Art et société L’art ne peut certes renverser un gouvernement, mais…

Dans quelle mesure l’art peut-il changer le discours politique ou l’influencer ? L’artiste et commissaire d’exposition sud-africaine Molemo Moiloa rapporte comment les artistes en Afrique ont interrogé par le passé et interrogent aujourd’hui des relations de pouvoir préjudiciables.

De Molemo Moiloa

­­­Le mythe selon lequel les artistes puisent leur créativité dans l’isolement de leur atelier, d’une pulsion intérieure et de leur génie, existe. Les choses se passent toutefois rarement ainsi dans la réalité. La création artistique est fondamentalement une pratique sociale. La plupart des artistes se consacrent dans leur pratique à leurs conditions de vie du moment. Et malgré tout, aujourd’hui encore, le cliché de l’intellectuel retranché dans des mondes abstraits leur colle à la peau. Cela renvoie en partie à un paradigme moderniste répandu dans le monde occidental qui est beaucoup trop souvent repris, sans filtre critique, pour simplement pouvoir revendiquer sa propre place au sein d’une scène culturelle internationale en perpétuel renouvellement. Il y a toujours eu des artistes qui ont suivi une autre stratégie, ce qui ne leur a en aucun cas simplifié la tâche.

L’artiste sud-africain Thami Mnyele (1948–1985), qui fut actif dans la lutte contre le régime de l’apartheid au sein du Congrès national africain (ANC) et du Mouvement de conscience noire (BCM), se plaignait dans les années 1980 : « On accueille généralement le travail d’un artiste engagé avec condescendance. Le grand art de la critique se limite alors au constat que l’artiste en question n’est pas un artiste authentique et que son travail est rempli de clichés. Ce qui transparaît dans ce type de commentaires, c’est un mépris conscient de l’œuvre d’art en tant que telle, de ses véritables signification et intention, de son lien aux circonstances qui sont à son origine… et du cours de la vie. […] Nous ne sommes jamais perçus comme des hommes et des femmes conscients et engagés qui tenons dans nos mains la responsabilité et le destin de notre patrie. » (Mnyele, Thami: „Observations on the state of the contemporary visual arts“ en Afrique du Sud, édité par Clive Kellner et Sergio-Albio Gonzalez, rétrospective Thami Mnyele + Medu Art Ensemble, Johannesburg: Jacana, 2009).

Ce combat n’est pas nouveau pour beaucoup d’artistes vivant sur le continent africain, qui se mettent en quête de leur propre forme d’expression artistique, « authentique », mais qui ressentent aussi le désir de déployer leur talent créatif contre le régime d’apartheid, colonial et raciste. On défend bien souvent l’idée que l’engagement social déprécie la juste valeur artistique de l’œuvre et qu’il la rabaisse à un « travail d’intérêt général » ou à de la « propagande ». D’autres considèrent cependant que l’engagement social n’est pas seulement nécessaire mais qu’il est incontournable.

Politisation de l’art

Mais un tournant est en train de se produire dans le milieu artistique africain : la conscience sociale et la politisation des artistes et de leurs œuvres prennent de plus en plus d’importance, ce qui crée de nouvelles difficultés, notamment le fait qu’à travers leur intégration dans les structures qui incarnent toujours le même problème, des positions politiques sont reprises ou récupérées. D’un autre côté, les artistes obtiennent de cette manière davantage d’espace et de moyens pour s’intéresser à d’importantes questions contemporaines et pour s’engager collectivement avec des individus de leur voisinage et de leur entourage quotidien en faveur d’une mutation sociale.

« À l’époque actuelle, on trouve des artistes qui réagissent face à l’ère coloniale passée et face aux nouvelles connaissances sur les événements de cette période. (…) Ils font en outre porter notre regard sur une sorte de néo-colonisation qui perdure sur tout le continent, tant à travers les pionniers européens que d’autres acteurs. »

Molemo Moiloa lors de l’entretien

Afin de préserver leur rôle et de prendre part activement au débat politique, les artistes ouvrent de nouvelles voies et explorent des stratégies pour créer de nouveaux univers visuels. Beaucoup d’entre eux expérimentent le fait que la frontière entre le travail d’organisation et la création artistique est de plus en plus poreuse ; leur regard s’ouvre à de nouvelles possibilités de la production artistique. Pour d’autres artistes, cette évolution a débouché sur une collaboration avec des institutions établies, souvent issues de l’époque coloniale, ainsi que sur un débat avec des structures publiques dédiées à la mémoire. En Afrique, de nombreux artistes, musées, théâtres publics, structures éducatives, archives, acteurs du secteur des médias mettent désormais à disposition des plateformes d’expérimentation et d’organisation, s’opposant de cette manière tant aux injustices passées que présentes.

C’est ce que fait par exemple le collectif Kaleni à Windhoek en Namibie. Les têtes créatives rassemblées dans ce collectif organisent le Festival Owela avec des artistes, venus de toute l’Afrique du Sud, qui travaillent au point d’intersection de l’art et de la justice sociale. On peut citer aussi la plateforme éducative Inkanyiso, créée par Zanele Muholi en Afrique du Sud, pour encourager les récits des personnes LGBT+.
Un autre exemple : le village de Dzimbanhete situé près de Harare au Zimbabwe où des artistes se consacrent au développement de systèmes de connaissances indigènes en établissant des liens entre l’art et les services de santé, l’architecture, la spiritualité et l’ancrage local. Et il ne s’agit là que quelques exemples parmi beaucoup d’autres.

L’art s’ouvre à la justice sociale

Beaucoup de ces artistes perçoivent la relation entre leur voix artistique et leur engagement social, pour ainsi dire en constante évolution, comme étant très complexe. Néanmoins, ils bénéficient de plus en plus d’espace pour explorer cette complexité et le monde de l’art s’ouvre davantage aux questions relatives à la justice sociale.

« Nous sommes parvenus aujourd’hui au point où nous avons compris qu’une œuvre d’art peut contenir une valeur esthétique intrinsèque, mais qu’elle est aussi susceptible d’avoir à exprimer un message politique, un message important, et qu’elle peut réagir à des thématiques coloniales contemporaines ».

Molemo Moiloa lors de l’entretien

La génération actuelle d’artistes suit le sillon de ses prédécesseurs. Pour reprendre les termes de Thami Mnyele : « Le devoir de l’artiste est d’enseigner. Le devoir de l’artiste, c’est l’inlassable quête qui permet de trouver des voies et des possibilités pour créer la paix. L’art ne peut renverser un gouvernement, mais il est en mesure de provoquer le changement. Au sein du Medu Art Ensemble, nous explorons les possibilités de notre création artistique dans le contexte de l’époque et des lieux où nous vivons ainsi que des événements dont nous faisons l’expérience […] Nous réapprenons la manière dont fonctionne la vie collective. Nous voulons soutenir le développement de cette culture au moyen de notre art. »

 
Comment les rapports de force (post)coloniaux influencent le processus de création artistique ; à propos du rôle des artistes dans la déconstruction du (néo)colonialisme et de la protection du patrimoine culturel – un entretien du Goethe-Institut avec Molemo Moiloa dans le cadre de la conférence « Beyond Collecting : New Ethics for Museums in Transition » (Nouveaux concepts pour les musées dans le Sud global) à Daressalam, Tanzanie, mars 2020 :

Écouter l’entretien :
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