La métaphore du débris « Il faut retourner dans des espaces d’incertitude »

L’installation «¿Dónde ahora? ¿Cuándo ahora? ¿Quién ahora? de Liliana Sánchez
L’installation «¿Dónde ahora? ¿Cuándo ahora? ¿Quién ahora? de Liliana Sánchez | © Liliana Sánchez

L’artiste colombienne Liliana Sanchez a réclamé à l’occasion de la manifestation intitulée 250 Jahre jung!, organisée au Humboldt Forum Berlin, un positionnement des expositions par rapport à l’état des choses.

L’installation ¿Dónde ahora? ¿Cuándo ahora? ¿Quién ahora? (Où maintenant ? Quand maintenant ? Qui maintenant ?) de la Colombienne Liliana Sánchez présentait un immense agrandissement d’une photographie (issue des archives privées de l’artiste) prise en 2009 dans sa ville natale de Bogota. On peut y voir deux femmes qui regardent un paysage composé de ruines, ce qu’il reste d’un bâtiment qu’elles n’ont pas connu lorsqu’il existait. À l’arrière-plan se dresse un mur en béton dont on ne peut deviner complètement les dimensions.

 
Cette vague mise en scène de la décrépitude, un dialogue avec l’époque actuelle, est la suite de Vorágine (Tourbillon), l’œuvre que Liliana Sánchez a créée il y a plus de dix ans, inspirée du célèbre roman latino-américain La Vorágine (Le Tourbillon) de l’écrivain colombien José Eustasio Rivera. Dans ce livre paru en 1924, l’auteur raconte, à partir d’une histoire d’amour, les conditions de travail difficiles et injustes des ouvriers, indigènes et noirs pour la plupart, travaillant dans les mines de caoutchouc de la forêt amazonienne en Colombie et au Pérou. « Un livre qui n’a pas perdu de son actualité car il y est question de sujets comme la liberté », dit Sánchez.


Dans l’entretien, l’artiste parle de ces deux œuvres et réfléchit sur la question de la destruction à l’époque actuelle, sans pour autant perdre de vue le passé.

 
Madame Sánchez, le commissaire colombien Halim Badawi a invité des artistes, des penseurs et des scientifiques de plusieurs pays à réfléchir au concept de « tissu conjonctif » et d’explorer, avec des moyens artistiques, la pensée de Humboldt. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?


Nous sommes arrivés à un point où nous devons retourner dans des espaces d’incertitude. Ce qu’on appelle la pensée humboldtienne nous contraint ainsi à interroger le concept d’ « exposition », celle-ci exigeant un positionnement par rapport à l’état des choses. Cela nous oblige aussi à essayer de comprendre les problématiques issues des œuvres et des paroles des artistes, les réflexions conceptuelles et esthétiques qui sont présentées aux spectateurs. Le plus important pour moi dans cette participation est que celle-ci m’a alertée sur des questions concernant l’actualité et la durée d’une œuvre d’art. L’œuvre d’art comme quelque chose de flexible qui réagit en fonction de son environnement et qui peut se transformer et grandir. C’est à partir de ce moment-là que le mot « expérimenter », qui nous plaît tant, devient une vraie possibilité.


Vous vouliez dans un premier temps montrer à Berlin votre installation Vorágine (Tourbillon), mais vous vous êtes finalement décidée pour une autre : ¿Dónde ahora? ¿Cuándo ahora? ¿Quién ahora? Pourquoi ?

L’installation Vorágine, composée de 35 sérigraphies est fondamentalement parasitaire : il s’agit d’un tissu sombre qui s’étend sur les murs en absorbant le blanc impeccable de la salle d’exposition. En cela, l’architecture est un élément décisif pour souligner le caractère critique de l’œuvre. Pour Berlin, il était prévu que l’installation s’étende sur la large structure du Humboldt Forum et qu’elle puisse s’infiltrer par les portes, comme un champignon venu de pays lointains qu’on ne peut pas arrêter ? L’œuvre ne pouvait se limiter à une salle d’exposition. Les limites architecturales et institutionnelles, qui ont peu à peu fait obstacle à l’installation, m’ont en tout cas conduite à questionner la possibilité d’une telle œuvre à l’heure actuelle et à réfléchir sur la possibilité de construire une structure se comportant de manière expansive dans un lieu qui pose tant de contraintes. Existe-t-il encore aujourd’hui un lieu pour de telles représentations ? ¿Dónde ahora? ¿Cuándo ahora? ¿Quién ahora? est née de ces réflexions.

 
Votre œuvre se trouvait dans la section intitulée « De la romantisation à la destruction ». Que pouvez-vous dire de ¿Dónde ahora? ¿Cuándo ahora? ¿Quién ahora? de ce point de vue ?

 
Dans son livre Le Tourbillon, José Eustasio Rivera accompagne le personnage Arturo Nova pendant quelques mois à travers la forêt amazonienne où il rencontre un environnement hostile et effrayant, une grotte verte, une image qui s’oppose à la conception romantique et habituelle de la nature au 19e siècle. De ce point de vue, je dirais que le sublime trouve aussi sa place dans la dialectique de la destruction. Dans l’installation ¿Dónde ahora? ¿Cuándo ahora? ¿Quién ahora?, le mur qui apparaît sur la photo pose une question fondamentale à l’observateur : que faire face à la transformation ? Que faire des débris, de la matière modifiée, désorganisée, qui forment désormais notre environnement humain, sur un plan personnel, social et politique ?

 
Liliana Sánchez est artiste en arts visuels. Ses installations sculpturales sont de petits tableaux où la forme et la matière trouvent de nouvelles combinaisons et permettent diverses interprétations, questionnant ainsi les langages et les significations dominants, tout en mettant en évidence les contradictions entre les hommes et leur environnement. Les œuvres de Liliana Sánchez ont été exposées en Colombie, en Suède, au Brésil et en Espagne.