Future Perfect Nouvelle vie pour de vieux objets

Depuis quelques années, les ressourceries (points de collecte et de recyclage) connaissent un essor fulgurant en France et créent des emplois. À Montreuil, les salariés de « La Collecterie » luttent contre le gaspillage en recyclant les déchets.

« Ici, on prend soin des objets brisés, délaissés, déclassés. Et on fait ça avec des gens brisés, délaissés, déclassés. C’est par la médiation des objets qu’on redonne un élan humain à notre territoire ». Léon Wisznia a le sens de la formule. Le président de « La Collecterie » n’est pas seulement éloquent, mais également plein d’énergie. Ses cheveux grisonnants témoignent de son engagement associatif de longue date. Ancien soixante-huitard, ce professeur d’économie rêvait depuis plusieurs années d’un tel projet pour la ville de Montreuil, où il vit depuis plus de quinze ans.

Il aura fallu presque deux ans pour y parvenir, le temps de trouver le lieu adéquat et les soutiens financiers de la part d’institutions comme la commune, le Conseil général (du département) ou le Syctom, syndicat de traitement des déchets ménagers en Île-de-France.

Compétences et ingéniosité

A l’origine, une rencontre entre deux artisans, Séverine et Giuseppe. Ce dernier, surnommé le ’’danseur-ébéniste’’, raconte : « Nous en avions marre de travailler de manière isolée, chacun de notre côté. J’étais menuisier, elle était tapissière. Nous nous croisions souvent à des brocantes, et nous nous sommes dit qu’en mutualisant nos compétences et notre ingéniosité, nous pouvions monter une structure autour de la récupération». Des enseignants, des éducateurs et d’autres personnes motivées se sont joints au projet et, en mars 2012, l’idée a pris forme : le collectif de la Collecterie est né.

Au début, le local de 50 m2 fait provisoirement l’affaire, mais les objets encombrants s’entassent et l’équipe s’attèle à trouver un espace plus grand pour stocker les premiers objets collectés. Finalement, le groupe porte son choix sur un entrepôt de 410 m2 auquel on accède par la rue Saint-Antoine, une petite rue prospère et tranquille du Haut-Montreuil. Le 6 juin 2013, « La Collecterie » ouvre ses portes au public. Sur le tract de présentation, il est inscrit : « La Collecterie collecte, trie et transforme ». Ca y est, l’Est parisien a sa ressourcerie.

Structures nouvelles de l’économie sociale,

Paris intra-muros en possède déjà huit. Les ressourceries, en tant que structures nouvelles de l’économie sociale, se sont rapidement développées ces dernières années. On en comptait moins de dix en France au début des années 2000, elles seraient aujourd’hui plus de cinquante, selon le Livre Blanc des Ressourceries sorti en 2010.

Mais qu’est-ce qu’une ressourcerie, exactement ? Un endroit qui « collecte les objets dont vous souhaitez vous débarrasser pour les réparer et les revendre sans but lucratif », explique le réseau des ressourceries. Derrière cette approche, il y a l’idée de réduire, réutiliser et recycler les déchets. Les ressourceries appliquent le principe de l’économie circulaire, en réinsérant les biens dans un cycle de production et de consommation courante.

Lorsqu’on pénètre dans le hangar de la Collecterie, on a l’impression de se retrouver dans la caverne d’Ali Baba. Mais ici, rien n’est volé, tout est récupéré : « On soustrait juste à l’enfouissement ces objets destinés à finir à la déchetterie » explique Léon. On trouve de tout : des meubles, du textile, des appareils électro-ménagers, des livres, du matériel informatique, etc.

Le flux d’objets en tout genre n’a pas encore pu être trié. Mais il a déjà été pesé. À la fin de l’année 2013, environ vingt-cinq tonnes de déchets auront ainsi pu être récoltés en à peine sept mois d’activité. Mais ce n’est pas vraiment rentable. À l’heure actuelle, la vente d’objets ne rapporte pas plus de 3 à 4 000 euros par mois. Mais la rentabilité n’est pas l’objectif premier.

Comment le prix des objets est-il donc fixé? « C’est l’éternelle question » souffle Giuseppe. Un haut tabouret de bar confectionné en bois trône à l’entrée. À côté, un écriteau détaille les matériaux utilisés pour sa fabrication ainsi que le volume horaire de travail que cela a nécessité – vingt heures environ. À la fin du texte, une question : « Combien coûte cet objet selon vous? ». Chacun est invité à inscrire son estimation sur un bout de papier. Ce sera peut-être la moyenne des avis donnés, qui fixera le prix de vente.

Apprendre à réparer des chaises

De chaises, la Collecterie n’en manque pas. Des dizaines – de couleur, de taille et de forme différentes - sont suspendues à un pan de mur.. « La chaise est un peu notre mascotte, explique le président Leon Wisznia. C’est à la fois l’objet qui s’use le plus et face auquel on est le plus démuni lorsqu’il s’agit de le réparer. Peu de gens savent remettre un pied de chaise ».

C’est pourquoi, c’est l’un des projets futurs, à savoir ouvrir des ateliers collectifs pour apprendre aux personnes intéressées à réparer des chaises. C’est là une autre valeur fondamentale des ressourceries : la pédagogie pour le changement. Pour le réseau des ressourceries, la sensibilisation constitue une plus-value : « une ressourcerie sensibilise son public aux gestes éco-citoyens de réduction des déchets (comportement du consommateur, entretien des objets, produits de seconde vie, tri.) ».

À l’image de la Petite Rockette à Paris, la Collecterie s’attache à créer du lien social sur son territoire. Le collectif attend un agrément pour janvier 2014 afin de pouvoir proposer des contrats d’insertion professionnelle. « Six en menuiserie, six en tapisserie », se réjouit Léon.

Réparer pour se réinsérer

Florence, accompagnatrice en chantier d’insertion, explique la démarche : « Pour des gens éloignés de l’emploi et marginalisés et qui se retrouvent souvent dans des conditions précaires, la ressourcerie est un très beau support de réinsertion. Outre les métiers artisanaux que cela offre, il y a plein de domaines d’apprentissage : le tri, la vente, la mise en rayon, l’aménagement de l’espace, le design, etc. Ce qui est intéressant, c’est la polyvalence».

À voir Roland, presque bénévole à plein temps, tchatcher le quidam pour lui vendre la dernière merveille retapée, on se dit que le projet est porteur. Il espère obtenir prochainement une place en contrat d’insertion, et en attendant, il se rend presque quotidiennement à la Collecterie. « Pourtant, il n’est censé être là que deux jours par semaine » sourit Florence. Luc, le volontaire du service civique engagé dès le début de l’aventure, confirme cette bonne ambiance. Pour lui qui a passé un bac pro d’ébéniste, la Collecterie permet d’expérimenter la mixité sociale : « C’est un mélange avec plein de gens au quotidien, c’est génial. Et mine de rien, ça permet de développer l’imagination ce genre d’endroits ! ».

Lieu d’échanges aussi bien matériels qu’immatériels, la Collecterie prouve qu’un projet écolo-responsable peut aussi être un incubateur social. Avant le traditionnel « coupé de ruban » - fait d’un assemblage de cravate pour l’occasion - le président Léon Wisznia parle, dans son discours d’inauguration, de cette « activité millénaire qui consiste à faire du neuf avec du vieux. Malgré tous nos mérites, comparables à ceux de beaucoup d’autres, nous n’avons pas inventé le fil à couper le beurre ».