Joseph Vogl sur l'économie
La main du diable

Coverausschnitt des Buches „Das Gespenst des Kapitals“ von Joseph Vogl; © diaphanes
Coverausschnitt des Buches „Das Gespenst des Kapitals“ von Joseph Vogl | © diaphanes

Malgré toutes les crises qui secouent l’économie mondiale et le système financier international, beaucoup semblent encore penser que le marché n’est pas seulement un lieu de réajustement rationnel mais aussi un lieu où s’exercent des forces auto-stabilisatrices. Une grande partie des sciences économiques et financières est même fondée sur cette hypothèse. Dans son essai « Das Gespenst des Kapitals », Joseph Vogl analyse notre connaissance de l'économie et se demande comment il est encore possible de parler d’un sensé et rationnel alors que les crises se multiplient sur les marchés.

Le système capitaliste repose sur l’idée d’une autorégulation de l’économie de marché où se déploient des forces qui se stabilisent d’elles-mêmes. Selon cette théorie, l’offre et la demande s’ajustent mutuellement en fonction du prix et les biens sont distribués efficacement et de manière équilibrée. L’État ne doit donc intervenir que si le marché échoue, par exemple dans le secteur culturel. En dehors de ces exceptions, l’économie de marché est considérée comme le système le plus efficace d’organisation de relations d'échange. Les crises ne trouvent pas leur origine dans le système lui-même mais s'expliquent par des facteurs extérieurs au marché, par exemple une politique économique défaillante.

De la concurrence dans tous les secteurs de la vie

Cette idée toute puissante d'un marché rationnel et autorégulateur est au cœur de l'essai de Joseph Vogl. Une notion qu’il a baptisée écodicée, par analogie avec le terme théodicée inventé par Leibniz au XVIIIe siècle pour désigner la doctrine qui justifie l’omnipotence de Dieu malgré l’existence visible du mal Vogl décrit comment l’économie, a élaboré une vaste doctrine de justification empruntée à la théologie, qui, malgré toutes les crises économiques et financières, défend toujours l’idée d’un marché rationnel.

Une doctrine aux conséquences énormes: la prédominance de cette idée, pratiquement jamais remise en question, a abouti, selon Vogl, à la plus grande « expérience sociale de masse » de notre époque, à savoir l’extension du principe de la concurrence à tous les secteurs de la société. Le libre-marché étant censé garantir une répartition efficace des ressources, des secteurs non-économiques – comme la santé et l’éducation – sont de plus en plus organisés et régis selon les principes du marché et l’homme soumis à la perspective économique dans toutes ses relations sociales.

Les débuts de l'écodicée

Joseph Vogl Joseph Vogl | © Stephanie Kiwitt Vogl retrace l’émergence de cette idée dans le discours économique du XVIIIe siècle pour montrer que le marché rationnel est avant tout un dogme et non une description de la réalité. C’est dans les écrits du philosophe moral écossais Adam Smith qu’on trouve sans doute la plus célèbre métaphore de l’écodicée : dans Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, Smith explique qu’à la manière d’une « main invisible », le marché régule l'intérêt individuel au bénéfice de l'intérêt collectif.

Ce désir constant d’harmonie serait selon Smith et sa théorie économique, une loi de la nature sociale. Mieux : le marché précèderait la société. L'ordre économique capitaliste ne serait dès lors pas seulement le meilleur système économique que l'on puisse imaginer mais aussi le système imposé par la morale. L'État n'aurait donc pour seule tâche que de garantir les conditions de marché idéales. Il ne doit dès lors pas intervenir sur le marché, même avec de bonnes intentions.

« Le prix tient déjà compte des développements futurs »

Mais l’économie a fondamentalement changé depuis l’époque d’Adam Smith. Vogl décrit comment la mise en circulation d’une monnaie non couverte comme moyen de paiement international et l’abolition des taux de change fixes dans les années 1979 ont fait émerger l’économie financière moderne. Une économie qui permet la création de richesses non pas par la seule production de marchandises mais rien que par l’argent. Des chaînes d’endettement infinies financent des investissements présents aux dépens du futur. Grâce à des instruments financiers de plus en plus complexes, des transactions pour ainsi dire incompréhensibles rapportent de l’argent. Et pour explique ce processus, Vogl prend l’exemple des contrats à terme sur futures : « Une personne qui ne possède pas un bien et qui ni n’envisage ni ne souhaite en avoir un un jour, le vend à une personne qui na elle aussi que faire de cette marchandise et qui d’ailleurs ne la recevra de toute façon pas. »

Les marchés financiers étant contraints de spéculer sur l’évolution future, l’on tente fiévreusement, depuis les années 1970, de mettre au point des formules pour calculer l'évolution des prix futurs. Cette « transformation, digne d'un Prix Nobel, de jeux de hasard en science de la finance » transfère l'idée d'un marché rationnel des marchandises aux marchés financiers. Car ce genre de calcul n’est possible qu’en prenant pour hypothèse que les fluctuations du marché sont soumises à des lois internes et qu'elles n'ont absolument rien d'arbitraire. Les sciences financières contemporaines nous enseignent que la régulation de l'offre et de la demande, essentielle à l’équilibre du marché, est assurée grâce au calcul possible des risques : les perspectives de profit sont faibles pour investissements considérés comme « sûrs » étant donné qu’ils sont chers, tandis que les investissements à risque promettent des rendements élevés. Comme le dit Joseph Vogl, « le prix tient déjà compte des développements futurs ».

La « tempête parfaite » – la fin de l'écodicée ?

Cependant, les marchés de marchandises et les marchés financiers sont fondamentalement différents : en raison de l’élément spéculatif, ces derniers imposent la conformité. Une hausse du cours des actions n'entraîne pas une diminution de la demande mais tend plutôt à confirmer la tendance à la hausse. Et des prix à la baisse renforcent le mouvement de vente et accélèrent dès lors l’effondrement des cours.

Dès lors, les « fluctuations de prix sur les marché financiers » entrainent des « réactions d'ajustement rationnelles et celles-ci à leur tour à des des systèmes cohérents qui conduisent eux-mêmes, par le biais d’un feedback positif, à une tempête parfaite ». Le théorème de l’équilibre de l’économie classique se voit donc inversé: le mécanisme de marché n’oriente pas l'action des individus dans une direction positive comme l'affirmait Adam Smith. Au contraire, les marchés financiers produisent une « irrationalité systématique par des processus de prise de décision rationnel ». Vu sous cet angle, les crises ne sont aucunement des anomalies, mais elles sont inhérentes au système et sont dès lors inévitables. Faisant allusion à la métaphore de la main invisible, Vogl écrit : « Si une main invisible intervient ici, alors, elle est de nature diabolique. »

La stabilité de nos économies dépend entièrement du bon fonctionnement des marchés financiers. Toutefois, notre économie mondialisée échappe aujourd’hui à presque tout contrôle politique. En cause notamment, les vastes mesures de dérégulation prises dans les années 1980 dans le contexte d’une véritable foi dans les capacités d’autorégulation du marché. L’absence d’influence politique est totalement disproportionnée par rapport à la répartition des risques : chacun doit supporter les coûts du sauvetage du système financier. Il faut selon Vogl s'opposer à cette conception et pour cela, nous devons démystifier le marché et mettre fin à l'écodicée.
 

Joseph Vogl: Das Gespenst des Kapitals. diaphenes 2010/2011, ISBN 978-3-03734-116-.