Économie culturelle et créative en Afrique
Un éminent désir d’avenir

Le jeu Busara
Le jeu Busara | Photo: Goethe-Institut e.V.

Particulièrement jeune, le continent africain est plein de ressources créatives. Le Goethe-Institut y soutient des acteurs et actrices culturel(le)s et les met en réseau grâce des projets et des plateformes d’échange. Dans un dossier du journal Politik und Kultur, publié en partenariat avec le Kulturrat (Conseil Culturel allemand, organisme qui chapeaute les associations culturelles fédérales), le secrétaire général du Goethe-Institut, Johannes Ebert, présente le travail de l’Institut dans les domaines de la culture et de l'économie créative en Afrique.
 

De Johannes Ebert, Secrétaire général du Goethe-Institut

« Le monde entier est en quête de nouvelles matières à travailler. Ces matières, nous sommes convaincus que l’Afrique est en mesure de les fournir », affirme Dagmawi Bedilu au salon du Gamescom, sûr de lui. Le développeur éthiopien de logiciels est l’un des précurseurs du mouvement « Enter Africa », initiative de gaming interétatique sur le continent Africain, présentée en août au salon des jeux de Cologne. Développeurs de jeux, artistes, concepteurs de plans urbains, architectes et ingénieurs de 15 Etats africains ont répondu, en 2017, à l’appel du Goethe-Institut d’Addis Abeba : l’idée est de développer des jeux vidéo ayant pour but de sensibiliser de façon ludique aux défis que représentent les mégalopoles sur le continent africain. Ainsi, on assiste à la lutte d’un héros virtuel contre un monstre de déchets sur la plus vaste décharge de déchets électroniques au monde à Agbogloshie, au Ghana, tandis que le « masque de la lumière » sauve la source d’approvisionnement en eau potable à Dakar.

Le Secrétaire général Johannes Ebert au Gamescom à „Enter Africa“
Le Secrétaire général Johannes Ebert au Gamescom à „Enter Africa“ | Photo : Stefanie Kastner

Créativité et désir de renouvellement
 

« Enter Africa » est l’un des exemples du travail réalisé par le Goethe-Institut en matière d’économie culturelle et créative en Afrique. L’initiative de gaming, en se tournant vers l’avenir, met en lumière l’immense créativité et le désir de renouvellement des jeunes africaines et africains. En plus d’aborder des questions de société, les jeux conçus participent d’un secteur d’économie créative des plus florissants en Afrique : l’industrie des jeux électroniques. La prise en compte de cette interface entre politique culturelle et coopération pour le développement constitue l’un des aspects majeurs du travail des 15 Instituts Goethe africains, dont deux remplissent la fonction de bureaux de liaison. Encourager l’échange dans les domaines culturels contemporains, fournir des locaux aux acteurs issus de la société civile, étudier la question du colonialisme, instaurer de programmes éducatifs, en particulier pour les jeunes femmes, et naturellement favoriser l’apprentissage de la langue allemande comme passerelle possible vers des études et un métier – tels sont les champs d’intervention essentiels de notre réseau aux multiples annexes, qui comprend également des centres Goethe, des centres d’apprentissage des langues ainsi que d’innombrables institutions partenaires dans les domaines culturel et éducatif situés sur place.
 

Un jeune continent plein d’idées
 

Le continent africain, qui comprend 55 Etats, compte un total de 1,3 milliards d’habitants. L’âge moyen de la population est de 18 ans. Il s’agit donc d’un continent jeune, dynamique et diversifié. La population africaine est supposée être multipliée au moins par deux d’ici le milieu du 21ème siècle. À ce sujet, la jeunesse grandissante jette un regard de plus en plus critique et cherche des modèles hors de l’élite politique. L’économie culturelle et créative est le domaine de prédilection des jeunes acteurs, qui s’opposent à la politique et aux financeurs internationaux pour formuler leurs intérêts propres. Beaucoup réagissent aux déficits structurels par la création de formes d’organisations autonomes innovantes. Malgré les défis que pose la société, tels que l’analphabétisme, la répartition inégale des richesses et les nombreuses crises, l’Afrique témoigne d’un virulent désir d’avenir. Ce désir se reflète particulièrement dans le domaine de l’économie culturelle et créative. La scène des startups ne cesse de se développer et se distingue par un socle de jeunes fondateurs avides de réussir. Le domaine du numérique, tout particulièrement, voit naître des idées d’avenir, idées visant à faciliter quotidien et mobilité dans les villes africaines.

L’approche du passé colonial

À cet égard, l’Europe est de moins en moins vue comme système de référence. Le dialogue panafricain, au même titre que le dénommé dialogue Sud-Sud, qui gagnent en ampleur, deviennent des moyens de vaincre un passé et une histoire propres au profit du développement de véritables positionnements africains. Dans cette voie, la confrontation avec des questionnements postcoloniaux et les rapports de pouvoir entre Nord et Sud revêtent une grande importance. Cela est particulièrement visible dans les discussions menées actuellement – avec une perspective majoritairement européenne – sur la restitution des biens culturels et du passé colonial. L’un des objectifs majeurs du Goethe-Institut consiste à intégrer les voix de pays africains et autres ex-pays coloniaux à ces débats afin de créer des plateformes où il soit possible de développer des façons proprement africaines de concevoir le futur. Un exemple représentatif de cette volonté est celui des « dialogues sur les musées », au cours desquelles le Goethe-Institut rassemble des représentants de l’ensemble du continent pour discuter du futur des musées africains. Les résultats viennent d’être présentés au cours d’une conférence de clôture en Namibie : c’est là un point de départ fondamental pour le développement de nouveaux projets de musées entre le Goethe-Institut
et ses partenaires africains.

Discussions lors de la conférence finale des „Museumsgespräche“
Discussions lors de la conférence finale des „Museumsgespräche“ | Photo : CreativeLab für Goethe-Institut Namibia

Plateformes d’échanges culturels
 

Des projets tels que celui de « Dialogues sur les musées » ou « Enter Africa » mettent en lumière un autre aspect du passé colonial : la configuration nationale-étatique du continent africain rend difficile la mobilité et la rencontre par-delà les frontières, facteurs pourtant de plus en plus déterminants compte tenu de la mondialisation croissante des institutions culturelles et éducatives et de l’apparition de nouveaux réseaux africains. Il existe de nombreuses possibilités de soutien, et notamment des programmes tels que le programme de mobilité « MovingAfrica » : après le lancement de l’initiative africaine lancée à l’époque par l’ancien Ministre des Affaires Etrangères Frank-Walter Steinmeier, ce dernier promeut la mise en réseaux des acteurs culturels africains par le voyage. À ce titre, les plateformes d’échange culturel gagnent de plus en plus en importance : « Music in Africa » par exemple, qui fut fondée à l’initiative de la fondation Siemens et du Goethe-Institut, n’est pas seulement le nom d’une plateforme musicale, mais également celui d’une fondation africaine. C’est le centre de l’organisation interne et des prises de décisions entrepreneuriales. Le rôle des partenaires allemands est de rassembler les acteurs, de fournir les locaux et de prendre en charge la logistique et le conseil.

Des projets tels que «Music in Africa » ou encore la plateforme cinématographique « ciniDB.africa », lancée en novembre avec l’impulsion significative de l’étude « FramingtheShot – Key Trends in African Film » elle-même financée par le Ministère des Affaires Etrangères Allemand, regroupent des enjeux majeurs : sur le plan de la politique culturelle extérieure, ils font intervenir des facteurs de rencontre, de compréhension et de confrontation intérieure et mettent en jeu diverses perspectives de coopération pour le développement durable. Il faut comprendre les enjeux cités selon la définition à laquelle se réfère le Parlement Européen : « Les industries culturelles et créatives se fondent sur des valeurs culturelles, sur la diversité culturelle, la créativité individuelle et/ou collective, sur des capacités et des talents ayant la capacité d’engendrer de la richesse et des postes avec innovation tout en générant une valeur sociale et économique. »
 

Titre du journal  „Politik und Kultur“, copie écran
Titre du journal „Politik und Kultur“, copie écran | © Zeitung „Politik und Kultur“

Renforcer le réseau de l’économie créative
 

Dans cette perspective, il faut prendre en considération les projets mis en place par le Goethe-Institut en termes d’économie créative. Le fondement de notre travail : donner la possibilité à de jeunes entrepreneuses et entrepreneurs de développer des idées prometteuses qui aient une valeur artistique et créative et qui puissent dans le même temps s’affirmer à long terme sur le marché. À ce titre, nos activités s’adressent à des concepteurs créateurs innovants dans les domaines de la culture et des arts créatifs, qu’il s’agisse de musique, de littérature, d’arts plastiques, de théâtre, de danse, ou encore de cinéma, d’architecture, de design (de la mode) et d’industrie de jeux vidéos. Le Lab Ayada, par exemple – en coopération avec l’Institut Français et subventionné par le Ministère des Affaires Etrangères Allemand – rassemble de jeunes entrepreneuses et entrepreneurs de la Côte d’Ivoire, du Cameroun, du Ghana, du Nigeria et du Sénégal afin de leur permettre de réaliser leur projet avec le soutien d’entrepreneurs culturels et de mentors expérimentés. Le rôle du « Capacity Building » a également une grande importance dans ce projet.

Depuis 2018, le Goethe-institut travaille en collaboration avec le Ministère Fédéral pour la coopération économique et le développement (BMZ) dans le secteur de l’industrie créative. Sur le fond d’une idée commune, à savoir « culture et économie créative », le Goethe-institut met en place, en partenariat avec la Société pour la Coopération Internationale (GIZ), des programmes de formation et de mise en réseaux pour les acteurs des scènes d’économie créative locales – ce aussi bien en Afrique du Sud qu’au Kenya, au Sénégal, en Jordanie, au Liban et en Irak. En Afrique du Sud par exemple, le Goethe-institut met à disposition, avec le soutien de la Fondation africaine Triggerfish Academy, une plateforme digitale numérique d’apprentissage pour les futur·e·s animatrices et animateurs. Au Sénégal, l’institut travaille à la mise en place d’une académie pour la poursuite de l’apprentissage, qui permet de former les acteurs musicaux et les techniciens du son. Au Kenya enfin, le Goethe-institut coopère avec différents partenaires locaux, et en particulier avec les plus jeunes d’entre eux, afin d’encourager le développement des entreprises créatives dirigées par des femmes.

Pour en revenir au salon Gamescom de Cologne, c’est au cœur du tumulte suscité par le projet « Enter Africa » que Kirubel Habtu de Addis Abbeba et Adfoyeke Ajayo (Lagos) ont conçu le jeu « Busara ». Plateaux en bois, cartes et instructions de jeu, le tout dans un design africain. « Busara », en Swahili, signifie sagesse, capacité de jugement et bon sens. Le jeu se veut une représentation des défis, des chances, de la richesse et de l’espoir que ses concepteurs ont apportés de leurs pays respectifs dans le but de fonder une société vivable. Si l’on veut se faire une idée plus précise des problématiques qui se posent actuellement sur le continent africain, on devrait peut-être jouer à « Busara ».
 

Ce texte est une version abrégée du texte original paru en septembre 2019 dans le journal
„Politik und Kultur“.