documentaire Noussaiba Msallem

Dans des entretiens, les réalisateurs nous parlent du long chemin qui sépare la première idée du film fini et les difficultés à surmonter, et ils tirent un premier bilan de ce que le workshop leur a appris. Ci-après, notre entretien avec Noussaiba Msallem qui participera au concours de courts-métrages, le 15 octobre 2015, avec son film « Les commerçantes ».

Quelle était la source d’inspiration pour votre film?

Il y a 2 ans je faisais déjà un film sur la poésie populaire à Kebili, c’était un hommage à mon père qui était poète. Je voulais donc également rendre hommage à ma mère. Ma mère est une commerçante qui apparait dans ce film. Depuis 15 ans je profite des vacances scolaires estivales pour travailler avec elle, ainsi qu’avec mes sœurs et frères - même s’il faut dire que les hommes ne fournissent pas les mêmes efforts que les femmes, je voulais montrer que ma mère et les autres dames qui travaillent avec elle sont des femmes qui sont vraiment indépendantes. Elles sont veuves ou célibataires, à l’exception de deux femmes mariées. J’aime les femmes militantes.

Comment peut-on imaginer le quotidien de ces femmes?

Leur mode de vie est très fatigant, elles mettent en place deux souks par jour, parfois elles font le tour de Tunis et vont même en Algérie, c’est rare qu’elles organisent des voyages pour s’amuser. Elles vivent toutes dans la ville de Telmine au gouvernorat de Kebili. Il y a une sorte d’inégalité entre hommes et femmes. Les hommes de Kebili ne veulent pas que leurs femmes travaillent dehors dans les marchés ambulants, ils estiment que c’est à eux de subvenir aux besoins de leurs familles. Alors qu’une femme qui vit seule ou qui devient veuve est obligée de prendre ses responsabilités et de s’assumer pour survivre. Le regard des hommes sur les vendeuses ambulantes est péjoratif. Celles-ci craignent le jugement des hommes lorsqu’elles décident de devenir vendeuses ambulantes. Il y a une sorte de dialogue entre les femmes commerçantes et les femmes qui vivent une vie normale. Les femmes commerçantes défendent leur mode de travail parce qu’il leur permet plus d’indépendance, alors que les autres comptent sur leurs maris pour avoir plus de sécurité, mais les femmes commerçantes disent « Si vous perdez votre mari, vous allez surement vous retrouver avec nous ».

Quel est votre intérêt principal ?

Ce film parle de la solidarité entre les femmes. Il n’est pas seulement un hommage à ma mère, mais aussi à Yasmina, une femme ambulante et amie intime de ma mère qui est décédée suite à un accident de route en Algérie. Après la mort de Yasmina, ma mère a aidé sa fille Hounaida à devenir commerçante. Le travail de commerçante ramène une somme d’argent qui fait vivre. Elles vendent beaucoup plus que d’habitude en été car c’est la période des mariages, ainsi que pendant le Ramadhan car les gens achètent des cadeaux et des vêtements pour l’Aïd.

Ce n’est pas facile d’être une femme commerçante, cela demande beaucoup de temps et de travail. Il faut faire de la route avec le risque de perdre la vie. Par ailleurs, c’est difficile d’assurer une vie sociale et une vie de famille à la fois, il faut être une vraie combattante.

Quel était le plus grand défi pendant la préparation et le tournage du film ? Nous avons filmé pendant Ramadhan. Nous ne mangions pas et ne buvions pas. Il faisait extrêmement chaud. Nous n’avons pas dormi pendant 48h, en suivant le rythme des commerçantes. il faisait entre 40 et 50 °C. En Algérie, je filmais toute seule. Ce n’était pas facile. Après l’attentat de Sousse, la loi ne permettait pas aux jeunes tunisiens de moins de 35 ans de quitter la Tunisie, l’équipe technique a dû donc m’attendre à la douane tunisienne pendant 12h.

Avant de filmer, nous avons passé deux nuits avec les femmes pour assurer le tournage. Ma mère a une personnalité assez forte, les autres femmes ont grande confiance en elle puisque c’est elle qui organise tous les voyages. Il suffisait qu’elle soit d’accord pour que les autres femmes la suivent. Il y avait une femme mariée qui ne voulait pas être avec nous au début, cette dernière ne pensait pas que son mari allait accepter de la voir filmée. Mais peu à peu, elle a vu notre mode de travail et notre manière d’être avec les femmes et finalement, elle s’est retrouvée avec nous.

Les femmes qui perdent leur mari ne deviennent pas toutes commerçantes - quelle est votre opinion personnelle sur le rôle de la femme qui se trouve seule et le soutien du gouvernement pour une femme pareille ?< br> J‘aurais souhaité que ma mère reste à la maison pour ne pas la voir fatiguée et stressée. C’est une femme très nerveuse, elle est toujours pressée. Mais en même temps je suis très fière d’elle et du fait qu’elle ait décidé de travailler dehors pour assurer mon éducation et celle de mes 4 frères et sœurs. Il n’y a eu aucune intervention de l’état par rapport à cette catégorie de femmes, elles n’ont eu aucun soutien étatique.

Vous avez déjà passé plusieurs ateliers – beaucoup d’input. Quels ont été les conseils qui vous ont fait avancer le plus ?

Pour moi c’est une première expérience en dehors de mes études, qui plus est, en coopération avec des étrangers. Je suis entrée en contact avec beaucoup de gens ici qui m’ont fait confiance. J’ai toujours voulu faire un film sur ma mère, et c’est l’occasion pour moi de rendre hommage à ces femmes qui travaillent ensemble. Mme Cecilia, Véronique et Emily nous ont bien aidées à déterminer la direction du film et à prendre un avis extérieur. Il faut donner une âme au film.

Comment le public tunisien va-t-il recevoir le film ? Pourquoi est-il intéressant ?

Mon but n’est pas que les spectateurs apprécient le film ou l’applaudissent. Je veux attirer l’attention sur ces femmes qui travaillent, changer le regard porté sur elles et imposer le respect qui leur est dû.