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Ulrike Draesner : « Une lecture est une œuvre d’art éphémère »

© Ulrike Draesner
© Daniel BiskupUlrike Draesner, auteure et traductrice née en 1962, vit à Berlin. Elle publie des romans, des poèmes et des essais. Elle s’intéresse à la biotechnologie et cherche une langue pour exprimer des émotions dans le monde contemporain. Dans l’entretien avec le Goethe-Institut Brüssel, elle nous livre son regard sur le voyage et sur les limites dans la compréhension d’autres cultures.

Lors du Marathon des mots, vous avez lu Hammam de votre recueil de poèmes berührte orte [Lieux touchés]. Il s’agit d’un texte qu’on imagine bien avoir été écrit au contact avec ce lieu…

Ce recueil comprend surtout des poèmes de voyage. C’est une situation expérimentale : que se passe-t-il quand j’entre dans un espace étranger dont je ne comprends pas la langue, et ceci avec ma langue et mes réflexes allemands ? Quelles modifications se déroulent dans ma perception, dans mon écriture ? Quelles différences peuvent être résolues, lesquelles restent indissolubles ? En Allemagne, j’observe cette habitude de parler rapidement de ce qui rapproche des cultures – notamment concernant les pays arabes après 2001. Je trouve qu’il y a du mérite dans une approche qui commence par regarder attentivement et qui prend garde aux différences. Des fois, on s’y heurte, mais pourtant elles nous enrichissent.

Quand j’ai visité le Maroc, de nombreuses choses m’était étrangères. Cela commençait par le plus élémentaire : je ne savais pas déchiffrer les panneaux dans les rues. Il y avait une communication rudimentaire par le français. Or, j’ai très vite ressenti que je devais évoluer moi-même si je souhaitais profiter de cette visite.

Est-ce que vous vous rappelez des moments de déclic, des moments où vous avez pensé : « C’est donc comme ça que ça se passe ! »

© Luchterhand / Random HouseJe me rappelle surtout d’une situation où le déclic a été particulièrement long à arriver. La sortie secondaire de mon hôtel à Casablanca donnait sur une petite ruelle. C’est là que, lors d’un des premiers matins, j’ai découvert un panneau disant cbrt rntl, en lettres latines. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier ? Ce n’est que vers la fin de mon séjour que, un matin, j’ai eu la révélation : Cabaret oriental. Celui qui a fait ce panneau s’était servi de la convention de l’arabe écrit de ne pas noter les voyelles ! Ce transfert d’un système de langue à l’autre me fascinait, et je l’ai reproduit dans certains de mes poèmes. De cette manière, Hammam devient Hamm-m et puis hmm. Accessoirement, cela reflète à merveille l’expérience sensuelle des bains.

Certains se détendent aux bains, d’autres préfèrent la littérature. De quoi est faite une lecture réussie ?

J’ai bien aimé la « Nuit de la poésie » que l’Institut français a organisé récemment à Berlin. Ils ont formé des couples franco-allemands de poètes qui ont réciproquement lu leurs textes. Une de ces équipes était composée de Jacques Darras et de moi. Là, un vrai échange s’est mis en place, le ton était vif, et l’enthousiasme a saisi le public francophone qui, pour la plupart, ne me connaissait pas encore.

© Ulrike Draesner

Une lecture est une œuvre d’art éphémère – une mise en scène pour des gens qui se rencontrent dans un lieu, le temps d’une soirée. Il est question de présence : la voix, le texte, l’interprétation. Le public apprend des choses qui ne se trouvent pas dans le livre ; je raconte souvent le contexte dans lequel un poème a vu le jour. En ce qui concerne l’interprétation, j’observe régulièrement des phénomènes de génération. Les collègues plus âgés déclament, alors que les générations jeunes et moyennes choisissent souvent une approche performative, rythmée, en mouvement.

En fin de compte, il faut que le public se dise « Voilà une soirée qui valait la peine de se déplacer ». Il n’y a pas d’avenir pour cette sorte de lectures qui se déroulent dans une librairie dans les courants d’air et où l’auteur commence par jouer avec sa barbe et par fouiller dans ses papiers pendant dix minutes.

Votre dernier roman, Vorliebe, fait référence au roman d’adultère du 19ème siècle. Quel était votre intérêt pour ce genre qui a été empreint par Madame Bovary, Effi Briest et Anna Karenina ?


Ce roman parle du conflit entre l’amour romantique et les conditions de travail contemporains. Il est quand même étonnant de voir à quel point cet idéal de l’amour romantique est ancré dans les têtes. Il se reproduit à travers des films, des rituels comme le jour de la Saint-Valentin… Moi-même, j’ai bien internalisé ces conceptions, j’aspire aussi à cet amoureux-partenaire de vie… Et puis de l’autre coté, il y a les exigences du travail. Il ne faut pas monter haut dans l’hiérarchie pour devoir être mobile tout le temps. Je connais tant de couples, et bien souvent des couples ayant des enfants, qui font la navette des années durant. Qu’est-ce qu’il arrive aux gens qui doivent vivre avec ce conflit, cette tension ?

© Luchterhand / Random HouseDans mon roman, j’ai traduit cette situation dans des personnages et des métiers. Peter, qui est pasteur, doit signaler des absences de plus de 24 heures de sa paroisse. Par contre, Harriet et Ashley, chercheurs de renom, doivent voyager au quotidien. Ils ont pourtant une relation stable depuis 17 ans, mais cela leur arrive de se donner rendez-vous dans des aéroports. Et un jour, par un étrange accident, il y a l’irruption d’un amour plus ancien, plus radical, la « Vor-Liebe » [au sens direct, le titre du roman signifie « préférence », mais il peut être compris dans le sens d’ « amour premier » ou « amour ancien »]. Il s’agit du premier amour enthousiaste et illimité que Harriet, alors âgée de 15 ans, a éprouvé pour Peter. La force de ces sentiments ne correspond nullement à la vie actuelle de cette femme.

Tout d’un coup, le tissu de sa vie commence à se défaire, y compris au travail. Les Anglais disent : « You cannot have the apple and eat it », mais c’est exactement ce que souhaite Harriet. Elle se pose la question de ce qu’elle sent au juste. Comment reconnaitre ses sentiments et ceux des autres ? Est-ce qu’ils sont vrais, durables ?

Dans un des derniers chapitres, Harriet et Peter se rendent à Bruxelles. Est-ce un lieu bien choisi pour y passer un week-end en amoureux ?

Bruxelles est un endroit merveilleux pour mes personnages, pour leur aventure légèrement désespérée et très tendre à la fois. D’un coté, c’est une ville de voyageurs, de gens qui sont là du lundi matin au jeudi soir. De l’autre coté, c’est une ville étonnante, pleine de contrastes – entre riches et pauvres, entre langues… J’y ai observé un mélange voluptueux de crasse, de chaos et d’humour déjanté. C’est en premier lieu cet humour qui me plait, combiné au laisser-faire que la ville respire. Du chocolat, des frites et de la bière, ou bien l’Atomium, l’Icare de Breughel et la Mort subite – voilà autant de triangles des Bermudes pour des amoureux. Aucune autre ville ne pourrait offrir cela.

Quelles sont vos occupations actuelles et futures ?


Le printemps 2011 verra la publication de mon recueil Richtig liegen. Geschichten in Paaren. Ces récits parlent de trajectoires, d’amours et d’accidents en Allemagne. Il y est également question d’ambition et de honte, du bonheur, du vieillissement de la population qui est un des enjeux charniers des décennies à venir. J’aurai bientôt 50 ans, je connais mon sujet ! Je m’intéresse aux effets psychologiques du vieillissement. Qu’est-ce qu’on refoule, quels changements se produisent au niveau du cerveau ? Qu’est-ce qu’on gagne ? Quels sont les choix auxquels la vie nous confronte ?

© Ulrike DraesnerUn autre sujet qui est reflété dans plusieurs récits : la frontière entre l’homme et l’animal. La détention d’animaux et les expérimentations animales m’intriguent en tant que sujet pour un nouveau roman. Dans ce contexte, je fais actuellement des visites dans des zoos et des instituts de recherche. Il y a 25 ans, lors de mes études de droit, les animaux étaient des choses dans la loi allemande – cela a heureusement changé. Mais compte tenu des derniers résultats de recherche sur les grands singes, maintes questions dans la relation homme-animal restent à explorer. J’ai l’impression que c’est quelque chose de profondément humain de se raconter des histoires. La fiction est un moyen dont nous autres humains disposons pour nous expliquer le monde, et c’est ainsi que nous savourons l’invention et la fantaisie.

Sebastian Seiffert
© Goethe-Institut Brüssel
octobre 2010
Mail Symbolinternetredakteur@bruessel.goethe.org
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