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Rébellion de laine en Ardèche

Defilé de la nouvelle collection au restaurant « La cerise sur l'agneau »
Defilé de la nouvelle collection au restaurant « La cerise sur l'agneau » | © Ardelaine

En 1975, cinq amis, sans moyens, commencent à restaurer une ancienne filature pour redonner vie à la filière laine locale. Aujourd'hui, la coopérative Ardelaine et ses partenaires associatifs emploient une cinquantaine de salarié-e-s.
 

« Pour tondre des moutons, il faut de bons gestes, de la souplesse, être à l'écoute du mouton. C'est comme une danse. » En souriant avec malice, Gérard Barras poursuit : « Quand nous avons commencé avec la production ici, je pensais que j'étais trop vieux pour tondre, que tout dépendait de la force. Je ne l'ai donc jamais fait et je l'ai regretté plus tard. Aujourd'hui, même des jeunes filles s'y mettent. »
 
Dans une vallée isolée en Ardèche, au sein de la commune de Saint-Pierreville (500 habitants), se trouve le site de la Société coopérative de production (Scop) Ardelaine, cofondée par Gérard Barras il y a 35 ans. Dans le hall du cardage, ce sexagénaire alerte explique comment la laine lavée est démêlée par des cardeuses mécaniques d'avant-guerre toujours fonctionnelles. De grands filets de laine peignée, majoritairement d'origine ardéchoise, sont étalés en couches fines et douces, comme de la neige couleur ivoire. L'ambiance témoigne d'un travail artisanal, comme dans l'atelier voisin où des matelas en laine sont fabriqués manuellement. Les produits finis confectionnés sur place, de la chaussette au manteau, sont vendus dans la boutique du site.
 
En face, un restaurant ainsi qu'un café-librairie invitent à passer un moment convivial en partageant un délicieux repas issu de produits bio et locaux ou à feuilleter une sélection remarquable de livres. Une cinquantaine de salariés travaillent sous le toit d'Ardelaine qui évoque à la fois « Ardèche et laine » et « l'art de la laine ».

Une histoire d'endurance

Dans les années 1970, nombreux sont ceux qui quittent les zones rurales afin de trouver du travail dans les grandes villes. Ce n'est pas le cas de Béatrice et Gérard Barras. En 1972, le couple découvre par hasard à Saint-Pierreville l'ancienne filature en train de tomber en ruine sous les yeux de ses propriétaires âgés. Bientôt, ils se regroupent avec trois amis, deux hommes et une femme, pour la restaurer. Une aventure vers l'inconnu, car à cette époque, la laine française est considérée comme une matière première sans valeur. Ces pionniers, âgés de 20 à 30 ans, ont certes des diplômes universitaires ou professionnels en poche, mais ils n'ont ni d'argent ni de connaissances spécifiques dans le textile. À titre bénévole, ils font les travaux urgents et mutualisent leur moyens à tous les niveaux pour éviter les dépenses superflues.  « Des années de galère », se souvient Béatrice Barras :  l'autosuffisance par le jardinage, les activités agricoles, la récupération – un laboratoire d’expérimentation sociale.
 
Une fois les locaux restaurés, l'équipe agrandie commence à acquérir des compétences dans la tonte, la collecte et le tri de la laine, et crée des liens avec les éleveurs des alentours. C'est ainsi qu'ils intègrent un savoir-faire souvent jugé obsolète par l'esprit de l'époque. Ils apprennent des nouvelles techniques en fonction des besoins du moment : la création d'une turbine d'eau pour produire de l'électricité, les étapes de transformation de la laine, la fabrication de produits à base de laine, etc.
 
En 1982, 16 coopérateurs, hommes et femmes, signent les statuts de la Scop Ardelaine à laquelle les salariés sont associés et au capital de la laquelle ils sont majoritaires. Les principes de cette nouvelle entreprise sont notamment la restructuration d'une filière locale du début à la fin intégrant le respect de l'environnement, et l'action sur le développement local par la création d'activité.
 
Ses premiers produits – des matelas traditionnels d'une grande longévité – sont vendus sur les foires locales et dans les salons bio en France et à l'étranger. En parallèle, la création d'autres emplois devient possible grâce à un chiffre d'affaire en hausse.
 
  • Travaux sur le toit de l’ancienne filature des années 1970 © Ardelaine

    Travaux sur le toit de l’ancienne filature des années 1970

  • Ardelaine à St Pierreville © Ardelaine

    Ardelaine à St Pierreville

  • Les jardins de l'Oasis Rigaud à Valence © Ardelaine

    Les jardins de l'Oasis Rigaud à Valence

  • Tonte © Ardelaine

    Tonte

  • Échanges autour de la tonte © Ardelaine

    Échanges autour de la tonte

  • Fabrication d'un matelas de laine © Ardelaine

    Fabrication d'un matelas de laine

  • Défilé de la nouvelle collection au restaurant « La cerise sur l'agneau » © Ardelaine

    Défilé de la nouvelle collection au restaurant « La cerise sur l'agneau »

  • Boutique Ardelaine © Ardelaine

    Boutique Ardelaine

  • Librairie thématique © Ardelaine

    Librairie thématique

  • Équipe 2016 © Ardelaine

    Équipe 2016

Rester ouvert aux « bruits du monde » tout en étant ancré

Quelques membres de l'équipe se lancent dans l'artisanat du tricot au milieu des années 80 par l'intermédiaire des experts présents au sein de la communauté arménienne de la vallée du Rhône. Bientôt, Ardelaine installe un atelier de confection dans un quartier de Valence dit sensible, à 1 h 30 de Saint-Pierreville. Il y est toujours, agrandi à présent par des jardins partagés d'un hectare, qui mettent du vert dans le béton. « Ici, on fait comme Ardelaine, on s'occupe de notre territoire ! » se réjouit Meriem Fradj, qui co-gère l'atelier de confection depuis 1986 et a initié la création des jardins urbains.
 
Malgré des succès commerciaux dans l'export, à partir des années 90, la coopérative s'enracine davantage dans la région, préférant la stabilité et les circuits courts à la croissance. Ainsi, les coopérateurs refusent clairement l'offre insistante d'une entreprise japonaise d'exporter en Extrême-Orient des gilets à un prix élevé. La vente directe sur place et par correspondance sont privilégiées. Ardelaine agrandit même le site de Saint-Pierreville par deux musées et un pôle alimentaire promouvant la relocalisation de la nourriture. Celui-ci abrite, à côté du restaurant et de café-librairie, un atelier de transformation alimentaire ouvert aux paysans, charcutiers ou particuliers.
 
Aujourd'hui, la Scop emploie majoritairement des femmes. Ses salarié-e-s appartiennent à quatre générations, originaires de toute la France, souvent à la recherche d'un travail qui leur apporte du sens. « Je pensais qu'Ardelaine était une entreprise classique. J'ai découvert son fonctionnement au fil du temps et particulièrement quand on m'a fait confiance et qu'on m'a laissé des responsabilités. Ici, on peut faire avancer les choses si on est motivé. », raconte Christine Hubac, également membre du conseil d'administration de la Scop. Plus de la moitié de l'équipe fait partie de la coopérative – au libre choix de chacun-e. À contre-sens des théories de management les plus répandues, plusieurs missions sont confiées à chaque employé, de la tonte aux visites guidées, avec une échelle de salaire de 1,2 (légèrement au-dessus du SMIC).
 
Face à la concurrence massive et mondialisée dans le monde du textile, en combinant coopération et obstination, Ardelaine a réussi à être un organisme vivant qui a pu progresser en douceur, en lien avec les besoins du territoire. Gérard Barras : « Cette aventure s'est prolongée parce que, à chaque fois, on a rebondi ! Notre solidarité a vécu, a duré et s'est renouvelée. Je crois qu'un groupe humain solidaire peut survivre, même dans un contexte hostile. »

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