documentaire Safoin Ben Abdelali

Dans des entretiens, les réalisateurs nous parlent du long chemin qui sépare la première idée du film fini et les difficultés à surmonter, et tirent un premier bilan de ce que le workshop leur a appris. Ci-après, notre entretien avec Safoin Ben Abdelali qui participera au concours de courts-métrages, le 15 octobre 2015, avec son film « Travestie ».

Quelle était la source d’inspiration pour votre film?

Safoin : A travers Facebook, je suis entré en contact avec un ami qui était lui-même adapte du travestisme. Il me racontait beaucoup de choses, j’ai été étonné parce que je ne croyais pas que le travestisme existait vraiment en Tunisie, encore moins dans le sud de la Tunisie, dans ma propre région de Kebili. J’ai donc commencé à faire beaucoup de recherches pour comprendre les différences entre homosexualité, travestisme et transsexualité. Les tunisiens ne savent pas que le travestisme existe en Tunisie. Même s’ils le savent, ils croient que les travestis ne sont localisés qu’à Tunis.
Au début, je voulais faire le film sur mon ami, mais il a refusé. Même s’il est un personnage reconnu, il ne voulait pas se montrer devant une caméra. Il a beaucoup de problèmes avec sa famille qui ne le laisse pas trop bouger. Il ne sort plus de chez lui et est devenu quasiment prisonnier de sa famille. Mais il nous a aidés indirectement, en nous disant à qui s’adresser à sa place. J‘ai donc repris contact avec trois amis d’enfance qui étaient à l’école primaire avec moi et qui ont accepté d’être filmés à condition de garder l’anonymat. Leur expérience avec le travestisme a commencé en 2012, ils sortaient toujours ensemble et allaient à une boite de nuit à Sousse qui s’appelait « Justinia ». C’était la boite de nuit d’un hôtel, lieu de rencontre pour les travestis. La boite a été fermée en 2013 parce qu’elle attirait trop de travestis. C’est là que nos protagonistes ont eu leur premier contact avec le maquillage et d’autres travestis. Ils se sont tellement amusés avec le travestissement qu’ils ont décidé d’en faire un rituel qu’ils répétaient au moins une fois par mois.

Rabeb : Ces trois là n’ont accepté d’être filmés qu’après de longues séances au cours desquelles ils ont pris confiance avec l’équipe. Nous avons créé une vraie amitié avec eux pour pouvoir filmer leur quotidien. Ces hommes ne sont pas homosexuels, ils aiment seulement se sentir femmes. A un certain moment de leur vie, ils ont souhaité être des femmes.

Safoin : Le but de ce film est de traiter la question de la liberté. Il s’agit d’êtres-humains qui ont choisi de vivre comme ça, c’est leur droit, et même si ce qu’ils font est une expérience qui dure 2 ou 3 jours, c’est leur vie et leur choix et il faut accepter ça. Ces gens-là ne vivent pas à l’aise. Ils sont toujours obligés de masquer leurs vrais visages. Ce sont des acteurs qui doivent cacher leur mode de vie à cause du regard de la société. Ils doivent carrément sortir de leur environnement, aller ailleurs pour être eux-mêmes.

Le court-métrage est une discipline spéciale – on doit simplifier, condenser une histoire en quelques minutes sans que cela devienne superficiel : Comment décrivez- vous les spécificités d’un court-métrage – quels sont les points sur lesquels il faut faire attention ?

Rabeb : Notre groupe« Horiga », composé d’étudiants de l’école de Gabès, a été créé par notre professeur qui nous a également encouragés à participer à ce concours. Nous sommes en train de créer notre propre style de cadrage et d’approcher nos sujets d’une manière spécifique. Pour nous, il est obligatoire que le réalisateur organise des séances de rencontres, pour que les personnages se sentent à l’aise pendant le tournage. Notre professeur insiste sur la chose suivante : lorsque nous travaillons sur des personnages, il faut toujours choisir un sujet qui est personnel en quelque sorte.
Il y a des étapes quand un documentaire se développe. Ça commence avec le choix du sujet, le choix des personnages, les rencontres avec les équipes techniques pour décider du choix de la caméra, fixe ou portée. Nous travaillons toujours en groupe pour échanger nos idées et mettre à jour notre planification. Après cela, nous rencontrons nos personnages, nous prenons des cafés avec eux. Lorsque nous avons commencé ce film, nous avons posé beaucoup de questions à nos trois protagonistes pour mieux comprendre notre sujet. Quand vous faites un documentaire, il vous faut déjà une structure, mais vous devez être préparé au changement. Après le premier jour, nous allons faire une réunion d’équipe pour faire une mise à jour sur les personnages que nous pouvons utiliser, ce qu’il faut éliminer, etc.

Quel était le plus grand défi pendant la préparation et le tournage du film?

Safoin : Mon défi personnel est à chaque fois de sortir du quotidien, d’approcher l’exceptionnel. Je veux vraiment choisir un sujet qui étonne la société et qui attire l’attention sur la vie dans l’ombre de notre société. Pendant le tournage de ce film, ce qui était surtout difficile, c’était de protéger nos protagonistes tout en les accompagnant. Le directeur de la boite de nuit où nous avons filmé par exemple n’a pas accepté de nous laisser filmer. Nous nous sommes arrangés pour filmer en cachette tout en faisant semblant de danser. Nous étions obligés de tricher, nous devions réussir notre film. Nous aurions souhaité filmer les trois dans leurs villes natales. Mais parfois ce n’est pas le manque de volonté, mais bien le risque qui va avec. Ils nous disent : « S’il s’agit de moi, je veux montrer mon visage, mais j’ai peur des réactions de la société, des gens qui m’entourent ».

Rabeb : Pour moi c’était vraiment un moment touchant quand Selima, un des personnages du film, m’a appelée pour me demander si je voulais sortir prendre un café avec elle. Pour elle c’était toute une nouvelle expérience, elle n’avait pas de copines filles avec lesquelles elle pouvait sortir s’acheter du maquillage ou regarder les vêtements. J’ai été touchée par le fait qu’elle ait voulu partager cette nouvelle expérience avec moi.

Vous avez déjà passé deux ateliers et vous êtes maintenant au troisième – beaucoup d’input. Quels ont été les conseils qui vous ont fait avancer le plus ?

Rabeb : Nous avons reçu beaucoup de remarques concernant le film, le montage, la structure, la durée, etc. Nous avons remis en question la durée de quelques scènes et cela nous aidera à restructurer le film.

Qu’avez-vous changé après ? Que feriez-vous différemment la prochaine fois ?

Safoin : Je suis en train de préparer un film qui parle d’un homme qui chasse des étrangers d’un certain âge, « Le chasseur », un film sur le bezness à Sousse.

Rabeb : Moi je suis dans la post-production de mon propre film, Gabès à travers les yeux d’un chauffeur de taxi. Un chauffeur de taxi voit beaucoup, il est toujours au contact des gens et connait le quotidien de couches très différentes de la société. Ce chauffeur de taxi est mon père.

Qu’est-ce que l’atelier vous a apporté ?

Rabeb : Nous avons beaucoup travaillé sur les idées. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié l’échange et le fait de parler avec les gens qui vous contredisent et partagent leurs idées avec vous. Nous avons créé beaucoup de relations d’amitié avec notre entourage ici, pas uniquement avec ceux qui viennent de Gabès. En général, le fait de recevoir les conseils et commentaires des autres et de devoir donner des arguments pour certains choix artistiques, aide à réfléchir et à mieux connaitre sa propre vision. Malheureusement je ne peux pas assister à l’atelier parce que j’ai dépassé l’âge limite.

Safoin : C’est aussi le contact et le regard des étrangers qui m’a beaucoup apporté. Nous ne sommes pas habitués à sortir de notre environnement, nous discutons beaucoup mais n’avons pas encore eu un regard étranger sur notre travail, c’était une première pour nous. Cela nous a poussés à réfléchir nos idées en français car d’habitude nous écrivons et discutons en arabe. Chez nous, la langue arabe est la plus pratiquée, nous n’avons pas l’habitude d’en utiliser ou d’en essayer une autre. C’était une bonne expérience.