Réfléchir sur l'histoire coloniale Sur les traces du Berlin postcolonial

Exposition au Musée de l'Histoire allemande (Deutsches Historisches Museum)
Histoire commune | Photo (détail) : © Marcel Runge

Dans le cadre d'un projet organisé par le Goethe-Institut Johannesburg, les participants venant de divers pays africains et d'Allemagne se retrouvèrent autour de leur histoire commune. Trois d'entre eux décrivent leurs expériences.
 

Ce fut un groupe inhabituel, ce groupe de voyageurs qui arpenta Berlin à l'automne de l'année dernière : il se rendit dans le quartier africain de Wedding, visita une exposition au Deutsches Historisches Museum, rencontra des activistes afro-allemands, des historiens de l'art et des commissaires d'exposition. Les participants à ce voyage avaient été invités dans la capitale par le Goethe-Institut pour réfléchir à un chapitre négligé de l'Histoire : le passé colonial de l'Allemagne. Jusqu'à une période récente, ce passé a été minimisé en Allemagne et il apparaît seulement depuis peu dans les récits élaborés par certaines anciennes colonies. Ce n'est que depuis quelques années qu'un nouvel élan est survenu dans les débats sur l'histoire commune. Surtout dans le domaine de la culture où l'on parle désormais des formes de la réflexion et de la représentation dans les médias, les musées et à l'université.
 
Et les points de vue sont très variables. Lors du voyage organisé par le Goethe-Institut, il est aussi apparu clairement à quel point les expériences historiques et personnelles marquent la vision du passé. Il y a par exemple la manière dont le directeur du Goethe-Institut de Windhoek perçoit aujourd’hui la réflexion sur le colonialisme en Namibie et celle dont une commissaire d'exposition venue de Tanzanie apprécie le travail du Deutsches Historisches Museum. Il y a aussi ce à quoi une artiste sud-africaine rattache les mouvements activistes sur la décolonisation qui ont lieu en Allemagne.

Dans le Musée de l'Histoire allemande (Deutsches Historisches Museum) à Berlin Dans le Musée de l'Histoire allemande (Deutsches Historisches Museum) à Berlin | © Marcel Runge Daniel Stoevesandt est devenu directeur du Goethe-Institut de Windhoek il y a un an, peu de temps avant que les négociations aient repris entre les gouvernements allemand et namibien. Tandis que la presse internationale et les professionnels de la culture en Allemagne montrent un grand intérêt pour le sujet, le passé colonial ne semble pas encore passionner les foules en Namibie. « Le récit le plus important reste ici celui de la guerre de libération contre l'Afrique du Sud », raconte Daniel Stoevesandt. Une guerre que les hommes politiques en place ont activement vécue et qui retient ainsi davantage l'attention que le lien avec l'Allemagne. Le passé allemand n’est devenu que peu à peu un sujet de réflexion : « Ces dernières années, des rues et même des quartiers ont été renommés », explique Daniel Stoevesandt. La Kaiser-Wilhelm-Straße est devenue la Independent Avenue et le quartier Lüderitz s'appelle désormais ǃNamiǂNûs.

C'est plutôt au musée que l'on rencontre actuellement le colonialisme à Berlin. À l'automne, on a inauguré au Deutsches Historisches Museum (DHM) une grande exposition sur le passé colonial qui a déclenché des discussions passionnées. Les traités signés lors de la Conférence de Berlin sur le partage de l'Afrique y sont exposés de même que divers objets qui doivent éclairer la relation entre l'Allemagne et les colonies. « De mon point de vue, le DHM aurait dû mettre beaucoup plus en avant le génocide des Héréros et des Namas », déclare l'artiste sud-africaine Greer Valley. Elle aurait souhaité une classification historique plus critique de ce qui fut tout de même le plus grand crime colonial allemand, ainsi que des références plus détaillées à l'histoire coloniale européenne. Daniel Stoevesandt est d'avis que la représentation de certains thèmes aurait été commentée de façon plus tranchante si l'exposition n'avait pas été planifiée il y a déjà plusieurs années. « C'est justement dans les dix-huit derniers mois qu'une toute nouvelle dynamique s'est installée dans le débat sur la décolonisation en Allemagne, on se saisit aujourd'hui de la question à plus grande échelle. » À Berlin également, on discute du changement de nom de certaines rues et de la place laissée dans l'espace public urbain à ceux qui furent des criminels pendant la période coloniale. Il en va de même pour le traitement des œuvres d'art confisquées et l'attitude sans doute trop dominatrice qui se manifeste au cours de la reconstruction du château et du choix de la collection devant être exposée au Humboldtforum.

Dans le Musée de l'Histoire allemande (Deutsches Historisches Museum) à Berlin Dans le Musée de l'Histoire allemande (Deutsches Historisches Museum) à Berlin | © Marcel Runge « Je voudrais tout de même dire que, selon moi, l'intervention parfois très émotionnelle de quelques opposants au Forum n'a pas vraiment facilité le débat », déclare Daniel Stoevesandt. Greer Valley voit les choses très différemment. « Je salue tout à fait cette culture radicale de la protestation représentée par des groupes comme No Humboldt 21 qui observent de près les décideurs politiques et culturels. » Valley se dit elle-même faire partie du mouvement actuel de protestation qui intervient dans les universités sud-africaines et elle voit des correspondances entre la décolonisation des institutions locales et les protestations des activistes en Allemagne. « Des sujets comme les biens confisqués et les relations de pouvoir entre les commissaires d'exposition allemands et africains seront certainement évoqués par le Humboldt Forum mais la vraie question est de savoir si l'ensemble des perspectives y sera finalement prise en compte ».

La commissaire tanzanienne Flower Manase voit également la collection du futur Forum Humboldt de manière critique. « Comment peut-on parler d'‘héritage partagé’ », demande-t-elle, « quand le fondement de cet héritage culturel commun est un acte d'acquisition illégal ? » C'est notamment à cause de telles divergences de vue que Flower Manase plaide pour des échanges intensifs entre les commissaires allemands et leurs collègues africains. Elle faisait partie des commissaires auxquelles on a fait appel pour l'exposition sur le colonialisme au DHM. « Je me suis sentie très bien intégrée par les commissaires allemands du musée », dit-elle. D'un côté. Mais de l'autre, elle suppose qu'elle et sa collègue namibienne ont été intégrées au projet à un moment où leur influence devenait déjà limitée. « Si nous voulons montrer des expositions et présenter des collections qui soient aussi conçues et commentées par la partie africaine, nous devons alors travailler encore plus étroitement ensemble. »

À Berlin, le colonialisme est actuellement plus susceptible d'être rencontré dans les musées À Berlin, le colonialisme est actuellement plus susceptible d'être rencontré dans les musées | © Marcel Runge Les échanges avec d'autres pays africains semblent aussi décisifs. Cet aspect est devenu particulièrement évident aux yeux de certains participants à Berlin. « L'événement le plus marquant de ce séjour fut pour moi l'échange avec Beatrix Munyama », déclare Greer Valley. L'histoire de ceux qu'on a appelés les enfants namibiens de RDA lui était inconnue avant que la danseuse ne lui en parle. Beatrix Munyama avait participé à une pièce de danse sur le destin de ces enfants qui furent envoyés en Allemagne par la SWAPO (Organisation du peuple du Sud-Ouest africain) à la fin des années 1970. Elle put ainsi transmettre à Greer Valley et à d'autres participants des informations détaillées sur un épisode de l'histoire germano-africaine que peu de gens connaissent. « À l'école, chacun s'intéresse à sa propre colonisation et à son mouvement de libération », dit Agreer Valley. « On n'apprend pas grand-chose sur les autres. »

En Tanzanie, le passé colonial reste vivant à travers la tradition orale et ce qu'on apprend à l'école, raconte Flower Manase. En Afrique du Sud, selon Greer Valley, c'est à travers des adaptations de contenus dans les universités. Quant aux pays d'Afrique de l'Ouest, ils ont encore d'autres mécanismes. « Cela n'a par exemple pas posé de problème aux collègues camerounais de voir dans les musées allemands des objets d'art appartenant à leur espace culturel », affirme Greer Valley. « Ils les croyaient même mieux conservés ici qu'en Afrique. Je vois les choses d'une manière tout à fait différente. »

Les échanges semblent donc être la clé pour élaborer, à partir des différentes perspectives, une position qui soit acceptable pour tous, a fortiori lorsque le Humboldt Forum ouvrira ses portes avec une volonté de proposer un échange global. Le dialogue interafricain sera alors important au même titre qu'une intense coopération avec l'Allemagne.