Artistes avec biographies de migration Contre les modèles de pensée occidentaux

Galerie d’art et magasin de disques dans le quartier historique du Pelourinho de Salvador de Bahia
Galerie d’art et magasin de disques dans le quartier historique du Pelourinho de Salvador de Bahia | Photo (détail): Lou Avers © picture alliance

Le débat autour de la recherche de provenance, de la restitution et des lieux représentatifs adaptés à l’art est mené par la Tate Modern et Documenta, avec bien sûr toujours en arrière-plan les origines contestées du Humboldt-Forum.

De Elisabeth Wellershaus

La discrète polémique autour du passé colonial était au cœur de la 10e Biennale de Berlin en 2018. Et il est évident que les artistes qui ont personnellement vécu l’immigration ou qui sont originaires du Sud Global progressent de plus en plus naturellement dans notre monde hyperconnecté.
 

Mais ils continuent d’avancer au rythme d’un Occident dominant. « Le marché de l’art en est seulement au stade atteint par Christophe Colomb, il ne fait que ‘découvrir’ de nouveaux territoires, de nouvelles ressources et un capital à créer », avait dit l’artiste française, guyanaise, Tabita Rezaire il y a deux ans dans un entretien pour le magazine d’art Contemporary And. En effet, même si l’analyse critique du colonialisme est abordée essentiellement par des artistes du Sud Global, leur visibilité dépend encore souvent des structures traditionnelles et de l’influence d’institutions marquées par l’Occident. Dans ce contexte, il est intéressant de noter ce que le journaliste culturel Hanno Rauterberg critiquait récemment dans l’hebdomadaire Die Zeit. Il regrettait à quel point le dialogue nord-sud actuel alimente la jet set du monde artistique dont la mobilité nuit au climat.
 

Il a bien sûr raison quand il dénonce la catastrophique empreinte écologique laissée par le monde artistique international. Mais Rauterberg méconnaît l’urgence d’un débat qui est enfin lancé, au-delà des certitudes eurocentriques. Un débat dans lequel on parle enfin des liens historiques entre le Nord et le Sud Global et ce, grâce à la nouvelle mobilité des artistes du Sud. Toutefois, l’appel pressant de Rauterberg pour le renforcement de l’action locale dans le monde de l’art n’est pas aberrant. Tout simplement parce que les créateurs originaires d’Afrique et d’Amérique Latine exigent eux-mêmes toujours plus d’indépendance par rapport aux attentes des mécènes occidentaux et plus de visibilité au niveau local.

 

Dépasser un héritage colonial paralysant
 

Commissaires d’exposition, artistes et collectionneurs/collectionneuses voyagent depuis des années entre Dakar, La Havane, São Paulo et Marrakech. De grands musées et des galeries commerciales ouvrent au Cap, à Accra ou à Lagos. Et pourtant, dans ces endroits, les conditions pour les artistes de la génération montante reflètent bien peu le glamour habituel des biennales et des soirées d’ouverture. En Afrique particulièrement, le défaut de structures dans le domaine pédagogique est un héritage colonial.
 

Beaucoup d’objets d’art visibles aujourd’hui au Musée des Civilisations noires de Dakar ont dû être prêtés par des musées français ou belges.

Un patrimoine dont se sont emparés depuis seulement quelques années des artistes locaux et des historiens de l’art.  Notamment à travers des projets spécifiques, comme l’école panafricaine fondée par Bisi Silva, l’Asiko Art School. L’école essaie de combler une lacune qu’ « il y a sur tout le continent, où l’éducation artistique en contexte scolaire ne comprend malheureusement pas de formation en théorie critique, en histoire de l’art, en méthodologie de la recherche ni en stratégies conceptuelles », disait Bisi Silva en 2017 dans un entretien avec l’artiste Martha Kazungu.

 
À part les hubs qui se forment dans les métropoles, en comparaison, peu d’argent est généralement investi dans des structures culturelles de sorte que l’art contemporain, et en particulier celui qui est originaire du continent africain, se retrouve encore souvent chez des collectionneurs ou dans des institutions occidentaux. Même le plus grand musée d’art contemporain actuel du Cap, le Zeitz Mocaa, pourrait à peine exister sans l’initiative du manager et collectionneur allemand Jochen Zeitz. Il y a certes de plus en plus de collectionneurs et de commissaires d’exposition qui envisagent l’art né sur le continent ou issu de la diaspora dans une perspective locale, mais même avec leur argent et leur expertise, ils ne peuvent pas faire le travail sur le terrain à la place des artistes. Ceux-ci doivent eux-mêmes explorer leur créativité individuelle entre les attentes d’un public national et international et lutter pour se faire un nom, sans se faire nécessairement les porte-parole, comme on l’attend souvent d’eux, de leur pays d’origine.
 

L’art propose des solutions
 

L’artiste ghanéen Serge Attukwei Clottey réussit depuis longtemps dans les deux domaines. Avec ses installations multimédia, dans lesquelles il transforme les déchets, il thématise les problèmes liés à l’environnement qui surgissent à travers l’exportation de produits occidentaux. Il définit son art par le concept d’ « afrogallonisme » qui résout notamment les problèmes matériels par le principe du recyclage. Mais il décrit également les routes commerciales qui relient l’Europe et l’Afrique en thématisant le déséquilibre économique entre les continents. Il travaille surtout avec des bidons, dans lesquels on transportait initialement en Afrique d’énormes quantités d’huile de cuisson et qui laissent des tonnes de déchets plastiques derrière eux. Des déchets qui dépassent les capacités des structures de traitement dans le secteur où travaille Clottey, à Accra.
 

Grâce à son art, il donne aux déchets une nouvelle vie puis les revend à l’Occident avec une nette plus-value. Comme ce fut le cas avec les sacs en toile de jute ou avec les câbles, il tend au public un miroir quand il rapporte dans leur lieu d’origine des objets produits en masse par l’Occident. Son collectif GoLOcal Performance et l’ANO, l’Institut des arts et de la connaissance fondé par Nana Oforiatta Ayim à Accra, explorent ce type d’interdépendances avec la volonté d’améliorer les possibilités artistiques et les structures sociales qui se trouvent sur place.
 

Dans l’exposition „Try Me“, le musée de la Ville de Munich a montré en 2003 l’art publicitaire africain Dans l’exposition „Try Me“, le musée de la Ville de Munich a montré en 2003 l’art publicitaire africain | Photo (détail) : Frank Leonhardt © picture alliance
Zina Saro-Wina, fille de l’activiste et écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa, voit également dans son art des possibilités pour l’activisme. Elle essaie, avec son Boys Quarters Project Space à Port Harcourt, d’attirer l’attention sur le delta du Niger, cette région où son père lutta au milieu des années 1990 contre une industrie pétrolière pratiquant l’exploitation et assassiné pour cela lors d’un procès truqué. L’évolution artistique de sa fille décrit une trajectoire suivie à l’extérieur du Nigeria postcolonial, passant par des années de formation et de premières expériences professionnelles dans la diaspora en tant que journaliste à la BBC pour arriver finalement à une exploration photographique de l’héritage de son père et des problèmes durables de l’environnement, liés à l’exploitation pétrolière dans la région.


 
Le 11 novembre 1995, des membres de Greenpeace se souviennent, devant la Porte de Brandebourg, du militant assassiné Ken Saro-Wiwa Le 11 novembre 1995, des membres de Greenpeace se souviennent, devant la Porte de Brandebourg, du militant assassiné Ken Saro-Wiwa | Photo (détail) : Peer Grimm © picture alliance

La tentative de faire revivre le dialogue social à travers une critique créative est un travail de Sisyphe en dehors des grandes villes d’art. Dans des villes comme Kampala, on trouve en revanche déjà une scène artistique où des créateurs talentueux du continent se mêlent à ceux de la diaspora. Emma Wolukai-Wanambwa, qui a grandi en Écosse, est là-bas directrice de recherche de la Nagenda International Agency of Art & Design. Une artiste qui s’intéresse à une large palette de thématiques, de la critique des ambitions coloniales polonaises aux femmes aviatrices. Dans le contexte du festival KLAART et du 32° East Ugandan Arts Trust, Emma Wolukai-Wanamba est devenue à Kampala membre d’un réseau artistique translocal où l’on remet depuis longtemps en question l’interprétation de concepts muséaux rigides, de la pratique et de la théorie en matière d’organisation d’expositions.

 
Dans d’autres endroits où la répression politique rythme le quotidien, le monde artistique agit également dans un cadre restreint. Mais même au Brésil, où les artistes souffrent actuellement de la présidence de Bolsonaro, les commissaires d’exposition ont refait une offensive en matière de critique coloniale à l’automne dernier, peu avant le changement politique. En 2004, on avait inauguré à São Paolo le Museo Afro Brasil. Mais ce n’est qu’en 2018 que le Museu de arte de São Paulo (MASP), en tant que première institution culturelle du pays à être internationalement reconnue, confirma ce positionnement en organisant la grande exposition Hístorias Afro-Atlanticas, qui a attiré l’attention de manière offensive sur l’histoire afro-brésilienne. Il y avait dans cette exposition une violence politique. On pouvait justement la voir pendant la phase la plus intense de la campagne électorale à l’automne dernier. À cette période s’esquissait déjà la victoire de Jair Bolsonaro en tant que nouveau président du pays, un homme qui avait suggéré à des activistes noirs de « retourner au zoo » et voulait « mettre de l’ordre » dans les favelas avec l’aide de la police et de l’armée. Les commissaires de l’exposition du MASP prirent clairement position contre la rhétorique répressive de sa politique qui menaçait la diversité au sein du pays.
Le Museu de arte de São Paulo (MASP) est l’un des symboles les plus importants de l’architecture moderne brésilienne. Le Museu de arte de São Paulo (MASP) est l’un des symboles les plus importants de l’architecture moderne brésilienne. | Photo (détail) : Andre M. Chang © picture alliance
Un an auparavant à Dakar, des commissaires d’exposition se trouvaient face à de tout autres défis. Ils devaient remplir d’objets d’art le Musée des Civilisations noires récemment inauguré. Pourtant, quand il a fallu choisir entre des travaux d’artistes des USA et de Cuba, on a constaté à quel point le pillage de biens culturels, surtout dans les pays d’Afrique de l’Ouest, avait laissé derrière lui un vide qui ne pourra être comblé aussi rapidement. De nombreux objets d’art que l’on peut voir aujourd’hui dans le nouveau musée de Dakar durent être empruntés à des musées français ou belges.

Mais il n’en va pas seulement des questions de provenance, il en va tout autant de la reconnaissance des espaces de discussion critique. Il faudra à l’avenir percevoir davantage, dans le Sud Global, les réalités artistiques translocales car sans ces perspectives contemporaines, une compréhension complète du monde n’est guère possible.