fiction Maurad Lasram

Dans des entretiens, les réalisateurs nous parlent du long chemin qui sépare la première idée du film fini et les difficultés à surmonter, et ils tirent un premier bilan de ce que le workshop leur a appris. Ci-après, notre entretien avec Maurad Lasram qui participera au concours de courts-métrages, le 15 octobre 2015 à 18 heures 30 au Cinéma Colisée (Tunis), avec son film « Omerta ».

Quelle était la source d’inspiration pour votre film?

Au début c’est parti d’une musique de Max Richter, je commençais à voir les images d’une famille qui vit dans une ferme et à partir de là, vu que le thème était « ensemble », j’ai choisi de parler d’une famille dont les membres n’arrivent plus à communiquer et qui, au lieu d’unir leurs forces, d’espérer et de retrouver un « ensemble » de bonheur, s’enfoncent de plus en plus, ce qui les empêche de vivre comme il faut, d’où l’urgence de communiquer. C’est un thème universel, les gens ont de plus en plus du mal à se dire les choses. Par fierté on ne s’excuse pas, on ne s’explique pas, parce que le premier qui s’excuse va être perçu comme quelqu’un de faible. Je me pose la question : Pourquoi passe-t-on notre temps à nous créer des problèmes alors qu’avec le dialogue on peut réaliser plein de choses ?

J’ai été par ailleurs influencé par Terrence Malik qui filme beaucoup la nature de manière poétique et qui lui donne une dimension assez philosophique. Dans mon film, la terre est comme une métaphore, parce que les humains ne mettent pas ensemble leur force pour entretenir cette terre, ils ne vont pas arriver à récolter ses fruits. C’est un message que je voulais adresser à tout le monde.

Qu’est-ce qui rend votre film spécialement intéressant ?

Pour moi, le plus intéressant est peut-être la lecture de la nature. Il y a aussi plus ou moins un message: Il faut donner plus d’importance à l’agriculture et aux traditions, parce que cela se perd de plus en plus. Les jeunes de notre génération ont tendance à s’enfuir en Europe et à dire qu’ils ne peuvent pas réussir ici, même si on peut bien avancer et créer un avenir sur un plan économique en renforçant l’agriculture.

Sur le plan cinématographique, je dirais que c’est surtout une certaine lenteur. Peu de choses sont dites. Il s’avère que la communication est un vrai art. Par exemple, la sœur dans le film est comme nous. Elle est un peu une spectatrice, elle se trouve face aux disputes de son père et de son frère, elle décide de faire elle-même le travail sans attendre le soutien du reste de la famille. Ce personnage est mon hommage à la femme tunisienne entrepreneur.

Le court-métrage est une discipline spéciale – on doit simplifier, condenser une histoire en quelques minutes sans que cela ne devienne superficiel : Comment décrivez- vous les spécificités d’un court-métrage – quels sont les points sur lesquels il faut faire attention ?

Le plus dur dans le court-métrage, c’est de faire en sorte que ces personnages aient l’affection du public. Dans un long-métrage, on a plus de temps pour capter le public, alors que dans un court-métrage la dramaturgie est beaucoup plus compliquée. Il faut trouver des moments qui sont à la fois forts mais pas non plus parachutés. Il faut installer la dramaturgie en très peu de temps. On n’est surtout pas obligé de tout expliquer. Plus on donne de détails, plus on doit les enrichir. On ne peut pas tout raconter dans un court-métrage. Dans mon film par exemple, on sait que la mère est décédée, mais je ne vais pas raconter comment ça s’est passé. On peut donner quelques détails dans des dialogues ou dans des objets, mais on doit se concentrer sur les évictions, la logique et la cohérence de l’histoire. Le court-métrage est peut-être la discipline la plus difficile, pour un cinéaste c’est un vrai challenge.

Le court-métrage de fiction n’est pas comme le court-métrage documentaire. A mon avis, une fiction est plus difficile à faire. En fiction on doit tout construire de A à Z, alors qu’en documentaire tout existe déjà, on doit juste aller à la pêche. Il faut juste capturer les bons moments. En fiction on doit créer des personnages et des caractères cohérents, trouver des acteurs qui arrivent à remplir ces personnages, trouver les lieux, etc. Il faut beaucoup de patience et de moyens. Des fois je regrette mon choix, je me dis que j’aurais plutôt dû faire un documentaire.

Quel était le plus grand défi pendant la préparation et le tournage du film?

Vu qu’on avait besoin d’une ferme, on n’a pas pu trouver un lieu où il y avait à la fois la beauté de la nature, un bon son et une maison qui correspond à cet esprit traditionnel. On a tourné du côté de Jdida et Mateur pour les extérieurs. Le paysage était magnifique, mais la maison était trop moderne. On devait donc chercher ailleurs une maison qui soit un peu rustique avec une histoire. La famille dont je parle habite dans cet endroit depuis des décennies mais les nouvelles générations ne sont plus aussi attachées à ces terres. On a donc dû filmer à deux endroits différents et éloignés. Les acteurs venaient des quatre coins de Tunis, on devait ramener toute la logistique. Je n’imaginais pas que ça allait être aussi compliqué. Autre difficulté, lorsque vous n’êtes pas avec une maison de production, on vous donne des accords et puis à la dernière minute on vous dit : « Mon mari n’est pas d’accord pour louer la maison ». Vous devez toujours prévoir un plan B. Il en est de même pour les acteurs, j’ai du recaster les acteurs la veille du tournage. Les tunisiens n’ont pas de parole. On avait vraiment beaucoup d’imprévus, on filmait en pleine chaleur au milieu des champs, le disque dur était grillé, on a dû récupérer la matière, beaucoup de sueur et de sang-froid. On n’a jamais vraiment ce qu’on veut au départ, peut-être aussi parce qu’au début, on n’a pas les moyens des grands studios, mais c’est comme ça, au cinéma il faut toujours avoir beaucoup de patience, prévoir les risques et faire avec, sinon on ne peut pas y arriver.

Vous avez déjà passé deux ateliers et vous êtes maintenant au troisième – beaucoup d’input. Quels ont été les conseils qui vous ont fait avancer le plus ?

Lorsque j’écris une histoire, je pense beaucoup de manière littéraire, et j’ai tendance à oublier le langage cinématographique. Je dis beaucoup de choses dans les dialogues, et les conseils qui m’ont beaucoup servi et qui me serviront plus tard, c’est que maintenant je sais que je ne suis pas obligé de tout dire, les choses peuvent se présenter autrement. Ce que dit un acteur n’est pas la même chose que ce qui est écrit sur papier. Véro [Cratzborn] m’a beaucoup aidé, mes dialogues étaient beaucoup trop longs. Il faut être rapide, efficace et concis, surtout dans un court-métrage.

Qu’avez-vous changé après ? Que feriez-vous différemment la prochaine fois ?

Si je devais tourner un autre court-métrage, j’éviterais de m’éparpiller en racontant une histoire avec beaucoup de lieux et de personnages, je resterais dans la simplicité. J’ai été très préoccupé par ces choses-là, par les lieux, par les 5 ou 6 différents personnages. Je voulais faire quelque chose de grandiose et je me suis cassé un peu. La prochaine fois, je ferai quelque chose de plus simple. On peut faire tout ce qu’on veut à partir de rien. Pour une première œuvre, mon conseil serait de ne pas être trop gourmand. On peut faire quelque chose qui soit très simple et qui se passe dans une seule pièce. A mon avis, il vaut mieux se concentrer sur l’aspect cinématographique au lieu de vouloir à tout prix épater tout le monde.

Que vous a apporté l’atelier?

J’ai vraiment adoré la patience et le plus que nous ont apporté Emily [Atef] et Véronique [Cratzborn]. Elles étaient toujours là pour nous, même pour nous « casser ». Elles savaient comment nous faire des critiques. On savait que ce n’était pas contre nous mais que c’était vraiment pour le bien du film. Parfois on ne savait pas ce qu’on voulait réellement, mais avec leurs conseils on considérait une autre alternative ou direction pour passer le message qu’on voulait vraiment transmettre. Donc pour moi les ateliers étaient vraiment enrichissants par rapport aux critiques et critiques constructives. Le film change à chaque fois, il se transforme à chaque atelier, même après le tournage, le film va se transformer encore une fois avec le montage. Dernièrement, à l’atelier de montage, on a eu beaucoup de problèmes avec le jeu d’acteurs qui avaient tendance à surjouer, et il fallait savoir prendre du recul et trouver une solution pour enlever quelques scènes pour la réussite du film. On s’est donné à fond, on était fatigué, mais il faut quand même savoir « How to kill your darlings ». Il ne faut pas avoir peur de supprimer des choses, pour éventuellement donner plus de puissance à la matière.