Macron et l'UE
L'Europe comme nécessité

Hôtel de Ville Paris avec le drapeau européen
Hôtel de Ville Paris avec le drapeau européen | © Lena Kronenbürger


« Si l’on partage le point de vue de Macron, qui conçoit la solidarité européenne comme la seule façon encore envisageable de sauver la souveraineté des nations européennes, alors il faut à cette solidarité des symboles. » Une interview avec Peter Geiss, professeur en didactique de l’histoire, sur Macron et ses idées pour l’Europe, le mouvement des gilets jaunes et pourquoi il est essentiel de participer aux élections européennes en mai prochain.


Dès le début de son mandat, Emmanuel Macron a signifié qu’il plaidait pour une refondation de l’Europe : une Europe supposée devenir souveraine, démocratique et unie. Que ressort-il de ces propositions, s’agit-il d’une allusion à l’Europe envisagée au sens historique du terme, ou bien d’une référence à des idées anciennement établies ?

D’une certaine manière, Macron fait référence à une logique qui, dès le début des années 50, s’est avérée fondamentale pour le processus d’intégration européen. Robert Schuman et Jean Monnet furent d’importants précurseurs de cette politique française, qui, pour obtenir la paix en Europe, renoncèrent au contrôle drastique d’une Allemagne affaiblie, préférant suivre l’idée d’une communauté solidaire avec l’Allemagne. C’est ainsi qu’a vu le jour la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Dès lors, la puissance d’armement allemande devint la part d’une communautarisation européenne, et on réduisit par là-même le risque que celle-ci puisse se retourner à nouveau contre la France.

Transposé à la situation actuelle, cela signifie donc que, pour résoudre les enjeux auxquels est confrontée l’Europe, tels que le changement climatique, le terrorisme ou l’effondrement de l’ordre de paix européen, Macron enjoint à agir à un autre niveau que celui de l’Etat-nation.

Macron est revenu Pendant l'interview à Bonn Pendant l'interview à Bonn | © Lena Kronenbürger à l’idée que l’on ne peut plus garantir la sûreté de la Nation européenne, ni même sa prospérité, autrement que dans une Europe unie. Il se retourne en ceci contre la logique de défense de l’Etat-Nation, sous-tendue par la fausse idée que l’on pourrait, par le cloisonnement, assurer la liberté et l’autodétermination des hommes dans un cadre national-étatique – une idée qui, aux Etats-Unis, a atteint jusqu’à la présidence. D’après Macron, la seule façon pour les Etats-Nations européens d’assurer leur liberté et leur souveraineté est de coopérer, et ce avec bien plus de fermeté que jusqu’alors.

Dans le conflit commercial actuel avec les Etats-Unis, l’Allemagne et la France suivent des chemins différents. Tandis que l’Etat fédéral voudrait négocier au plus vite sur la question des douanes, l’Elysée préfère attendre, et Emmanuel Macron semble craindre les campagnes de diffamation de ses adversaires.
Dans quelle mesure le mouvement des gilets jaunes affaiblit-il la politique de Macron non seulement au niveau national, mais aussi au niveau international ?


A travers le mouvement des gilets jaunes, Macron a vu sa liberté de mouvement diminuer. Pour ce qui est notamment des réductions budgétaires, il lui faut désormais prendre davantage en compte les conséquences sociales. En politique européenne, on est toujours plus ou moins contraint d’établir une sorte de réassurance dans le cadre de la démocratie des Etats-Nations. La liberté d’action de Macron en tant que président a été fortement corrompue par le mouvement des gilets jaunes. Ceci pourrait également avoir pour conséquence de l’empêcher de faire les concessions qu’il aurait éventuellement pu envisager vis-à-vis de l’Allemagne. D’un autre côté, la politique allemande, dans certains domaines, va elle aussi devoir changer. Je ne crois pas que l’on puisse parvenir à quoi que ce soit si l’une des deux parties attend de l’autre qu’elle s’adapte entièrement et sans aucune contrepartie à ses attentes. Cela ne peut pas fonctionner comme ça.

Les gilets jaunes se trouvent au cœur d’un mouvement anti-Macron. Comment peut-on expliquer une telle focalisation sur la personne de Macron ?

Du fait de l’élection directe, ainsi que des forts pouvoirs qui lui sont conférés par le système présidentiel français, Emmanuel Macron s’avère hautement vulnérable. En tant que personne, il est tenu grandement responsable de prises de positions politiques. Or, quelle que soit leur forme, si celles-ci se trouvent être impopulaires pour entraîner des déchirures sociales, cela est automatiquement rattaché à la personne du président. Au fond, tout système présidentiel, par définition, est une forme de personnalisation politique.

Macron a réagi aux manifestations en partie violentes des gilets jaunes en instaurant des dialogues citoyens. Est-ce la bonne voie ?

Je dirais même que c’est la seule voie possible. En même temps, il faut que les représentants de la démocratie condamnent la violence, la propagande de haine et la campagne de dénigrement antisémite de façon claire et radicale. Dans le cas où s’expriment une nécessité, un mécontentement, la démocratie se doit d’être à l’écoute et compréhensive, quand bien même les plaintes se feraient violentes, en revanche, lorsqu’il s’agit de haine et d’antisémitisme, la question ne se pose pas. J’aurais souhaité que l’on procède plus tôt à une condamnation claire de la violence dans les parties du mouvement des gilets jaunes concernées. La France est une République démocratique où le président comme le Parlement sont élus légitimement par un vote démocratique. L’idée de rattacher les manifestations actuelles à la Révolution Française en soulevant une seconde Révolution n’a aucun sens puisqu’il n’est plus aujourd’hui ni de monarchie ni de société d’ordres contre lesquels on pourrait se soulever. Il existe de nombreuses raisons légitimes de manifester dans une démocratie, que ce soit pour exprimer son incompréhension ou pour signaler une situation critique. En revanche, s’attaquer à la démocratique parlementaire en tant qu’ordre politique en prêchant la haine et en menaçant de violence, voire en exerçant véritablement des actes de violence est, pour de vrais partisans de la démocratie, absolument inacceptable. Ce genre de tentatives de déstabilisation de la démocratie représentative est loin de ne concerner que la France, d’autres Etats tels que l’Allemagne y sont également confrontés.
 
En mai nous attendent à présent les élections européennes. Quelle importance donnez-vous aux élections pour le Parlement Européen ?

Il est important à mes yeux de participer aux élections européennes, car il s’agit d’un symbole. Si l’on partage le point de vue de Macron, qui conçoit la solidarité européenne comme la seule façon encore envisageable de sauver la souveraineté des nations européennes, alors il faut à cette solidarité des symboles. L’un d’entre eux pourrait être, par exemple, une importante participation aux élections pour le Parlement européen. Un autre symbole, et non moins important, pourrait consister en la réduction dans les sondages de la part des pouvoirs politiques déclinant cette idée de solidarité européenne.

D’un point de vue historique, comment différencie-t-on la pensée et les actions pro-européennes actuelles de celles de l’après-guerre ?

Je crois que le fait d‘être pro-européen aujourd’hui n’a plus la même note pathétique que dans le passé. Auparavant, et il faut prendre en compte le contexte des guerres mondiales, les tendances européennes étaient encore très empreintes de l’idée de combattre l’animosité entre les nations européennes ; c’était une mission fondamentale. Les jeunes d’aujourd’hui sont probablement tout juste en mesure de réaliser les conséquences actuelles des grands actes accomplis par Adenauer et De Gaulles, telles que la messe de réconciliation de Reims ou encore le discours tenu par De Gaulles devant la jeunesse allemande à Ludwigsbourg. S’il en est ainsi, c’est tout simplement parce que les échanges franco-allemands sont pour eux une normalité : il leur est naturel d’aller en vacances en France ou de participer à des échanges scolaires. C’est ainsi que la tendance s’est éloignée des grands actes pour se tourner vers une compréhension plus pragmatique, ce qu’ont d’ailleurs montré les historiens Corinne de France et Ulrich Pfeil. Comme le discours de Macron à la Sorbonne l’a clairement laissé entendre, la tendance européenne actuelle se révèle, en comparaison avec la phase de fondation européenne, ou plus précisément de fondation franco-allemande des années 50-60, bien plus analytique, et prend un ton dévoué politiquement réaliste : l’Europe comme nécessité. Nous ne pouvons plus nous réduire à l’échelle de l’Etat-Nation, car cela n’ira pas si nous agissons ainsi. Autrement, nous ne pourrons conserver ce que nous percevons actuellement comme des acquis si naturels au sein de l’Etat-Nation.