comme la Grande-Bretagne, l'Irlande ou l'Allemagne, dans le cadre de la libre circulation. Une majeure partie légitimerait certainement son départ par une « fuite face à la pauvreté » – peu importe à quel point cette pauvreté peut se révéler exagérée ou relative. Chaque État a pour obligation fondamentale de garantir à ses habitants l'accès au minimum vital et la communauté internationale se doit de réagir lorsqu'un État ne s'acquitte pas de cette obligation. Le fait que cette ingérence se manifeste fréquemment par l'accueil de réfugiés en situation critique est bel et bien le signe de l'échec politique des États développés, alors que plusieurs « États en échec » se constituent à proximité de l'Europe. Dans le même temps, pour les ressortissants d'États présentant une pauvreté relativement plus importante, le sens global de l'équité prévoit assurément la possibilité de migrer vers les pays développés en vue d'une vie meilleure. Lorsque de telles possibilités sont offertes, nous ne sommes pas face à un droit illimité, mais bien en présence de privilèges particuliers laissés à l'appréciation de chaque État.

Que pensez-vous d’une personne qui fuit les problèmes écologiques ?

À l'instar du cas précédent, cela dépend du type et de l'étendue du problème écologique. Des problèmes écologiques découlant de processus écologiques mondiaux que l'État concerné est incapable de gérer de manière appropriée justifie assurément l'obtention du statut de réfugié dans un autre pays. Cela étant, les problèmes écologiques sont très souvent dus à une politique économique inadéquate ainsi qu'à un gouvernement inapte et corrompu. À ce titre, la première action de la communauté internationale doit consister en un travail durable et ciblé avec le régime en place dans le pays concerné, et non en le simple accueil de réfugiés.

Quand une personne cesse-t-elle d’être un réfugié ?

Si la question porte sur les conditions susceptibles de mener à la perte du statut de réfugié, je m'y attarderai par la suite. Sous l'angle philosophique, ma réponse est la suivante : une personne cesse d'être un réfugié lorsqu'elle est en mesure d'envisager son « ancienne » patrie de façon plus ou moins neutre et objective.

Pour vous, existe-t-il un droit d‘asile ?

Oui, bien entendu. Bien que les droits de l'homme soient souvent politisés et malmenés, ils n'en demeurent pas moins fondamentalement un indubitable acquis de la civilisation moderne.

Si oui : y a-t-il des conditions, peut-on perdre ce droit ?

Une personne perd le droit d'asile dès l'instant où elle entretient, dans son pays d'accueil, des valeurs apparentées à celles du régime en place au sein de son pays d'origine. À mon sens, un réfugié qui, dans son pays d'accueil, commence par exemple à diffuser des idées radicales et intégristes, à s'opposer au fondement démocratique, à faire publiquement l'apologie du terrorisme ou à mépriser les droits de ses semblables perd le droit moral à un statut de réfugié. Sur le plan juridique, la situation est bien entendu beaucoup plus complexe, mais le droit à un statut de réfugié n'est certainement pas absolu.

Pensez-vous que le nombre de réfugiés qu’une société peut accueillir est limité ?

Il est limité, sans l'ombre d'un doute. Il est intéressant de se demander dans quelle mesure les limites de l'accueil de réfugiés correspondent aux limites générales de la politique migratoire de l'État envisagé. Théoriquement, elles devraient être plus vastes dans le cas de réfugiés mais, en réalité, les États adaptent le plus souvent leur politique en matière de réfugiés aux priorités de leur politique migratoire.

Si oui : quelle est cette limite et pourquoi ?

Nous pouvons bien entendu élaborer des théories normatives quant aux limites souhaitées. Or, de telles conceptions rigoureuses auraient peu de sens, car ces limites sont fixées de manière très différente au sein des sociétés concernées. Les différences sont en outre également très marquées parmi les États démocratiques. Elles sont déterminées par plusieurs facteurs : l'expérience historique, la politique en matière d'emploi, le régime politique, la capacité d'accueil d'un État. Il est intéressant de se demander comment l'émigration influence l'attitude d'un État face aux réfugiés – la réponse la plus vraisemblable étant bien entendu : négativement. Au cours des dernières années, la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, la Roumanie et d'autres « nouveaux » États membres de l'UE ont « exporté » leurs habitants vers « l'ancienne » Europe, ce qui constitue une expérience suffisamment traumatisante. L'accueil de réfugiés est également envisagé sous cet angle. Pour ainsi dire, nos fils, nos filles et nos petits-enfants sont à présent « remplacés » dans notre patrie par des migrants arabes et afghans, tout comme les foyers des Lettons envoyés en Sibérie ont été occupés par des immigrants venus d'autres républiques soviétiques. Bon nombre de personnes jugent cette perspective inquiétante, ce qui influence naturellement la manière de pensée de la société et, dès lors, les décisions politiques.

Dans votre pays, y a-t-il des réfugiés privilégiés, c’est-à-dire des réfugiés que votre pays préfère aux autres réfugiés ? Si oui, pourquoi ?

De possibles privilèges sont évoqués pour les chrétiens du Proche-Orient ou encore pour les familles avec enfants. Or, les préférences ne représentaient pas une priorité sérieuse lors de la sélection des réfugiés car la Lettonie en a seulement accueilli quelques dizaines.

Dans votre pays, les réfugiés sont-ils traités de manière équitable ?

L'équité envers les réfugiés est indissociable de l'équité d'un État en matière de politique générale. De plus, chaque État a une définition légèrement différente de l'équité. Il suffit d'observer les différences de politique sociale entre les différents États membres de l'UE : ici, nous avons les « pays prospères » forts comme la Suède et le Danemark et les États baltes quasiment déjà néolibéraux. En Lettonie également, l'attitude envers les réfugiés exprime le sens général de l'équité. Une acception très libérale de l'équité, assortie d'une faible taxation du capital et d'une politique sociale très limitée, s'exprime dès lors également envers les réfugiés auxquels un soutien relativement ascétique est proposé, entre autres en ce qui concerne l'ensemble des aides d'État ainsi que l'accès aux soins de santé. Une telle attitude est en outre populaire, car les personnes ne souhaitent pas aux réfugiés une meilleure situation que celle des retraités ou des jeunes familles en Lettonie.

Accepteriez-vous des restrictions du système social dans votre pays, si cela aidait à accueillir plus de réfugiés ?

Un consensus politique fait défaut en vue de telles propositions en Lettonie, raison pour laquelle la question me semble trop abstraite.

Quelles sont les exigences minimales qui garantissent une intégration réussie ?

Cette question a déjà fait couler beaucoup d'encre ; il est donc difficile de donner une réponse concise. L'intégration incombe vraisemblablement d'abord au pays d'accueil car il doit forcément gérer des arrivants très différents. La première exigence possible et nécessaire est celle d'une attitude respectueuse des réfugiés envers le pays d'accueil et ses habitants. S'agissant de l'intégration des réfugiés, la mission de l'État est bien entendu compliquée. Premièrement, les arrivants ont besoin de règles claires et compréhensibles dont l'acceptation constitue la condition préalable à leur vie future. Deuxièmement, le cours de langue représente un instrument d'intégration essentiel et doit être organisé de manière efficace. Troisièmement, l'État a le droit d'éviter la formation de ghettos en répartissant les réfugiés et immigrants entre les régions et municipalités de manière appropriée et en tenant compte des besoins du marché du travail. Enfin, les événements récents indiquent également que l'État a l'obligation de contrôler certains « groupes à risques » présentant une tendance au radicalisme, lesquels constituent un risque pour la sécurité du pays et sont éventuellement susceptibles de mettre à mal les tentatives d'intégration. Bien entendu, il va s'en dire que la société doit également adopter une attitude positive envers les personnes d'autres nationalités, cultures et religions. Un État démocratique est en droit d'exiger de l'arrivant qu'il apprenne sa langue, moyen de communication social fondamental, de même que les valeurs fondamentales d'une société démocratique. Cette règle ne s'applique pas uniquement aux immigrants mais également aux réfugiés qui n'ont pas choisi de devenir membres de la société qui les accueille. Le statut de réfugié doit être respecté et mérite bienveillance mais ne peut ouvrir la voie à l'arrogance culturelle et au repli.

Connaissez-vous personnellement des réfugiés ?

Je connais bon nombre de personnes ayant un passé migratoire remontant à quelques générations. Pour ce qui est de la « nouvelle » vague migratoire qui a débuté en 2015, je ne connais aucun migrant personnellement.

Aidez-vous activement les réfugiés ?

En ma qualité de personne publique et de leader d'opinion, je me suis impliqué à plusieurs reprises en faveur d'une attitude réaliste envers les réfugiés, le plus souvent en lien avec l'obligation qu'a la Lettonie de se montrer solidaire avec les autres États européen.

Comment la situation des réfugiés dans votre pays évoluera-t-elle ?

Dans les deux années à venir, aucune secousse majeure n'est a priori à prévoir. Dans le cadre du programme de l'UE pour les réfugiés, plusieurs centaines de personnes arriveront en Lettonie, peut-être quelques milliers en comptant les membres de leur famille. La politisation de la question des réfugiés va se poursuivre. Nous entendrons, d'une part, diverses « histoires d'horreur » sur le comportement des réfugiés sur leur lieu de résidence et, d'autre part, diverses « histoires de réussite » sur l'enrichissement de la Lettonie grâce à l'afflux de personnes d'autres cultures et religions. Les efforts que l'UE déploie afin de répartir les réfugiés de manière contrainte et forcée entre les États membres se solderont par un échec si aucun mécanisme sophistiqué visant à motiver les États membres à accueillir des réfugiés n'est trouvé.

Pour les vingt prochaines années, les possibilités de spéculation sont par contre plus vastes. Bon nombre d'éléments dépendent avant tout des flux de réfugiés, essentiellement au Proche-Orient et en Afrique du Nord. Un facteur de risque possible est le changement de cap du flux migratoire venant du Proche-Orient vers la Russie comme pays de transit, ce qui pourrait placer les pays baltes dans la situation actuelle de la Grèce et de l'Italie. Dans les vingt prochaines années, l'ensemble des États européens mèneront des discussions politiques sérieuses aussi bien sur la politique d'intégration que sur la politique de sécurité et la lutte contre le terrorisme. Nous pouvons uniquement espérer que la question des réfugiés n'induise pas l'échec de l'UE ou la stagnation de l'intégration européenne.

Pouvez-vous imaginer un monde sans réfugiés ?

Non. J'aimerais assurément imaginer un monde sans conflits militaires, famines et catastrophes naturelles mais une telle vision serait trop éloignée de la réalité. Une autre question est celle de savoir si nous pouvons imaginer un monde dans lequel le terme « réfugié » a perdu sa signification, dans la mesure où ce concept est lié à des États nationaux territoriaux libres d'accueillir ces réfugiés ou non. Peut-être pouvons-nous nous imaginer un tel monde comme une perspective d'évolution positive, exactement comme la vision de la liberté éternelle selon Kant, dans laquelle les États sont reliés par le droit de l'hospitalité.

Avez-vous connu l’exil ? Et votre famille ?

Tant la famille de mon père que celle de ma mère a migré vers l'Ouest durant la Seconde Guerre mondiale, alors que la Lettonie était sous la menace d'une occupation soviétique répétée en 1944. Une partie de la famille a finalement posé ses valises aux États-Unis, une autre en Grande-Bretagne et en Australie. Cette expérience fut naturellement très traumatisante. De nombreux membres de la famille ne se sont pas revus avant près d'un demi-siècle, à la fin des années 1980 lorsque le « rideau de fer » est devenu plus perméable. Cela étant, nous ne pouvons nier le fait que les réfugiés se sont relativement bien intégrés à leurs pays d'accueil durant la Seconde Guerre mondiale, en conservant cependant leur langue, leur culture ainsi que la conviction d'avoir vécu une injustice. L'attachement de la « deuxième génération » de réfugiés à l'identité lettone et leur loyauté envers une Lettonie indépendante sont particulièrement surprenants. À l'heure actuelle, cet aspect est classé au rang des souvenirs du caractère imprévisible de l'évolution historique et du fait que l'intégration des réfugiés n'est, de loin, pas aussi désespérée que ce que nous imaginons parfois.

Pensez-vous que vous serez un jour un réfugié ?

Je ne suis pas assis sur mes bagages en prévoyant de quitter ma patrie. L'immense majorité des personnes que je connais ne le fait pas non plus. Or, en Lettonie, l'histoire nous a appris à nous préparer à diverses éventualités. Nous ne pouvons dès lors exclure intégralement la possibilité de devoir fuir. Les facteurs de risque potentiel sous-jacents sont nombreux : les ambitions géopolitiques croissantes de la Russie, un changement d'orientation affectant la politique extérieure des USA, un échec de l'UE, le terrorisme international, des problèmes relatifs au contrôle des armes nucléaires, etc. À l'heure actuelle, aucun de ces facteurs ne semble suffisamment dangereux afin de constituer une menace sérieuse. Or, les crises mondiales découlent le plus souvent d'un fâcheux concours de circonstances, la plupart du temps fortuit, en particulier lorsqu'un autre facteur tout à fait inattendu ou « cygne noir » vient s'y ajouter, pour reprendre les mots de Nassim Taleb. Nous ne pouvons dès lors exclure complètement la possibilité de devoir fuir. Vers où ? Certainement vers un endroit qui, à ce moment-là, semble plus ou moins sûr et accessible.

Dans quelle mesure avez-vous besoin d’une « patrie » ?*

Curieusement, le letton ne possède aucune traduction directe du terme allemand « Heimat » ou du terme anglais « homeland » faisant référence au chez-soi, à l'endroit où nous nous sentons chez nous. Nous avons uniquement des mots qui se réfèrent à la naissance ou aux parents comme « pays natal » ou « mère patrie ». Nous pouvons supposer qu'au cours de l'Histoire, les Lettons se sont rarement sentis chez eux dans leur pays, raison pour laquelle l'origine est souvent liée au lieu de naissance et aux ancêtres biologiques.

Si vous me demandez de combien de « pays natals » (Heimat) j'ai besoin, la réponse est simple : autant qu'il m'en faut pour être une personne ouverte au monde. Quant au rapport entre la patrie et « le reste du monde », nous devrions cesser de nous opposer des concepts interdépendants. Une attitude positive envers son pays natal et le souhait de conserver ses caractéristiques particulières n'est en aucun cas synonyme de xénophobie et d'isolationnisme, au même titre que l'ouverture au monde ne renvoie à aucun nihilisme envers son pays natal et son peuple. Au contraire, ceux qui adoptent une attitude respectueuse envers leurs origines et envers la langue et la culture de leur patrie jouissent d'une réussite globale. La patrie est le « point aveugle » dans lequel nous nous trouvons tous pendant que nous observons les processus du monde. Nous ne le voyons jamais, il s'observe uniquement « de l'extérieur ». Il détermine cependant notre perspective lorsque nous observons le monde.

Au fil de leur vie, les personnes souhaitent laisser leur patrie relativement inchangée, comme elle « a toujours été ». Un tel souhait est naturel. Plus l'environnement évolue rapidement, plus nous aspirons à un sol stable sous nos pieds. Or, en réalité, la patrie n'est pas un pays mais plutôt une communauté de communication. Elle se compose de personnes vivantes qui changent, voyagent, font de nouvelles expériences et évoluent de plus en plus souvent au fil du temps. La patrie correspond dès lors toujours à une catégorie dynamique : définir ce qu'est la patrie suscite des débats incessants. Notre patrie est-elle la silhouette de notre capitale sans minarets ? Est-ce plutôt la politesse et la tolérance envers l'inconnu dans notre quotidien ? Quelle est la relation entre patrie et État, en particulier lorsque le régime politique évolue au cours de notre vie ? Les réponses à ces questions doivent émaner conjointement des personnes se sentant appartenir à la même patrie et souhaitant parler dans son intérêt.

*Cette question a été tirée du questionnaire de Max Frisch concernant « patrie » (Heimat).