Israël Ayelet Gundar Goshen

Ayelet Gundar Goshen
Photo : Alon Sigavi

Que signifie pour vous le mot réfugié ?

Je n’oublierai jamais une conversation téléphonique que j’ai eue avec mon grand-père. C’est un homme chauve âgé de 90 ans et le nombre de mots qu’il n’a pas dits dépasse infiniment le nombre de mots qu’il a prononcés dans sa vie. Mais la veille du jour où il a quitté sa maison de Tel-Aviv pour aller en maison de retraite, j’ai tout fait pour qu’il y ait un vrai dialogue entre nous. Je lui ai demandé : « Tu as tout emballé ? » et il a répondu : « J’ai tout emballé. » Je lui ai demandé : « Qu’éprouves-tu en quittant la maison dans laquelle tu habites depuis trente ans ? » J’étais certaine que c’était dur pour lui, peut-être parce que c’était dur pour moi. Grand-père et grand-mère habitaient dans cette maison depuis ma naissance. Je reconnaissais les murs au toucher en les effleurant de la main comme on reconnaît au toucher quelqu’un qui vous est proche. Mais grand-père m’a vraiment surprise. Au lieu de dire que c’était difficile, il a souri à l’autre bout du fil : « J’ai déjà quitté tellement de maisons, parfois au milieu de la nuit, en courant, que quitter une maison de plus, ça ne me fait absolument rien. »

Grand-père était un réfugié. Pendant la guerre et après la guerre, il avait parcouru l’Europe de long en large. De Pinsk en Russie. De Russie en Sibérie. De Sibérie en Russie. De Russie en Pologne. De Pologne en Italie. D’Italie en Palestine. Il avait été chassé, puis on l’avait fait revenir, puis il était parti. Il avait été ballotté au début par des forces plus grandes que lui et à la fin par sa volonté qui l’avait envoyé en Israël à pied. Je songe à tous les kilomètres qu’il a parcourus à pied. Même le périple le plus long a un sens si on revient chez soi en fin de compte, tant qu’on a une maison. Ulysse vogue par les mers pendant des années pour retourner sur son île. Les Hébreux traversent l’immensité du désert pour rejoindre leur pays. Mais qu’est-ce qui se passe lorsque, au bout de tous ces kilomètres, aucun foyer, aucune maison ne vous attend. Quand on traverse l’immensité du désert dans le seul but d’arriver à bon port pour découvrir, au terme du voyage, qu’il n’y a plus rien, sinon un autre désert. C’est la tragédie de la vague actuelle d’immigrants.

Est-ce que fuir la pauvreté est moins justifiable que fuir la guerre ou la répression politique ?

Lorsqu’un homme fuit la guerre, il fuit une injustice causée par un autre homme. Lorsqu’il fuit une répression politique, il fuit une injustice causée par d’autres hommes. En tant qu’êtres humains, notre sens des responsabilités envers les personnes qui fuient les persécutions émane d’un sentiment de responsabilité collective par rapport à une injustice causée par nous, les hommes. Nous sommes témoins du mal, du péché commis par des hommes envers d’autres hommes et nous voulons nous délivrer de ce péché par une action compatissante, afin de prouver que nous sommes différents.

Que pensez-vous d’une personne qui fuit les problèmes écologiques ?

Par contre, lorsqu’un homme fuit la sécheresse, il fuit un cataclysme naturel. Dans ce cas, notre sentiment de responsabilité collective est moindre, car la souffrance de cet homme n’est pas provoquée par l’homme mais par le destin. Nous n’éprouvons pas d’indignation morale, nous ne nous empressons pas de nous justifier d’un péché collectif en voulant à tout prix prouver que nous sommes différents de ceux qui ont commis ces péchés.

De plus, depuis l’aube de l’humanité, nous avons coutume de considérer les cataclysmes naturels comme l’expression de la volonté divine. Le déluge est la conséquence de la colère de Dieu envers les pécheurs. La sécheresse est la punition des péchés commis par le peuple. C’est une pensée magique, bien entendu, mais elle n’a pas disparu du monde en même temps que les Anciens. La conception protestante, selon laquelle l’abondance est la conséquence de l’amour de Dieu et la pauvreté la rémunération du péché originel, est présente jusqu’à nos jours dans notre éthique culturelle. Lorsqu’un homme fuit une calamité provoquée par un autre homme, nous nous mobilisons en sa faveur. Mais, lorsqu’il fuit la pauvreté qui est un « décret du Ciel », notre pensée magique renaît de ses cendres. Si le ciel lui a envoyé la sécheresse, c’est peut-être parce qu’il a mérité la sécheresse !

Quand l’homme a-t-il cessé d’être un réfugié ?

Le statut de réfugié est considéré par celui qui l’a vécu comme un statut supposé être provisoire : les réfugiés ont été contraints de partir et ils attendent l’occasion de rentrer chez eux. En revanche, l’émigration est définitive : il s’agit d’une décision soigneusement pesée et, après l’avoir prise, l’immigré considère qu’il a bien fait de transférer sa vie dans un autre lieu du globe. C’est un comportement méthodique destiné à donner une grande valeur au processus du transfert. La langue hébraïque a fait mieux encore et elle décrit l’immigration des Juifs en Israël comme une « montée » et non comme une banale immigration. Et cependant, étant donné qu’être un réfugié est avant tout un sentiment intime, les immigrants volontaires peuvent eux aussi, dans certaines circonstances, avoir l’impression d’être des réfugiés.

Sur le plan pratique, une personne cesse d’être un réfugié lorsque sa vie n’est plus mise en danger par l’Etat qu’elle a fui. Donc, selon les lois internationales, on ne peut pas renvoyer un réfugié dans son pays d’origine contre sa volonté tant que sa liberté est menacée en raison de sa race, de sa religion, de ses opinions ou de son appartenance sociale.

Bien entendu, au-delà de l’aspect juridique, il faut également tenir compte des émotions éprouvées : quand une personne a-t-elle cessé de se sentir un réfugié. Par exemple, la poétesse Riri Manor, qui a quitté la Roumanie pour Israël à l’âge de 9 ans, écrit : « Être une réfugiée à l’abri d’une autre langue. » Riri Manor est une poétesse israélienne qui écrit de merveilleux poèmes en hébreu, mais la fillette « transplantée » de neuf ans se considère comme une réfugiée et vit à l’abri d’une autre langue, qui n’est pas la sienne.

Mon grand-père est né en 1926. Les cartes comportant des noms de pays tracés l’année de sa naissance sont périmées. C’est un homme âgé de 90 ans qui s’est enfui de l’Union soviétique, qui n’existe plus. Au cours de sa fuite, il a traversé d’autres pays, d’autres empires, qui n’existent plus, eux non plus. A-t-il cessé d’être un réfugié parce que le pays, la ville dont il s’est enfui, a été entièrement détruit et rayé de la carte ? Bien sûr que non. Un homme peut vivre dans une belle maison, regarder un beau jardin par la fenêtre, et pourtant se sentir étranger à cette maison et à ce jardin, car cette maison n’a pas l’odeur de sa maison d’autrefois, de son jardin de jadis. Il y a des senteurs et des lieux dont on a la nostalgie jusqu’au jour de sa mort.

La question des réfugiés est particulièrement importante lorsqu’il s’agit des réfugiés palestiniens. Lorsque l’État d’Israël a été fondé, un très grand nombre de Palestiniens sont partis ou ont été chassés de la terre qui reçut alors le nom « d’État juif ». Ils ont conservé les clés de leurs maisons. Actuellement, plus de cinq millions de Palestiniens sont des descendants des réfugiés qui ont conservé leurs clés. C’est l’une des causes du conflit entre Israël et les Palestiniens.

Une demande d’asile est-elle un droit naturel ?

Si l’on considère la période de l’Antiquité, il semble que le droit d’asile a existé dans beaucoup de cultures et que des peuples divers l’ont reconnu dès une époque très ancienne. Dans la Bible, il est question de villes-refuges. Ce sont des villes où un homme peut se réfugier lorsqu’il a tué quelqu’un involontairement, mais le principe n’est pas très diffèrent du principe actuel. Il s’agit d’un lieu où un homme se réfugie lorsqu’il est en danger de mort dans son pays natal.

Si nous acceptons la présupposition libérale selon laquelle certains droits, certaines libertés sont le privilège naturel de chaque homme, du fait qu’il est un homme, alors il est difficile d’être indifférent lorsqu’un homme dont les droits ont été bafoués arrive aux portes de notre ville. La complexité commence lorsqu’on se demande : qui a la responsabilité de veiller sur les droits de cet homme ? Est-ce que le gouvernement de Syrie a bafoué les droits naturels de ses citoyens, est-ce qu’un autre gouvernement a la responsabilité de préserver ces droits en accordant le statut de réfugié aux réfugiés syriens ?

Est-ce un droit inconditionnel ?

À mon avis, la réponse est : « Oui, dans une certaine mesure. » Le terme « dans une certaine mesure » est important, car les limites de la bonté humaine sont prises en compte. Tandis que la bonté divine est infinie, la bonté humaine est comme un yaourt, elle a une date de péremption. Les gens ne sont pas des anges, et si nous voulons que la société évolue, nous devons en tenir compte. Lorsqu’un homme se dit : « Suis-je le gardien de mon frère ? », la réponse est « oui », mais cela ne signifie pas que tout homme doit ou peut partager en parts égales tout ce qu’il possède avec son frère. Ce serait formidable si les choses se passaient ainsi, et peut-être qu’une éducation marxiste y réussira un jour, mais entre-temps je suis prête à me contenter d’un partage moins égalitaire – tant qu’il y a un partage, et non un refus d’aider les réfugiés.

Nous pouvons nous demander quelle est notre responsabilité morale face à la souffrance d’autres êtres humains et dans quelle mesure nous sommes prêts à réduire notre confort, notre économie, notre superflu, pour aider celui qui a tout perdu. Il est évident qu’Israël ne va pas accueillir toute la population érythréenne, mais accorder le statut de réfugié à seulement 1 % des demandeurs d’asile, ce qui est le cas actuellement, c’est faire preuve d’inhumanité.

Est-ce que vous pensez qu’il y a une limite au nombre de réfugiés qu’un pays peut accueillir ?

Oui, pour les raisons que j’ai mentionnées précédemment. Les gens craignent pour l’économie et la stabilité de leur pays et cette crainte est justifiée. Nous pouvons nous demander dans quelle mesure nous laissons cette peur nous dominer et dans quelle mesure nous l’envisageons de manière objective. Le gouvernement actuel d’Israël se dérobe à ses responsabilités à l’égard des réfugiés. En fait, nous n’accordons presque jamais le statut de réfugié aux demandeurs d’asile qui arrivent chez nous. Nous ne pourrons pas les accueillir tous, mais est-ce que cela signifie que nous ne devons accepter personne ?

Si le nombre de réfugiés est limité, où est la limite, et pourquoi ?

L’aide aux réfugiés est une tâche commune des pays occidentaux, et si tous les pays s’y étaient mis, nous aurions pu prendre ensemble des dispositions qui défendraient les droits de l’homme, ainsi que l’économie et la stabilité des pays d’accueil. Cela n’aurait peut-être pas été parfait, mais beaucoup moins de personnes seraient aujourd’hui touchées. La discussion actuelle est très dichotomique : soit on est pour les réfugiés de manière inconditionnelle et illimitée, soit on est totalement contre et on éprouve de la haine envers les étrangers. Je pense que cette dichotomie ne reflète pas la réalité. Elle nuit à notre capacité d’agir de manière efficace et judicieuse.

La prise de décisions doit commencer bien avant que le réfugié ne frappe aux portes de l’Europe, aux frontières d’Israël ou aux passages frontaliers de la Turquie. Elle doit commencer dans les pays d’origine de ces réfugiés.

Que serait-il arrivé, par exemple, si nous nous étions réveillés il y a quinze ou vingt ans et si nous avions su prévoir la vague actuelle de réfugiés ? Que serait-il arrivé si les pays occidentaux – qui investissent actuellement des milliards dans des clôtures, des infrastructures médicales, des camps de réfugiés et dans la prévention du crime – avaient consacré le dixième de ces sommes à améliorer l’économie et l’agriculture de l’Afrique ? Combien de réfugiés n’auraient pas eu besoin de venir dans un Occident bien établi et opulent si nous avions été prêts à nous impliquer pleinement pour limiter les tueries, les massacres et les viols collectifs causés par la guerre en Syrie, au Soudan ou en Érythrée ?

Il faut que les réfugiés aient moins de raisons de le devenir : c’est l’aide la plus importante que nous pouvons leur dispenser.

Est-ce qu’il y a des réfugiés privilégiés dans votre pays, qui sont mieux reçus que d’autres ? Et si c’est le cas, pourquoi ?

Après la Seconde Guerre mondiale, Israël a accueilli à bras ouverts les réfugiés, les survivants du peuple juif. Ce pays a été fondé pour servir d’asile à chaque Juif persécuté dans le monde du fait qu’il est juif, et il a réussi dans une grande mesure à atteindre son objectif. Bien entendu, ici aussi, il y avait une hiérarchie. Certains étaient mieux accueillis. D’autres ont souffert de discrimination. Par exemple, l’État d’Israël a fait venir les Juifs d’Ethiopie en Israël, au cours d’une opération aéroportée de l’armée de l’air israélienne et des services de renseignements. Grâce à cette opération, plus de 6 000 personnes sont arrivées en Israël dans les années 1980, après un périple périlleux et très éprouvant. Mais beaucoup d’Éthiopiens subissent des discriminations en Israël, surtout en comparaison de ceux qui sont arrivés de pays européens, comme les Juifs qui ont fui les persécutions du régime soviétique à la même époque.

Les différences sont encore bien plus grandes lorsqu’il s’agit de réfugiés qui ne sont pas juifs. Alors que la « loi du retour » donne à toute personne juive le droit de venir vivre en Israël, qu’il soit un réfugié ou non, simplement parce que c’est le pays du peuple juif, les portes sont closes pour les autres. Les Érythréens et les Soudanais constituent aujourd’hui la majorité des réfugiés en Israël et la manière dont on se comporte envers eux est totalement différente de celle dont on se comporte envers les réfugiés juifs qui sont considérés comme des membres de notre peuple. Mais la politique adoptée vis-à-vis des Érythréens et des Soudanais est malgré tout meilleure que la position du gouvernement israélien envers les réfugiés palestiniens de 1948. Dans ce cas, la réponse est : « Non en aucun cas. » Leur arrivée est considérée comme une menace grave, un danger pour l’existence même de l’État d’Israël en tant qu’État juif.

Est-ce qu’on traite les réfugiés de manière équitable en Israël ?

En juin 2016, il y avait en Israël 41 477 demandeurs d’asile, dont la plupart viennent d’Érythrée et du Soudan. L’État d’Israël ne leur accorde pas le statut de réfugiés, mais de « demandeurs d’asile ». Il les considère comme des « infiltrés » et accorde le statut de réfugié à seulement un pour cent d’entre eux. Par conséquent, ils vivent en Israël sans statut défini, sans permis de travail, sans accès à des services indispensables. Actuellement, 3 600 personnes sont emprisonnées dans le centre de rétention de Holot, dans le Néguev, dans des conditions difficiles, et on les presse vivement de quitter le pays « de leur plein gré ».

Est-ce que vous accepteriez de réduire le budget destiné aux Israéliens pour pouvoir intégrer davantage de réfugiés ?

Oui. Mais je ne pense pas que ce soit nécessaire : l’argent que l’État d’Israël investit dans les implantations aurait pu être utilisé dans ce but et dans d’autres buts équitables.

Quels sont les critères d’une intégration réussie pour les réfugiés et pour leurs hôtes ?

Un réfugié est un invité. Lorsque quelqu’un vous reçoit chez lui, vous vous efforcez de respecter les us et coutumes de cette personne. Cela ne veut pas dire que vous supprimez votre identité ou que vous effacez votre personne et votre subjectivité, mais il convient de savoir s’adapter à la culture du pays. C’est la même chose pour les habitants du pays d’accueil, s’adapter à la culture des réfugiés est indispensable, car un hôte doit faire en sorte que son invité se sente à l’aise.

Lorsque j’ai fait du trekking en Amérique du Sud, une tempête a démoli la tente de deux amis qui dormaient près de nous. Il faisait un froid glacial dehors et nous les avons invités à venir dans notre tente. Il était évident pour eux qu’il n’y avait pas de place pour s’allonger et il était évident pour nous aussi qu’il n’y avait pas de place pour nous allonger. Ce ne fut confortable pour personne, mais le lendemain matin personne n’avait été mouillé.

Si l’on transpose cette expérience à un domaine plus pratique : l’intégration des réfugiés en Israël doit s’accompagner d’un permis de travail. Les réfugiés doivent être capables de pourvoir à leurs besoins. À la fois pour ne pas être une charge pour les services sociaux et pour préserver leurs capacités et leur autonomie. Actuellement, le refus de délivrer des permis de travail aux demandeurs d’asile en Israël nuit à leurs possibilités d’intégration sociale. L’intégration doit aussi passer par l’accès à l’éducation. Certes, cela a un coût économique, mais si les réfugiés ne reçoivent pas d’éducation, le coût économique sera bien plus élevé à long terme.

Est-ce que vous connaissez des réfugiés personnellement ?

Au cours de mon travail à l’Association des Droits de l’Homme j’ai un peu travaillé avec le Centre d‘Aide aux Réfugiés et aux Travailleurs étrangers. J’ai animé des débats de groupes d’étudiants sur le thème des droits de l’homme et nous avons fait des tournées et des rencontres avec des réfugiés et des demandeurs d’asile. En tant que psychologue, je me suis rendue un certain nombre de fois dans les jardins d’enfants improvisés des réfugiés pour rencontrer les enfants et jouer avec eux. Ces quelques rencontres m’ont beaucoup impressionnée.

Est-ce que vous aidez des réfugiés de manière active ?

Lorsque j’ai écrit le roman Réveiller les lions dont l’un des héros est un médecin israélien qui blesse un réfugié érythréen, j’ai travaillé avec des médecins en faveur des droits de l’homme. Ils m’ont aidée à faire une enquête sur l’état de santé des réfugiés qui arrivent en Israël. Souvent, il me semble que le fait d’écrire sur les réfugiés en Israël a un impact dans le monde, car l’écriture intensifie la prise de conscience de thèmes non abordés généralement dans les débats publics israéliens. Mais la plupart du temps, il me semble que l'écriture ne change pas la réalité, elle ne fait que la décrire. Il faut donc agir sur le terrain et pas devant l’ordinateur.

Comment la situation des réfugiés va-t-elle évoluer dans les deux prochaines années, dans les prochaines décennies ?

Cela dépend de l’évolution géopolitique des prochaines années. Nous sommes au Moyen-Orient et au Moyen-Orient tout peut arriver. Actuellement, Israël fait tout ce qu’il peut pour inciter les réfugiés africains à renoncer à venir ici. Le gouvernement constate avec satisfaction que cela marche.

Est-ce que vous pouvez imaginer un monde où il n’y aurait pas de réfugiés ?

C’est comme si on me demandait : « Pouvez-vous imaginer un monde où le mal ou les injustices humaines n’existent pas ? » Je peux imaginer un tel monde mais je n’y crois pas trop. Partout où il y a des hommes, il y a aussi des persécutions et des injustices. Mais partout où il y a des hommes, il y a aussi de la bonté et de la compassion. Les hommes sont capables du bien comme du mal, qui existent tous deux en nous. L’injustice et la compassion se disputent tout le temps dans notre for intérieur, dans la société comme chez les gens, et c’est notre combat humain d’opter pour l’une ou l’autre.

Pensez-vous que vous serez un jour un réfugié ?

Je fais partie d’une nation dont l’essence même intègre l’état de réfugié. Mes ancêtres ont changé de pays pendant des siècles. Je suis née en Israël, et je remercie le destin pour cela, car si j’étais née trois générations avant, ma situation de femme juive aurait été bien pire. En tant qu’Israélienne née dans une situation bien établie, l’État d’Israël me semble aller de soi. Pour autant, je n’oublie jamais que cet état de fait pourrait changer – cela s’est déjà produit par le passé. Un État juif a déjà existé dans cette région, et il a été détruit. Cette leçon d’histoire est imprimée dans le cœur de chaque Juif.

Actuellement, en Israël, les discussions tournent autour de la signification de cette leçon d’histoire – est-ce la peur de redevenir un jour des réfugiés qui nous amène à fermer notre cœur aux réfugiés qui arrivent chez nous aujourd’hui ? Ou n’avons-nous pas au contraire une obligation morale héritée de notre mémoire collective et de la prise de conscience d’un avenir en perpétuelle mutation ?

Dans quelle mesure avez-vous besoin d’une « patrie » ?*

Dans une grande mesure. Mais pas trop. J’ai des racines profondes dans la langue hébraïque et je suis très attachée aux odeurs, aux saveurs et aux lieux qui à mes yeux représentent ma patrie. Et d’autre part, en tant qu’écrivaine, une certaine mesure d’étrangeté m’est indispensable. Freud écrit qu’une personne devient apatride au moment où l’endroit qu’elle connaît le mieux lui paraît lui aussi étranger et menaçant. Je pense que cette observation de l’étrange permet de maintenir une distance à partir de laquelle l’écriture s’épanouit.

*Cette question a été tirée du questionnaire de Max Frisch concernant “la patrie“ (Heimat).