L'histoire coloniale allemande au Togo « Entre Noirs, On Doit Se Serrer Les Coudes ! » – Une Réponse.

L'actrice Nancy Mensah-Offei dans le rôle de CyCy, la chasseuse de fantômes. Elle atterrit à Kamina - une station de radio coloniale au Togo qui a été détruite en 1914. Enregistré lors de la première de la production du théâtre munichois Münchner Kammerspiele « Entre Noirs, On Doit Se Serrer Les Coudes ! » – Une Réponse. le 20 mars 2021.
L'actrice Nancy Mensah-Offei dans le rôle de CyCy, la chasseuse de fantômes. Elle atterrit à Kamina - une station de radio coloniale au Togo qui a été détruite en 1914. Enregistré lors de la première de la production du théâtre munichois Münchner Kammerspiele « Entre Noirs, On Doit Se Serrer Les Coudes ! » – Une Réponse. le 20 mars 2021. | Photo (détail) : Thomas Aurin © Münchner Kammerspiele

La coproduction du théâtre munichois Münchner Kammerspiele « Entre Noirs, On Doit Se Serrer Les Coudes ! » – Une Réponse. avec l'auteur togolais Elemawusi Agbédjidji s'est transformée en un voyage dans le temps. Lors d'une visite amicale du président togolais de l'époque, Gnassingbé Eyadéma, le Premier ministre bavarois Franz Josef Strauß a déclaré dans les années 1980 : « Nous, les Noirs, devons rester unis ». Une déclaration choquante, qui a constitué le prélude à l'élaboration conjointe de la pièce, car cette citation est symptomatique de la réévaluation, jusqu'alors étouffée, de la responsabilité post-coloniale de l'Allemagne. L'effort pour développer une réponse a conduit tous les participants aux sites coloniaux originaux du Togo. Un entretien avec l'auteur togolais Elemawusi Agbédjidji.

M. Agbédjidji, le tournage de la pièce s'est déroulé sur deux continents pendant un an, alors qu'une pandémie mondiale faisait rage. Comment avez-vous vécu votre collaboration avec le théâtre munichois Münchner Kammerspiele ? Qu'est-ce que cela a représenté pour vous de faire des recherches sur l'histoire coloniale allemande au Togo avec les membres de l'Ensemble pour le tournage ?

Quand le Münchner Kammerspiele m’a contacté en début octobre 2020 je dois avouer que j’ai été surpris et très flatté parce que je ne connaissais ni le metteur en scène Jan, ni la dramaturge Olivia avant cette date. Je connaissais le Théâtre de Munich de par sa réputation. Jan et Olivia ont lu Si tu sors, je sors !, et sont rentré.e.s en contact avec moi, puis cela a débouché sur cette collaboration. C’est donc une rencontre uniquement motivée par l’artistique. A partir de là, d’autres choses se sont opérées. Aller fouiller ensemble les pages poussiéreux d’une histoire très peu racontée, on s’est tous et toutes finalement accordé sur  le désir commun d’un théâtre qui traite de nos rapports au monde aujourd’hui. Cette collaboration représente avant tout un enrichissement artistique, puis un enrichissement intellectuel et esthétique.

Le voyage de recherche à travers le présent et l'histoire du Togo vous a-t-il également conduit dans des endroits inconnus jusqu'alors ?

Evidement. J’y ai découvert tout un pan de la première guerre mondiale au Togo que je ne connaissais pas avant et un certain nombre de choses dans les détails que j’ignorais sur Kamina, sur ce qu’il représentait vraiment en ce début du XXe siècle. J’ai découvert également ce qu’était Marox dans le temps à Lomé. Et aussi les rapports/relations qui ont existé entre le Togo et la Bavière.

Ayant visité des lieux comme la station de radio de Kamina, quelles impressions des témoignages de l'histoire coloniale allemande pouvez-vous partager avec nous ? Dans quelle mesure le sujet est-il encore présent dans l'esprit des gens aujourd'hui ? 
  
Kamina, j’en ai entendu certainement parler à l’école, en Histoire, dans le chapitre de la première guerre mondiale au Togo. J’en ai gardé qu’un souvenir très flou. Je savais vaguement qu’il y avait une station radio là, appartenant aux Allemands, qui avait été détruite pendant la guerre ; c’était à peu près tout. C’est la même chose pour les deux ou trois personnes togolaises avec qui j’ai eu à parler de Kamina. Aussi, dans mon souvenir, il y avait un lien, ténu, entre Kamina et Wahala mais je ne pouvais pas le dire clairement si la question m’avait été posée il y a six mois.  Mais ça, je dois préciser, c’est une parole de quelqu’un comme moi, né à Lomé et qui a vécu à Lomé.

J’ai visité pour la première fois le site en janvier 2021 avant d’y aller une deuxième fois avec l’équipe du Kammerspiele un mois plus tard. Sur le terrain, à Kamina et les villes et agglomérations alentours, j’ai plutôt eu l’impression que le sujet était plus connu qu’à la capitale. Je pense que cela est dû d’abord au faite de vivre à proximité du site, aux touristes, souvent allemand.e.s, qui y défilent. Cela attire forcément la curiosité des personnes.

En 1984, 100 ans d'« amitié » germano-togolaise ont été célébrés en présence de Franz Josef Strauß à Lomé. Vous êtes vous-même né en 1985, votre famille a-t-elle des souvenirs de ces célébrations et comment cet événement vous apparaît-il du point de vue d'aujourd'hui ? 

Je vais peut-être vous décevoir mais en toute honnêteté, pour les personnes de ma génération et de la génération postérieure à la mienne, personne ne connait Franz Josef Strauss. Moi par exemple, je n’en ai entendu parler de lui que dans le cadre de ce projet. Avant ce projet, j’ai vu son nom apparaître des fois sur mes billets d’avion au cours de certains voyages quand j’avais une correspondance à l’aéroport de Munich ; en dehors de ça, jamais. Je n’ai entendu non plus aucun de mes parents (père, mère, grand-parents, oncle ou tante) en parler. Peut-être mes parents ont eu échos de la présence d’un allemand au Togo en 1984 mais je ne suis pas sur que cela les a plus marqué que ça, pour que cela reste dans leur souvenir, que cela soit significatif à un tel point qu’il faut le raconter aux enfants. Certes, en fouillant dans les archives et journaux de l’époque, on peut avoir l’impression que cela a été quelque chose de grandiose un Franz Josef Strauss au Togo mais il faut être vigilent à cela car je crois, ce qui fait évènement pour les politiques, ne fait pas toujours évènement pour les citoyen.ne.s qui vivent une tout autre réalité sociale. S’il y a un nom allemand qui, à mon avis, existe dans les esprits au Togo, c’est Gustav Natchigal, Adolf Hitler et le Oliver Kahn pour celleux qui s’intéressent un minimum au football (et je ne suis pas tout à fait sûr de ce dernier d’ailleurs). Ce que l’« amitié germano-togolaise » aurait produit, qui vaut célébration, c’est la bière Eku [rires].

Le Togo a été une colonie allemande de 1884 à 1916. Aujourd'hui encore, le Togo est parfois décrit comme une "colonie modèle" allemande - une banalisation absolue et un blanchiment de l'histoire. Que pensez-vous qu'il soit possible de faire pour changer la perception du Togo par le public allemand ?

Ceci est une question/problème, si c’en est un/e, purement germano-germanique. Et quelle serait la nécessité d’une telle entreprise ? Supposons qu’il y en a une, je dirai que cela ne peut passer que par l’Education, comme pour tous préjugés liés au genre, au sexe et la couleur.

Quelle influence fondamentale l'histoire coloniale du Togo a-t-elle sur votre travail ? 

Déjà, je pense que le Togo, en tant que unité spatiale géopolitique, a ses débuts avec la colonisation. C’est à dire que ce sont des gens (européens) qui se sont réunis dans un bureau à Berlin et qui, avec un crayon et une règle, ont tracé des lignes, et ont dit « voici le Togo ! ». Donc avant 1884, ce Togo là, n’existait pas. Mais attention, cela ne veut pas dire que les gens n’existaient pas sur ces différents territoires avec une organisation solide donnée. Et justement, à mon sens, ce qu’il aurait fallu est qu’après les « in-dépendances », les différents peuples de ce territoire reviennent à quelque chose, de plus profond, de plus humain, prenant en compte les réalités culturelles, sociales, les liens, pour construire le projet politique. Cela n’a pas été le cas.

Donc, pour répondre à la question je préfère parler de l’histoire du Togo en général que l’histoire coloniale du Togo parce que l’une fait partie de l’autre. De part son histoire, j’appréhende l’histoire du monde de façon globale : des incessantes mouvements. Et dans tout mon travail, ce que je questionne c’est cette dynamique. Une dynamique d’abord à l’intérieur de l’individu lui-même, une dynamique interne aux peuples, la dynamique que provoque la rencontre avec l’Autre. Comment de la rencontre avec l’Autre le déséquilibre se crée ; et du déséquilibre comment l’humain peut arriver à garder, ou trouver, une sorte d’apaisement à l’intérieur des forces qui le traversent. Voilà !

Stephanie Müller a mené l'entretien.