Le langage inclusif dans les rivalités politiques
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En Allemagne, l’usage du langage inclusif échauffe les esprits et ce sont surtout ses opposants qui instrumentalisent le sujet, tant dans les milieux de l’extrême droite que dans le camp conservateur. Dans quelle mesure parviennent-ils à leurs fins ? Norma Schneider, rédactrice au magazine JADU, nous informe sur la place du langage inclusif dans les combats politiques.
De Norma Schneider
Les arguments pour tenter d’expliquer les succès électoraux de l’AfD en Allemagne sont multiples : ils seraient le fruit de l’expression d’une insatisfaction générale par rapport au gouvernement, de l’inflation et des inégalités sociales, d’un sentiment de « décrochage », surtout dans l’est du pays ou encore de l’aspiration à une identité (nationale) et de débats enflammés sur l’immigration. Si l’on en croit cependant le président des chrétiens démocrates (CDU), Friedrich Merz, il existe une autre raison pour laquelle les électeurs·trices optent pour ce parti : l’utilisation du langage inclusif. « Plusieurs centaines de voix supplémentaires vont à l’AfD après chaque émission d’information qui a recours à ce langage », écrivit Merz en 2023 sur Twitter.
Dès les années 1970, on a discuté, principalement dans les milieux féministes et de gauche, de la manière dont les femmes pourraient être davantage rendues visibles dans la langue, notamment en abandonnant l’usage du masculin générique, qui « inclut implicitement » les femmes. Depuis quelques années, on essaie par ailleurs d’accorder de plus en plus de place dans l’écriture aux personnes non binaires, par exemple à l’aide d’un astérisque (*) ou d’un double point ( : ) devant le suffixe féminin. Auteur·trice·s, rédacteur·trice·s, animateur·trice·s utilisent dans les médias telle ou telle forme du langage inclusif. La présentatrice du journal télévisé Petra Gerster fit particulièrement sensation en utilisant régulièrement celui-ci, jusqu’à ce qu’elle prenne sa retraite, dans l’une des émissions d’information les plus regardées en Allemagne - ce qui lui valut de vives critiques.
Entre interdiction et contrainte, où se situe le juste milieu ?
Peu de sujets suscitent autant d’émotion dans les articles d’opinion publiés par les médias allemands. En ce qui concerne les réseaux sociaux, on y trouve de nombreux exemples de commentaires qui ne portent pas sur le contenu des contributions mais se contentent de critiquer l’usage du langage inclusif dans celles-ci. Selon plusieurs sondages, une grande partie de la population s’oppose à ce langage. Il existe plusieurs raisons à cela. Pour certains, le langage inclusif apparaît comme inutile et peu commode d’utilisation tandis que d’autres y voient un non-respect des règles d’orthographe, revendiquant une « utilisation correcte de la langue allemande ». Dans beaucoup de cas, la contestation va plus loin : le recours au langage inclusif est fondamentalement rejeté en invoquant une tutelle idéologique ou une « police linguistique ». Les représentant·e·s du parti Alternative pour l’Allemagne (AfD) sont ceux et celles qui se font le plus entendre pour défendre cette position. On retrouve toutefois des critiques tout aussi véhémentes jusqu’au centre de l’échiquier politique, avec des conséquences très concrètes.Ainsi, depuis avril 2024 en Bavière, l’usage du langage inclusif est interdit dans les administrations et les écoles. Selon les initiateurs de cette mesure, l’interdiction permet de préserver une « langue compréhensible » et de « maintenir ouverts les espaces de discussion de la société libérale ». Friedrich Merz approuve de telles interdictions qui existent désormais dans plusieurs Länder allemands, établies par les autorités et, dans le programme de la CDU pour les élections législatives de la fin février 2025, on rejette, concernant l’utilisation du langage inclusif, « toute contrainte pour des raisons idéologiques », « parce que celui-ci construit des barrières, marginalise les gens en voulant les priver de leur autonomie ». Le parti écologiste « Die Grünen » critique quant à lui de telles positions : « Ce sont précisément les opposant·e·s au langage inclusif qui ne cessent d’évoquer le sujet. Fantasmer sur des contraintes liées au genre pour exiger une interdiction, cela est et demeurera absurde. » Les sociaux-démocrates du SPD s’expriment également contre les interdictions. Au cours du duel télévisé entre les candidats aux élections, Olaf Scholz (SPD) a déclaré : « Chacun doit faire comme il l’entend. »
Mais, à l’opposé des interdictions, on assiste également à des tentatives pour rendre obligatoire l’utilisation du langage inclusif dans les administrations. Ainsi, en 2019, le conseil municipal de Hanovre a décidé, pendant le mandat du maire social-démocrate Stefan Schostok, que les employés communaux ne pourraient plus utiliser que des formules non genrées et seraient donc obligés d’utiliser le langage inclusif. Les réactions furent très vives. Le célèbre historien Götz Aly, qui a publié de nombreux ouvrages sur la période nazie, a été jusqu’à qualifier cette mesure de « barbarie autoritaire ». Le choix des mots montre à quel point les discussions autour du langage inclusif sont passionnées, y compris au sein des cercles bourgeois et conservateurs.
Le lexique du combat sur un front idéologique
De la part des défenseurs de l’extrême droite et d’une partie du camp conservateur, adopter l’attitude consistant à ne pas considérer l’usage du langage inclusif comme un effort d’ouverture et d’intégration ou une tentative de représenter la diversité de façon concrète dans la langue, mais au contraire à le tenir pour un instrument idéologique dangereux, s’inscrit dans un discours plus large autour des notions de genre, queer et woke. Ces mots font office de « lexique du combat » et servent de coquilles vides « pouvant être remplies à volonté de contenus haineux », constate l’historienne Daniela Rüther. Celle-ci évoque le « spectre hostile et diffus » qui se cache derrière le mot genre. Cela peut s’appliquer à tout ce qui remet en question la représentation binaire du genre et la norme de la famille hétérosexuelle. On pense ici, à côté de l’usage du langage inclusif, aux études sur le genre à l’université, aux droits pour les personnes trans ou à l’information donnée aux enfants sur la diversité sexuelle.L’AfD s’intéresse vivement à ces sujets depuis des années, Daniela Rüther parle même d’une « obsession pour les questions de genre » dans le parti, qui serait par ailleurs clairement en lien avec sa politique démographique raciste : « l’idéologie relative au genre » est vue comme un danger pour le peuple allemand puisqu’elle mettrait en péril la famille, par le biais de la « mode du transgenre » et de la « sexualisation précoce », tel que cela est formulé dans le programme du parti. Parallèlement à la baisse du taux de natalité et à la croissance de l’immigration, on vivrait sous la menace d’une « rupture culturelle » que l’on devrait combattre au moyen d’une limitation de l’immigration, d’une politique familiale active et d’une lutte contre la « folie du genre » (formule particulièrement prisée de l’extrême droite).
On retrouve les origines de ces positions en Allemagne dans les années 2000 quand le NPD, alors petit parti d’extrême droite, soumettait des motions dans les parlements régionaux est-allemands contre le « gender mainstreaming », favorable à l’égalité des genres, qui ressemblaient fortement aux propositions anti-genre soumises ces dernières années par l’AfD au parlement. Le rejet du « genre » a bénéficié d’un élan particulier avec la « Manif pour tous ». Ainsi, à partir de 2014, le réseau « Initiative Familienschutz » (Initiative pour la protection de la famille), dont faisait partie Beatrix von Storch, membre de l’AfD, a notamment organisé des mouvements de protestation contre l’éducation sexuelle et queer. Cette opération avait été déclenchée par un projet éducatif conçu par le Bade-Wurtemberg qui envisageait la diversité sexuelle et la pluralité des genres comme une thématique interdisciplinaire, ce qui fut interprété comme « une tentative d’endoctrinement et de sexualisation précoce ».
Ces campagnes anti-genre et anti-queer, initiées par l’AfD et d’autres acteurs·trices de droite, portent essentiellement sur une pseudo idéologie et un supposé endoctrinement, sans toutefois se déclarer explicitement contre les gays ou les lesbiennes. Et c’est précisément ce qui permet aux personnes homosexuelles conservatrices de reprendre à leur compte ces positions. On est allé jusqu’à créer en 2016 la « Bundesinteressengemeinschaft Homosexuelle in der AfD » (Communauté fédérale d’intérêts des homosexuels au sein de l’AfD) qui prit position contre la « folie du genre », affirmant dans ses principes que l’homosexualité relevait de la sphère privée et ne devait en aucun cas constituer un sujet « imposé » aux enfants dans les écoles. « Si l’ennemi est la revendication queer, lesbiennes et gays peuvent se ranger du côté de la normalité », analyse l’anthropologue culturel Patrick Wielowiejski dans une interview accordée au quotidien taz. Cela permet d’expliquer également que l’AfD puisse avoir pour présidente Alice Weidel, qui affiche son homosexualité. Dans une interview à la chaîne ZDF, celle-ci a d’ailleurs précisé : « Je ne suis pas queer, mais je suis mariée à une femme que je connais depuis 20 ans. » Des sondages récents montrent que l’AfD rencontre beaucoup de succès auprès des homosexuels masculins.
Il est moins contraignant de faire passer pour de l’idéologie ce qui interroge sa propre vision du monde que de repenser des choses et de devoir reconnaître que les individus, leurs identités ainsi que leurs modes de vie sont plus complexes et plus variés que ce qu’on pensait. Pas étonnant que beaucoup s’y opposent.
Des positions d’extrême droite au « centre » de l’échiquier politique
L’image hostile donnée au « genre » est suffisamment floue pour mobiliser des personnes issues de milieux très variés. Lors de la « Manif pour tous », on avait déjà retrouvé côte à côte des membres de l’extrême droite, des représentant·e·s de l’église ou encore des groupes de parents. Le sujet s’adapte tout à fait à la création « d’un début d’addiction » aux discours d’extrême droite car, contrairement au racisme déclaré par exemple, il est assez facile de faire passer les positions anti-genre pour du prétendu « bon sens ». On se contente de défendre ce qui est « normal » ou ce qui semble être évident ; cela revient à dire qu’il existe deux genres par nature, qu’une famille se compose d’un père, d’une mère et de leurs enfants, ou que ces enfants doivent être protégés de tout endoctrinement – et aussi que l’orthographe allemande ne prévoit pas de mettre un astérisque au milieu d’un mot.Pour celles et ceux qui défendent un tel positionnement, l’usage du langage inclusif peut être ressenti comme une attaque, un reproche parce que la manière dont on avait « toujours parlé jusqu’ici » serait soudain devenue incorrecte. Il est moins contraignant de faire passer pour de l’idéologie ce qui interroge sa propre vision du monde que de repenser des choses et de devoir reconnaître que les individus, leurs identités ainsi que leurs modes de vie sont plus complexes et plus variés que ce qu’on pensait. Pas étonnant que beaucoup s’y opposent. Friedrich Merz a-t-il donc raison quand il avance que le langage inclusif pousse des électeurs·trices à voter pour l’AfD ? Seulement si l’on considère que beaucoup de gens rejettent ce langage de façon irrévocable. On pourrait en effet essayer de changer la donne, d’aller à la rencontre des oppposant·e·s dans un souci de médiation et de nommer posément les faits en s’efforçant de comprendre la complexité du sujet. Mais de telles voix sont à peine audibles dans les discussions enflammées auxquelles nous assistons.
Au lieu de cela, Merz et son parti contribuent eux-mêmes à renforcer le rejet du langage inclusif. En diffusant le récit de « l’idéologie de genre » et de la tutelle exercée par le langage inclusif, ils participent à l’exacerbation de l’hostilité anti-queer et à l’ancrage des positions d’extrême droite au centre de l’échiquier politique. La polarisation, dans laquelle on retrouve d’ores et déjà face à face deux positions inconciliables, poursuit ainsi son avancée. Les uns réclament des droits et de la visibilité pour les personnes queer ou pour les diverses identités de genre tandis que les autres nient l’existence de ces identités et refusent de les évoquer, ce qui relèverait selon eux d’une idéologie manipulatrice. Pour les uns, interdire l’utilisation du langage inclusif garantit la liberté d’expression alors que pour les autres cette interdiction signifie exactement le contraire, c’est-à-dire une restriction de la liberté de s’exprimer en n’excluant personne. Et l’on ne voit pas se dessiner à l’horizon la résolution de cette contradiction.
Cet article est le fruit d’une coproduction entre JÁDU — le magazine en ligne germano-tchéco-slovaque-ukrainien — et son partenaire média, la revue Prostor. Il s’inscrit dans le cadre de PERSPECTIVES, un nouveau label dédié à un journalisme indépendant, constructif et pluriel. Ce projet, cofinancé par l’Union européenne, est porté par JÁDU en collaboration avec six autres rédactions d’Europe centrale et orientale, sous l’égide du Goethe-Institut.