Muséologie collaborative Explorer de nouvelles voies

Les coopérations entre les musées du Nord global et ceux du Sud global s’organiseront différemment à l’avenir ; elles seront de plus en plus pilotées ou initiées par les partenaires du Sud.
 

De Barbara Plankensteiner

Jusqu’ici, les coopérations entre musées se faisaient généralement au titre du renforcement des capacités, les musées du Nord réalisant des formations sur les pratiques muséographiques pour leurs collègues et, en retour, ces mêmes collègues étaient invités dans les musées ethnographiques pour contribuer à l’interprétation des collections afin que la diversité des points de vue garantisse aux collections historiques une pluralité des influences dans les expositions. Plus rarement, on a assisté à la production d’expositions communes qui purent être montrées dans les deux pays. Ces projets étaient le plus souvent marqués par des ressources financières et des capacités inégales, et ainsi par une dominance des partenaires du Nord.

Une lueur d’espoir à l’horizon

Désormais se dessinent de nouveaux modèles de collaboration, notamment au vu des discussions autour de la nouvelle définition du musée proposée par l’ICOM, qui pourraient promouvoir un renforcement des capacités inverse ou un bénéfice mutuel dans le sens où les musées du Nord agiront ensemble avec leurs collègues du Sud pour interroger les pratiques muséographiques, ouvrir leurs institutions tout en renonçant à la domination de leurs interprétations. L’intensification de la recherche de provenance dans le partage d’expérience et des initiatives encourageant la transparence dans les collections contribueront à développer une nouvelle culture de la coopération. Un rôle important dans le cadre des processus de restitution va incomber à nos partenaires des musées du Sud global, notamment dans leur positionnement en tant qu’interfaces des communautés locales. Les restitutions d’œuvres historiques importantes ou de fonds attribués illégalement pendant la période coloniale viendront promouvoir de nouvelles formes de coopération et d’échange.

« Nous commençons à peine avec la recherche de provenance. Il est très important que l’on ne considère pas la restitution comme quelque chose d’exceptionnel et d’achevé, mais comme un processus en cours sur le long terme. En réalité, nous ne sommes pas encore vraiment prêts, nous avons encore beaucoup de choses à faire pour que cela soit possible de notre côté, c’est-à-dire du côté des musées allemands. »

Extrait de l’entretien avec Barbara Plankensteiner

Les chances liées à la transformation de ces relations et à la décolonisation, selon la nouvelle éthique relationnelle évoquée dans le rapport Sarr-Savoy, sont évidentes. Cependant nous avons, surtout en ce qui concerne les ressources humaines et financières nécessaires, de très grands défis à relever étant donné que, des deux côtés, les musées ne sont pas suffisamment prêts ni équipés pour cela.

Artistes et musées

Mais les coopérations entre musées ne sont pas les seules qui soient concernées, celles qui existent entre les acteurs de la culture et les artistes contemporains peuvent également, de part et d’autre, être à l’origine de nouveaux processus de réflexion. L’intégration de l’art contemporain et la coopération avec les artistes jouent un rôle important dans le cadre du repositionnement des musées ethnographiques. À partir de l’intérêt qu’ont de nombreux artistes pour les thématiques de l’altérité, de la critique de la représentation, à partir de leur adhésion ou de leur solidarité avec les mouvements pour l’autodétermination ou la décolonisation se créent des centres d’intérêts communs productifs. La collaboration avec des créateurs contemporains fait partie de l’ouverture transdisciplinaire des musées ethnographiques. Le point de vue des artistes contemporains peut apporter de l’inspiration, une visualisation des processus de réflexion théoriques et complexes ou donner une expression aux émotions. 

L’exposition Ovizire ∙ Somgu: Von woher sprechen wir (Ovizire ∙ Somgu : d’où nous parlons) qui a mis un point final à un projet artistique et de recherche ayant eu lieu pendant un an au MARKK (Museum am Rothenbaum – Kulturen und Künste der Welt, Hambourg) est l’illustration de ce type de projets de coopération. Dans le cadre d’une collaboration avec le centre de recherche de l’université de Hambourg sur l’héritage (post)colonial de la ville, les artistes Vitjitua Ndjiharine, Nashilongweshipwe Mushaandja, Nicola Brandt et l’historienne Ulrike Peters se sont intéressés à un fonds photographique du musée, apparu à l’époque de la présence coloniale allemande en Namibie (1884-1915).

« Ce qui a vraiment été instructif dans ce projet, ce fut de voir à quel point ce fut de voir à quel point la confrontation avec certains objets peut être difficile et douloureuse pour les descendants. Parce que les œuvres ont naturellement transporté à travers leur témoignage ces histoires émouvantes et difficiles à la fois. »

Extrait de l’entretien avec Barbara Plankensteiner

Le projet a donné lieu à un échange sur l’histoire partagée de la Namibie et de l’Allemagne, l’héritage (post)colonial et la mémoire divergente du génocide de 1904-1908. L’exposition a proposé des performances, des installations vidéo, des espaces sonores, des photographies et des collages photographiques créés à partir des résultats de la recherche. Les termes « ovizire » et « somgu » issus des langues ojtiherero- et khoïkhoï qui apparaissent dans le titre de l’exposition se traduisent tous deux par le mot « ombre » et renvoient à une volonté de susciter une lecture critique de ce fonds photographique. Le traitement artistique réalisé à travers le projet a permis la visualisation du malaise lié au patrimoine colonial et au regard raciste contenu dans les photographies. Il a montré par ailleurs qu’il était possible, à partir de ces sources, d’esquisser un autre type de relations entre le passé, le présent et le futur et de créer de nouvelles cultures de la mémoire. L’exposition fut présentée ensuite à la National Art Gallery of Namibia à Windhoek et des artistes continuent actuellement, de leur propre initiative, ce travail en Namibie. Ils utilisent leurs connaissances et leur accès au fonds photographique pour élaborer dans différentes villes des ateliers d’art et d’histoire sur la photographie et l’histoire coloniale et poursuivre avec des personnes intéressées les conversations commencées au musée.

À propos des coopérations entre musées et d’un traitement des questions liées aux restitutions sur le long terme : un entretien du Goethe-Institut avec Barbara Plankensteiner dans le cadre de la conférence « Beyond Collecting: New Ethics for Museums in Transition“ (De nouveaux concepts pour les musées du Sud global) qui s’est tenue à Daressalam, en Tanzanie, en mars 2020 :

 

Pour écouter l’entretien :
 
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