Alexander Kluge Banqueroute, Dr. Mabuse et la farce

D’après Alexander Kluge, les événements de la crise financière sont passés sous nos yeux, mais on n’en a certainement pas raconté l’histoire jusqu’au bout. Voici quelques récits lancés par-dessus la frontière du Rhin.
 

Banqueroute, Dr. Mabuse et la farce
© Alexander Kluge │ dctp.tv
Banqueroute, Dr. Mabuse et la farce
© Alexander Kluge │ dctp.tv

Deux facettes du mot banqueroute
Un commentaire d'Alexander Kluge

Julia Laura Rischbieter, historienne de l’économie, a fait le déplacement de Hambourg. Elle est censée parler de banqueroute. Mais, au lieu de commencer par ce terme, elle évoque d’abord le mot « échouer », emprunté au registre de la navigation.

Dans les premiers temps du capitalisme, un grand nombre de faillites sont dues à la perte de navires. Le terme connote l’idée que l’embarcation de bois, soigneusement assemblée, heurte un rocher pour disparaître dans les flots, fracassée – ce serait là, selon Rischbieter, l’image d’une entreprise qui coule.
Julia Laura Rischbieter regrette la moralisation, et qu’un dépôt de bilan soit passible de sanctions, dès lors qu’on le qualifie de banqueroute. Pour sa part, elle préfère nommer banqueroute toute cessation de paiement d’un débiteur, comme le permet le langage courant. Elle appelle cela « un nouveau départ faute de moyens » et non un délit. 

À un certain degré de malheur, tout ce qui compte est de savoir qui y mettra un terme
Un commentaire d'Alexander Kluge

Son cœur repose lourdement comme une pierre au fond de sa poitrine. Comment pouvait-il encore s’exprimer ? Il n’était pas disposé aux sentimentalités ni aux adieux. Le second jour ouvrable de l’année 2009, il alla à pied, lui qui avait l’habitude d’être conduit, se coucher sur les rails du train régional à l’endroit qu’il avait choisi. Le conducteur de la motrice, qui devait prendre un virage pour contourner la hauteur, le verrait trop tard. Au fond, cet homme, juriste et milliardaire, fils et petit-fils d’entrepreneurs, n’était nullement à cours de perspectives. Il avait encore des alliés. Et ce qui lui resterait de sa fortune lui permettrait de prendre un nouveau départ. Ce qu’il ne se pardonnait pas, c’était d’avoir signé pendant les derniers jours fébriles de décembre les contrats que les banques lui avaient soumis. Il avait sous-estimé son inflexibilité. Il avait « un cœur de pierre ».

D’après le Livre des portes égyptien, un CŒUR DE PIERRE a deux fonctions : après la mort il sera mis dans la grande balance avec le poids des valeurs de VÉRITÉ, de DROIT et d’ORDRE ; il ne faudra pas alors qu’on l’estime trop léger. Par ailleurs, son rôle consiste à nier avec fermeté les manquements du « cœur de chair » terrestre ; sa nature de pierre est là pour l’y aider.
L’indifférence concertée qui se présenta devant lui lors de la succession rapide des rendez-vous de la crise de décembre l’effara. Jusque-là il n’avait toujours négocié qu’avec un seul interlocuteur, c’est-à-dire la banque. Il avait eu affaire à des gens avec lesquels il savait à quoi s’en tenir, qu’il pouvait engager à des compromis en faisant des concessions ou en pointant quelque inconvénient pour le parti adverse. Rien à voir avec les plus de vingt représentants de chacune des diverses banques réunis en face de lui et de ses collaborateurs, tels les doigts d’UNE SEULE MAIN. Ce n’étaient pas des directeurs. Chacun épiait les mouvements des autres ; tous ensembles ils étaient sous l’emprise de leur défiance réciproque. Ils restaient impassibles lorsqu’il s’agissait de limiter les dégâts.

À la signature des contrats, par un accès d’angoisse qu’il n’avait encore jamais éprouvé de sa vie, succéda l’IRRÉALITÉ DES JOURS DE FÊTE. Lorsqu’il était question de l’effondrement de son empire, un enchaînement d’erreurs qu’il ne se pardonnait pas, l’ambiance n’était pas aux festivités. Au tournant de l’année 2008-2009, le nombre de samedi et de dimanche ainsi que de jours fériés était le même que durant l’année de crise de 1941 : la réduction possible du nombre de jours ouvrables était maximale (quand la veillée de Noël tombe un mercredi, il ne reste que trois jours ouvrables entre 24 décembre et le 5 janvier, comme dans la crise d’alors). Seuls les jours ouvrables lui auraient permis de sauver ce qui pouvait l’être.

Il avait fallu beaucoup de temps, depuis 1881, et trois générations pour monter cette entreprise. Une seule erreur de spéculation de 300 millions d’euros dont il avait pris la « responsabilité » au moment de la tentative d’OPA de Porsche sur Volkswagen, il l’eût assumée dans le cadre d’un pari. Dans un bilan, on compare le passif et les actifs. Mais à cela s’additionne le passif et l’actif du temps de vie investi. À quoi il faut ajouter la bonne volonté. De ce point de vue, son effondrement en l’espace de trois mois représentait un « phénomène irréel ».

Pourquoi donc continuait-il à se nourrir ? Pourquoi dormait-il pendant les nuits de ces futiles jours de fête ? À un certain degré de malheur, tout ce qui compte est de savoir qui y mettra un terme.

Les bulletins météorologiques de ce jour-là prévoyaient de soudaines chutes de neige en RFA, suivi de chaos sur les routes de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Là, où cet homme chemina vers son but, il ne ressentit que du froid et de l’humidité, un temps dans la moyenne.

La Farce
Un commentaire de Jacques Mandelbaum

La forme pour le moins minimaliste prise par la production télévisuelle et numérique d’Alexander Kluge (pour l’essentiel des entretiens en studio ou dans d’autres intérieurs) semble devoir interdire toute velléité de commentaire esthétique. Serait-on donc condamné à n’évoquer que le contenu des vidéos qu’il nous envoie ? Ce ne serait pas si grave, celui-ci ne manquant jamais d’intérêt. On y insiste pourtant : nul contenu ne saurait être correctement entendu en éludant la forme qui le porte. Tout le monde a évidemment compris, à travers les deux vidéos postées, que le propos de l’auteur est le pouvoir occulte, l’emprise sur le monde d’un esprit néfaste et corrupteur, qui conjoint le docteur Mabuse et le capitalisme financier. Il y a plus, pourtant. La voix bord cadre de Kluge, si douce et pénétrante, qui discute avec ses interlocuteurs. Son penchant constant pour un graphisme d’agit-prop. Sa prédilection également pour les diptyques. Ici, en l’occurrence, le personnage de fiction de Fritz Lang interprété sur le mode farcesque et désabusé par l’acteur et musicien Helge Schneider et le philosophe Joseph Vogl qui décrit parfaitement comment la fuite en avant du capitalisme, sa combustion frénétique du monde, son irrationalité foncière, incarnent l’esprit du mal contemporain. On pense naturellement au 18 Brumaire de Louis Bonaparte, texte célèbre écrit par Marx en 1851: « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Tout est dit. La grandeur de Mabuse, génie du mal, s’incarnait dans une tragédie du monde. La médiocrité de ses successeurs – fauteurs de crises systémiques obnubilés par le profit – le vide de toute substance, dans une farce sinistre.

Konjunkturkrise des Bösen
Ein Kommentar von Joseph Hanimann

Dans ce film, nous sommes face à un Docteur Mabuse quelque peu frustré. Les marionnettistes de la mondialisation lui ont doucement dérobé son pouvoir et les ficelles qu’il tirait, du Brésil au Kazakhstan. Ils sont plus rusés, plus discrets, plus efficaces que le méchant en queue de pie, haut de forme et nœud papillon. Et surtout, ils agissent sans le côté viscéral, inquiétant, démoniaque qui le caractérise. Pour eux, le Mal –qui n’a pas diminué à travers le monde, est une panne ou une fatalité, avec laquelle on peut vivre – ou à laquelle l’on peut remédier. L’entreprise du Docteur Mabuse est en crise.
 
Oh, certes, il y a toujours des monstres éminents, comme Saddam Hussein ou Kadhafi par le passé, aujourd’hui peut-être Bachar el-Assad. Avec leur brutalité, ils sont plutôt les méchants idiots nécessaires aux forces de la mondialisation, contre lesquelles on doit se mobiliser. A cette fin, on rappelle même Dr. Mabuse comme conseiller pour un sommet du G20. Mais rapidement, ce qu’il conseille aux gens verse du côté du Mal, c’est ce qu’ils disent et ce dont il se plaint lors de la bande-annonce de son douzième remake.
 
Il est l’un des derniers dialecticiens à connaitre l’importance qu’a le Mal pour le Bien. Le Mal est nécessaire, afin que le Bien puisse apparaitre sur Terre et mettre l’économie en mouvement, comme une énergie directrice. D’après lui, il faudrait mettre à jour la malveillance et le crime des choses. Là est sa force, son activité clandestine qui fait de lui un cousin de Rumpelstilzchen (Nain Tracassin) des contes de Grimm – homme de bien et malfaiteur incognito. Mais il a aussi un autre cousin : Méphistophélès, qui contrairement à lui, est encore très demandé. Méphistophélès a beaucoup appris chez Goethe, notamment être la force qui veut le bien et fait le mal.
 
On le plaint un peu, ce Mabuse, qui attend impatiemment son come-back au cinéma, qui se donne du courage avec sa mélodie « Je suis Dr. Mabuse » au piano, mais qui n’y croit plus vraiment et qui réfléchit à une réorientation professionnelle. La pensée sécuritaire pour toute chose est le mal d’aujourd’hui, dit-il. Si cela annonce sa venue prochaine, après sa présence chez Fritz Lang, Werner Klingler, Claude Chabrol et les autres, alors il peut dire adieu à un douzième remake réussi. Pour son treizième, l’hypnotiseur devrait réessayer avec toutes les indécences qui, dans le contexte de la mondialisation, accompagnent généralement nos succès et nos victoires.