Politique du plurilinguisme

« Si j’en avais le courage, j’apprendrais l’arabe. »

Fotograf: Christoph PetrasFotograf: Christoph PetrasUn entretien avec Avi Primor, ancien ambassadeur d’Israël en Allemagne, sur le multilinguisme, l’apprentissage des langues étrangères – et celles que l’on aimerait maîtriser.

En tant que diplomate intervenant sur la scène internationale, il est plus ou moins de rigueur d’être polyglotte. Ne se sent-on diplomate que lorsque l’on maîtrise plusieurs langues ?

Beaucoup de diplomates ne parlent pas d’autres langues que l’anglais et le français. C’est ainsi que nombre de mes collègues, parmi les ambassadeurs en Allemagne, ne maîtrisaient pas l’allemand. La plupart parlent leur langue maternelle et l’américain. Certains maîtrisent d’autres langues parce qu’ils ont déjà vécu partout. Mais beaucoup se sont résignés à ne pouvoir communiquer qu’avec des collaborateurs du ministère des Affaires étrangères. Je trouve cela dommage. La langue est davantage que seulement la langue, c’est une culture, un mode de vie.

Quand vous êtes venu en Allemagne comme ambassadeur, vous avez appris l’allemand. C’était difficile ?

L’allemand a été difficile à apprendre, mais pour moi, cette décision allait de soi. Je ne pouvais pas m’imaginer travailler en Allemagne sans maîtriser la langue. Je savais que tous mes prédécesseurs avaient l’allemand comme langue maternelle. Ils étaient nés soit en Allemagne, soit en Autriche. Moi, je suis né en Israël et ne parlais pas l’allemand. Par ailleurs, tout le monde attendait d’un ambassadeur israélien en Allemagne qu’il parle l’allemand, pour pouvoir entrer en contact avec la population. C’est aussi cela, sa mission.

Les conditions d’apprentissage furent pour vous idéales : vous vous trouviez dans un environnement allemand et avez appris l’allemand de manière ciblée.

J’ai commencé à apprendre l’allemand au Goethe-Institut de Mannheim. J’aurais préféré apprendre la langue avant ma prise de fonction, mais je n’en ai pas trouvé le temps lorsque j’étais secrétaire d’État au ministère des Affaires étrangères. Alors j’y ai consacré un mois et suis venu en Allemagne avec ma famille. Nous sommes arrivés à Francfort. Un chauffeur de l’ambassade a emmené ma femme et mon fils à Bonn, et moi je suis parti directement à Mannheim, où je me suis retranché pendant un mois pour apprendre l’allemand du matin au soir. À Bonn, j’ai pris des cours particuliers presque tous les jours. Je me suis toujours appliqué à parler avec des Allemands, à lire des journaux allemands, à regarder la télévision, etc. Cela demande beaucoup de temps et d’efforts, mais cela procure aussi de la joie.

Votre fils a fréquenté à Bonn une école allemande.

Il y a deux raisons à cela : premièrement, il avait ainsi l’occasion d’apprendre l’allemand au lieu de commencer par l’anglais, qu’il apprendrait de toute façon plus tard. Et en dehors de cela, je voulais aussi mettre l’accent sur les relations entre Israéliens et Allemands. Au début, les diplomates israéliens envoyaient leurs enfants dans des écoles américaines, pour clairement se démarquer. J’ai voulu rompre avec cela. Je voulais que nous nous comprenions et que nous nous liions d’amitié avec les Allemands, et cela a fonctionné magnifiquement. Mais je n’aurais pas pensé que cela m’aiderait, moi aussi. Nous avions à Bonn une très belle maison où mon fils a souvent joué avec ses amis. J’ai ainsi fait aussi la connaissance de leurs parents, que j’ai alors souvent invités chez nous. Nous nous sommes fait de la sorte beaucoup d’amis que nous n’aurions jamais rencontrés autrement, et j’ai fait la connaissance en Allemagne de personnes très différentes, aux opinions et aux mentalités diverses. Mon fils a gardé jusqu’à aujourd’hui des amis à Bonn auxquels il rend visite, beaucoup viennent également nous voir à Tel-Aviv. C’est merveilleux, c’était exactement le but.

Fotograf: Christoph PetrasQu’en est-il en Israël du multilinguisme ? Au moment de la création de l’état, en 1948, on y parlait beaucoup de langues. Puis l’hébreu a été déclaré politiquement langue officielle. Cela se ressent-il encore aujourd’hui ?

J’ai toujours constaté que la langue scolaire est plus forte que la langue familiale. Les enfants grandissent avec la langue maternelle de leurs parents, mais peu à peu, ils ne parlent plus que l’hébreu. À l’école, la plupart apprennent l’anglais, ce n’est qu’au collège et au lycée qu’ils apprennent d’autres langues, surtout l’arabe et le français. Mais l’arabe est enseigné de manière plutôt accessoire, ce qui est très dommage. L’anglais en revanche est enseigné dès le début de manière intensive. Cette langue est considérée comme indispensable. L’Internet, les films, la télévision, tout est en anglais. Ainsi, les enfants considèrent déjà les langues comme moyen technique au lieu de les voir comme un élément de la culture. Mon fils a terminé le lycée l’été dernier et y a appris de nombreuses langues. Il a développé de lui-même cette ambition, et nous l’avons aussi un peu encouragé à la maison. Maintenant, il parle couramment cinq langues, c’est-à-dire plus que moi.

Idéalement, le multilinguisme encourage le dialogue interculturel. Quand, aujourd’hui, des enfants israéliens apprennent aussi l’arabe et peuvent s’entretenir avec des enfants palestiniens dans leur langue maternelle, cela fait-il avancer le dialogue culturel ?

Malheureusement, les enfants n’apprennent pas sérieusement l’arabe. Bien que plus de 20 % de la population israélienne ne soit pas juive, mais le plus souvent arabe, ceux-ci parlent tous couramment l’hébreu, tout comme beaucoup de Palestiniens avec lesquels nous sommes en contact, car ils en ont besoin au quotidien. De ce fait, nous n’avons pas l’impression de devoir parler arabe, même si c’est complètement faux. Après tout, Israël est comme une île au milieu du Proche-Orient, qui est, de fait, une région arabe.

Mais dans le même temps, il fait partie de l’identité israélienne de maîtriser au moins une langue étrangère ?

Oui, nous sommes conscients de ne pas aller bien loin avec notre propre langue, nous avons donc besoin de langues étrangères. Cela est caractéristique des petits pays. Voyez par exemple les Pays-Bas. On y apprend des langues étrangères car les gens savent parfaitement qu’ils sont très limités géographiquement avec leur langue.

Quel rôle jouent aujourd’hui les aspects de l’hébreu forgeant l’identité quand l’anglais est tellement dominant ? Ou bien l’anglais, ou même le bilinguisme, peut-il également forger l’identité ?

La prédominance de l’anglais vaut pour Israël comme pour l’Allemagne. Pas plus. Les Allemands parlent l’allemand, et cette langue constitue le fondement des Allemands. C’est la même chose chez nous avec l’hébreu. Quand nous sommes entre nous, nous parlons toujours l’hébreu. En présence d’étrangers, nous parlons parfois l’anglais. Mais l’hébreu est notre langue maternelle. C’est la langue dans laquelle nous nous sentons le mieux et que nous maîtrisons le mieux.

Fotograf: Christoph PetrasAimeriez-vous apprendre encore une autre langue, et si oui, laquelle ?

Si j’en avais le courage, j’apprendrais l’arabe. C’est, surtout pour nous, une langue importante et une culture importante. Je regrette beaucoup de n’avoir pas appris l’arabe dans ma jeunesse. À l’époque, il n’y avait malheureusement pas d’enseignement de l’arabe à l’école. Mais je ne sais pas si je trouverais aujourd’hui encore le courage d’apprendre une langue supplémentaire.

Sven Scherz-Schade

a mené l’interview. Il travaille en tant que journaliste indépendant à Berlin.

Copyright: Goethe-Institut
Juin 2008

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