Future Perfect Faire un carton

L'atelier-boutique dans le 18e arrondissement de Paris
L'atelier-boutique dans le 18e arrondissement de Paris | Photo (CC) : Carton plein

Au Nord de Paris, l’association Carton plein collecte, nettoie et remet en vente des cartons inusités. De personnes en grande précarité recyclent, livrent à vélo, aident aux déménagements – et gagnent en compétences pour le travail et la vie.

Au départ, il y a Francis, biffin - un habitué de la récup et du recyclage. Les tas de cartons abandonnés sur la voie publique parisienne le désolent. « Les poubelles jaunes ne permettent pas d’absorber tout ce qu’on jette », dit-il. « La ville n’a pas les capacités de résoudre ce problème. Certaines entreprises s’en chargent, et s’en sortent bien puisqu’il y a une demande. » Avec l’un de ses amis, Antoine Aumonier, ils décident de collecter une partie de ces cartons, pour les réduire en gros ballots et les revendre.
Ils investissent dans une machine qui leur permet de réaliser cette opération de transformation des cartons. Le coût de l’engin – plusieurs milliers d’euros –, la place requise pour accumuler les cartons et les difficultés à revendre les ballots rendent leur projet de départ peu viable. « Ils trouvaient aussi dommage de broyer des cartons encore en bon état », détaille Hélène, bénévole assidue de l’association, qui s'établit à la suite des problèmes autour de Francis et Antoine. Du coup, le projet évolue : les cartons, collectés chez des particuliers, auprès d’associations ou de professionnels, seront nettoyés pour être réutilisés.

Réinsertion

Au 33 rue du Nord, à Paris, se trouve alors cette boutique peu commune de l'association Carton plein. Ici, l’on peut se procurer des cartons recyclés. A l’unité, pour ranger quelques objets devenus inutiles ou en grosse quantité, pour organiser un déménagement. Le recyclage que l'association a lancé, se veut aussi solidaire : une partie de l’équipe est composée de personnes en réinsertion. Mais à qui s'adresse ce projet solidaire ?  « Les gens du quartier passent régulièrement au magasin acheter des cartons en petite quantité, mais le gros de notre activité se fait par Internet », précise Hélène.
Les gars qui débarquent ici comme travailleurs sont, pour certains, très cabossés par la vie. Addictions lourdes, problèmes de santé sévères, vie dans la rue depuis parfois plusieurs années. « Ce sont des personnes en très grande précarité pour qui les chantiers de réinsertion classiques sont trop astreignants », explique Hélène. « Ici, ils travaillent entre trois et six heures par semaine. C’est une étape pour pouvoir ensuite travailler plus longtemps. » Carton plein bénéficie du « dispositif premières heures » (DPH). Financé par la ville de Paris, le DPH encadre ces contrats de travail à durée hebdomadaire très courte qui permettent de reprendre pied peu à peu.
 

Discipline et compétence – sans stress

Une quinzaine de « valoristes » en bénéficient pour le moment. Leur nombre devrait doubler à l'avenir, car un second site devrait ouvrir d’ici peu au Sud de Paris. Une opération de crowdfunding à été lancée pour cela. Outre des cas difficiles, il y a aussi des personnes qui arrivent avec des soucis plus légers. « Ils ont besoin de parfaire leur français ou d’avoir une première expérience de boulot pour être crédibles ensuite face aux employeurs », décrit Geoffrey, l'un des trois permanents de l'association. « Ils manquent de confiance en eux. » Ces parcours de vie divers font que le succès de l’opération est inégal, selon les personnes. « Certains enchainent sur des formations professionnelles, trouvent du boulot et parviennent à se stabiliser. D’autres disparaissent du jour au lendemain. »
 
Qu’apprennent ceux qui restent ? « La rigueur requise par le travail », juge Hélène : « être à l’heure, ne pas arriver en état d’ébriété, respecter les consignes données, travailler en équipe. » La livraison des cartons, à laquelle s’attèlent certains, permet de développer diverses compétences. Charger le vélo-livreur n’est pas si simple. Il faut ensuite lire un plan, apprendre à se repérer, évaluer les temps de trajets et travailler les relations avec les clients. Geoffrey sort un vieux plan plastifié de Paris et ajoute : « On apprend à lire le français, à différencier les impasses et les rues, on discute à propos d’un mot comme Faubourg, c’est l’occasion de faire un peu d’histoire... » Faire du vélo avec un solide chargement permet enfin de pratiquer une activité physique. Le tout sans trop de stress.

Ecologique, social, économique

Dans l’atelier attenant à la boutique, deux « valoristes » s’activent. Ils piochent des cartons collectés sur une pile qui touche le plafond, les dépouillent de leurs scotchs et étiquettes, les classent en fonction de leur taille. Une partie des cartons seront livrés, à vélo. Les clients sont séduits par la démarche écolo de recyclage, par le côté réinsertion du projet et par le prix : c’est deux fois moins cher que le marché du neuf. Trois salariés coordonnent l’atelier : un directeur, Do Huynh, et deux encadrants - l’un « technique » (Geoffrey), l’autre « social » (François). Geoffrey s’occupe des livraisons et de l’entretien du matériel, notamment des vélos. C’est aussi lui qui forme les « valoristes » à la livraison. François suit socialement les employés en réinsertion : leur santé, leurs démarches administratives, leur recherche de logement... Et de leurs perspectives, une fois sortis des cartons.
Autofinancée à 50% grâce à la vente de cartons, l’association bénéficie de subventions et de soutiens publics via des emplois aidés (hors personnes en insertion). Plusieurs fondations la soutiennent : Macif, Caritas, Société générale. Aussi l’essor des déménagements solidaires devrait renforcer l’autonomie financière du projet. « Depuis peu, nous proposons aussi une aide au déménagement », précise Hélène. « En général, pour des personnes qui organisent seules leur déménagement, et qui ont besoin d’un peu plus de bras que prévu. » Tarifé à l’heure, contrairement aux entreprises spécialisées qui tarifient au volume, le service de Carton plein est effectué par des personnes en réinsertion, qui expérimentent là d’autres savoir-faire.
 
L’ambiance qui règne dans l’atelier et dans la boutique, où l’on peut se poser le temps d’un café, est bon enfant. Les « valoristes » y passent volontiers en dehors de leurs heures de travail. « Nous faisons de l’accueil inconditionnel », sourit Geoffrey. « Ceux qui ont fini leur contrat et qui ont toujours besoin d’un coup de main côté accompagnement social passent nous voir. Certains viennent bénévolement nous aider. On garde un lien assez proche.