Berlin et ses touristes À qui appartient la ville ?

Bergmannstraße à Berlin-Kreuzberg
Bergmannstraße à Berlin-Kreuzberg | Photo (détail): Wolfgang Scholvien © visitBerlin

Berlin jouit d’une excellente réputation internationale et devient une destination touristique de plus en plus prisée. Cependant, les habitants se sentent envahis par le flot de touristes et protestent contre le bradage de leur ville. Une planification urbaine intelligente s'impose d’urgence, mais la classe politique reste pourtant immobile.

Berlin a un problème avec ses touristes. Des riverains énervés se plaignent de l'excès de fêtes dans leur quartier. D'autres s'indignent du réaménagement de rues entières pour répondre toujours plus aux besoins des visiteurs. Selon eux, les immeubles locatifs deviennent pratiquement des hôtels, car on transforme de plus en plus de logements en appartements de vacances, souvent dans l'illégalité. Une brochure sur les bonnes manières destinée aux touristes et publiée il y a peu évoque presque un acte de désespoir : « S'il te plaît, touriste fêtard, n'urine pas dans notre entrée ! » « S'il te plaît, cher invité d'enterrement de vie de garçon, ne braille pas si fort après 22 h. »

Certes, le débat n'est pas nouveau. Des slogans tels que « Dehors les touristes ! » résonnent déjà depuis des années dans certains quartiers, et les hordes de visiteurs sont souvent qualifiées de « onzième fléau ». Certains activistes appellent même les habitants à dévaloriser leur propre quartier pour le rendre moins attrayant aux yeux de ces vacanciers agaçants. Et, depuis des années déjà, ces critiques envers le tourisme se sont révélées être xénophobes en soi. Le touriste est l'étranger, l'immigrant temporaire qui menace l'environnement de vie par sa différence. Il s'agit d'une attitude contre laquelle luttent à leur tour d'autres activistes, qui veulent combattre la haine envers le tourisme par la revalorisation des quartiers.

La ville a échoué

« Il existe à Berlin une guerre culturelle » : Andreas Becker résume ainsi ce débat qui s'est quelque peu embrouillé. Depuis 15 ans, il est directeur du Circus de la Rosenthaler Platz, une des auberges de routards les plus populaires de la ville. Becker pense que l'excès de fêtes dans les quartiers en vogue est problématique et que les scènes de plages touristiques le long de la Spree sont catastrophiques pour tout le secteur du tourisme. Toutefois, ce n’est pas le tourisme qui serait responsable de cette situation, mais la ville de Berlin et sa manière de gérer le flot de touristes.

« La ville a échoué », constate Becker. « Berlin s'est trop longtemps reposée sur sa réputation d'espace libertaire, marqué avant tout par l'après-guerre. Cette attitude a parfaitement fonctionné pour les routards et les amateurs d'aventures des années 90. Cependant, cette époque est depuis longtemps révolue. » Aujourd'hui, pour les touristes qui se rendent à Berlin, l'attraction principale n'est plus sa libéralité, mais son statut de capitale du XXIe siècle en pleine croissance. « Nos hôtes ont l'impression que la capitale de l'Europe se développe ici. »

Cela signifie que, comme toutes les autres villes confrontées au phénomène du tourisme de masse, Berlin devrait définir des règles et initier une discussion sur la façon dont la ville pourrait définir son identité en tant que métropole. Cependant, c'est précisément ce processus qui semble très mal fonctionner à Berlin. Mais pourquoi, exactement ?

La transgression comme identité propre

D’après Andreas Becker, les raisons sont psychologiques. « Berlin est une ville qui tire sa fierté de son atmosphère plus libérale que celle d'autres métropoles comparables. La transgression appartient dans une certaine mesure à son identité propre. » Comment expliquer autrement qu'une ville qui dispose par exemple d'instruments de réglementation du tourisme de fête n’y ait pas recours ? « Cela fait déjà plusieurs années qu’il aurait été facile d'endiguer largement les tournées des bistrots, qui sont entre-temps devenues tristement célèbres », affirme Becker. Selon la loi, la vente d'alcool aux personnes ivres est interdite.

Johannes Novy, théoricien de la planification à la Technische Universität Cottbus-Senftenberg et observateur de longue date du secteur touristique berlinois, pense également que la classe politique a depuis longtemps négligé de réagir de façon appropriée face aux flots de touristes qui envahissent Berlin. Novy souligne qu'au fond, les Berlinois ne souffrent pas du tourisme, mais plutôt de l'incapacité des responsables politiques à voir dans ce secteur autre chose qu’une source de profits à maximiser. « Malgré sa réputation traditionnellement négative, le touriste reste après tout quelqu'un qui apporte de diverses manières une contribution hautement positive au développement de la ville. Les touristes rendent les villes plus vivantes, plus colorées, plus riches en diversité. Sans les touristes, l'offre culturelle de Berlin ne se maintiendrait certainement pas au même niveau. »

Ceci mis à part, le terme « touriste » en lui-même ne désigne plus depuis longtemps une réalité aussi claire qu'on pourrait le penser. Selon Novy, de nombreux Berlinois profitent de la ville pendant leur temps libre de la même manière que les touristes. De plus, la frontière entre le tourisme et d'autres formes d'immigration temporaire s’estompe de plus en plus. « Les scientifiques invités, les étudiants d’échange et toute une série d’autres résidents temporaires ne peuvent être clairement classés dans la catégorie des touristes ou des habitants. Cela remet fondamentalement en question la vision largement répandue d’une opposition entre habitants et touristes, entre locaux et étrangers. »

Une progression vers la « normalité » ?

Que dit, quant à elle, l'association du secteur touristique de Berlin – qui est à l'origine de la publication de la brochure sur les bonnes manières – à propos de ce fameux débat sur le tourisme ? On préfère ne pas parler de débat, explique Björn Lisker, porte-parole de visitBerlin, la marque sous laquelle l'entreprise Berliner Kongress- und Tourismus-GmbH cherche à attirer les touristes. « Nous observons actuellement quelques phénomènes parfaitement normaux, que toutes les grandes villes connaissent. »

Cependant, la vision de la situation « normale » vers laquelle Berlin se dirigerait pour le moment peut susciter le débat. La transformation graduelle des centres-villes en zones de consommation est-elle normale ? Ou n'est-il pas bien plus normal d'attendre d'une métropole moderne telle que Berlin qu'elle envisage le tourisme d’un autre point de vue que celui de la maximisation des profits ? « Berlin doit se débarrasser de sa peur de planifier son propre avenir et se poser cette question : à qui appartient la ville ? », conclut Adreas Becker.