Humboldt Forum « Le signe d’une amnésie coloniale »

La Cour Schlüter du château de Berlin avec une vue sur le Altes Museum et le Lustgarten.
La Cour Schlüter du château de Berlin avec une vue sur le Altes Museum et le Lustgarten. | Photo (détail): Alexander Schippel © SHF

Le Humboldt Forum, uniquement accessible en ligne à ce jour en raison de la pandémie, se définit lui-même comme un « lieu qui relie les différences » et qui souhaite se confronter intensément, dans son programme de travail, aux thématiques du colonialisme. Jürgen Zimmerer, historien et expert du génocide, s’exprime sur le musée qui est probablement le plus contesté d’Europe.

De Christine Pawlata

Jürgen Zimmerer met en avant trois problèmes liés à la substance coloniale du Humboldt Forum. D’un côté, il en va selon lui de la tradition des musées ethnologiques eux-mêmes qui ont une relation symbiotique avec le colonialisme. Le deuxième point critique soulevé par Jürgen Zimmerer, et peut-être le sujet le plus explosif, est relié au premier dans le sens où il pose la question de la manière dont on traite l’art colonial spolié. « Il s’agit surtout des bronzes du Benin, ce sont des œuvres mondialement célèbres qui ont incontestablement été spoliées. 230 d’entre eux doivent être exposés au Humboldt Forum. », dit Jürgen Zimmerer.

Art spolié

Les bronzes du Benin, qui ornaient le Palais royal du Royaume du Benin dans l’actuel Nigeria, furent transportés en Europe pendant l’invasion britannique de 1897, puis vendus dans le monde entier. Environ 1 100 pièces vendues illégalement se trouvent dans des musées allemands. Le Nigeria exige depuis des décennies la restitution de ces œuvres d’art. Une semaine avant l’inauguration du Forum, l’ambassadeur du Nigeria en Allemagne réclamait la restitution des bronzes.

Jürgen Zimmerer voit le troisième aspect problématique du Humboldt Forum dans le lieu d’exposition lui-même. « Cet édifice est censé représenter le château des Hohenzollern reconstruit. Le dernier monarque régnant de cette dynastie fut Guillaume II, au nom duquel le génocide des Herero et des Nama fut perpétré entre 1904 et 1908 dans le Sud-Ouest africain allemand, ce qui est aussi un thème colonial situé au cœur du Humboldt Forum. »

Effacer une histoire de la violence en Allemagne

Jürgen Zimmerer interprète la reconstruction de la façade du château et la destruction préalablement nécessaire du Palais de la République, siège du parlement est-allemand, comme un acte pour effacer une histoire de la violence en Allemagne. « Le château fut fortement endommagé par les bombardements, puis détruit. C’est un symbole de la guerre mondiale qui a commencé en Allemagne. La division de l’Allemagne fut une conséquence de cette histoire de la violence. Et cela est aujourd’hui gommé de la capitale de l’Allemagne réunifiée et renvoyé sur le plan architectural dans une pseudo-idylle prussienne d’avant 1914. »

« On ne peut pas raconter l’histoire du peuple des poètes et des penseurs sans raconter celle des juges et des bourreaux, ceux-ci sont reliés par un lien de causalité. »

Selon Jürgen Zimmerer, on voudrait créer une image positive de la Prusse et de l’Allemagne, loin du débat sur l’histoire meurtrière. « Mais c’est précisément celle-ci qui se trouve désormais au cœur de Berlin en raison de cette amnésie coloniale, ce qui signifie que l’histoire a été lissée à l’extérieur et qu’elle est maintenant incroyablement tendue à l’intérieur. »
 
 

Peuple des poètes et des penseurs, peuple des juges et des bourreaux

De son point de vue, une volonté politique de reconnaître l’histoire de la violence, dont fait également partie le colonialisme, fait défaut. « On ne peut pas raconter l’histoire du peuple des poètes et des penseurs sans raconter celle des juges et des bourreaux, ceux-ci sont reliés par un lien de causalité. » Jürgen Zimmerer indique deux moyens de débattre sérieusement à propos de la responsabilité coloniale. « D’un côté, il y a la restitution des objets dont on sait, sans l’ombre d’un doute, qu’ils ont été spoliés. On devrait restituer sans attendre au Nigeria les bronzes du Benin. On pourrait ensuite exposer à Berlin certains d’entre eux, en tant que prêts du Nigeria à Berlin. «  À l’aide de ces prêts, on pourrait, d’après l’historien, construire et améliorer l’infrastructure des musées au Nigeria.

Les panneaux explicatifs ne suffisent pas

La deuxième proposition de Jürgen Zimmerer se réfère au génocide perpétré dans l’ancien Sud-Ouest africain allemand. « Si l’on veut vraiment que le Humboldt Forum devienne un lieu de discussion sur le colonialisme, des panneaux explicatifs et un lieu de silence ne suffiront pas. Ma proposition consiste à recouvrir la Cour Schlüter, l’une des cours intérieures reconstruite derrière la façade baroque du château, de sable venant de Omaheke, le désert de Namibie où furent acculés les Herero qui y moururent de soif par dizaines de milliers et en faisant passer un fil barbelé sur la façade rococo. De cette manière, aucun visiteur du Humboldt Forum, ce château ou ce Disneyland prussien, ne pourrait ignorer la question de la violence coloniale et du racisme structurel sur laquelle reposent ces collections. »