La philosophie en Allemagne
Les limites du comportement humain

Kurfürstin Sophie setzt Gottfried Wilhelm Leibniz den Lorbeerkranz auf. Geschichtsfries am Neuen Rathaus Hannover

La philosophie allemande a contribué de manière importante au débat international, dans le contexte du rationalisme (Leibniz, Wolf) puis de l'anthropologie historique des Lumières (Herder). Kant a ensuite inversé le mouvement du questionnement philosophique, en s'intéressant aux conditions qui rendent possible l'expérimentation scientifique et la pratique de la raison.

La philosophie s'intéresse aux limites du comportement humain qui surgissent lors des conflits opposant différents ensembles de valeurs. L'étude de ces limites requiert une observation approfondie du monde et une maîtrise de l'argumentation systématique, en particulier afin de faire la distinction entre savoir et ignorance. La philosophie allemande a contribué de manière importante au débat international, dans le contexte du rationalisme (Leibniz, Wolf) puis de l'anthropologie historique des Lumières (Herder). Kant a ensuite inversé le mouvement du questionnement philosophique, en s'intéressant aux conditions qui rendent possible l'expérimentation scientifique et la pratique de la raison. Aussi contestée soit-elle, son approche universelle n'en continue pas moins d'alimenter le débat, aujourd'hui encore. Les préromantiques et les idéalistes allemands (Fichte, Schelling, Hegel) ont également eu une résonance internationale, chacun de ces courants proposant sa propre interprétation des conséquences de la Révolution française sur la modernité.

De nombreuses critiques, pour la plupart inconciliables entre elles, se sont formées contre la philosophie de la raison au 19ème siècle, avec des conséquences contradictoires qui sont restées visibles au 20ème siècle. Schopenhauer s'interrogeait dans son éthique de la compassion sur les répercussions positives et négatives de la formation de la volonté. Karl Marx prédisait que l'analyse scientifique de l'économie capitaliste, liée au soulèvement des travailleurs, permettrait de donner naissance à une société mondiale dans laquelle les êtres humains ne seraient plus exploités. Pour Nietzsche le nihilisme, ou négation de l'être, était né du ressentiment judéo-chrétien face à des forces élitistes. Pour le vaincre, il lui opposait un défi, celui du dé passement de soi.

Face à ces critiques de la raison, sont apparues, à la fin du 19ème siècle et dans le premier tiers du 20ème siècle, des justifications nouvelles, lesquelles trouvaient leurs fondements dans les modèles de la science empirique (Mach) ou de la logique formelle (Frege). Les deux modèles ont fusionné dans le néokantianisme, avant d'être repris par les cercles de philosophes viennois (Carnap, Neurath) et berlinois (Reichenbach), ainsi que par Wittgenstein et Popper dans leurs premiers travaux.

De son côté, Dilthey a défini la raison de façon herméneutique, dans le rapport entre expérience vécue, expression et compréhension. Husserl a opposé à cela une phénoménologie totalement différente des concepts et des perceptions, visant à définir la subjectivité absolue. Dans ses travaux ultérieurs, il a critiqué l'aliénation des sciences et de la technique dans un monde physique caractérisé par son intersubjectivité. Cassirer de son côté a développé une philosophie des formes symboliques qui devait servir de cadre à une meilleure compréhension de l'évolution culturelle du monde. L'Ecole de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse) a donné naissance à une nouvelle critique marxiste de la société. La neutralisation phénoménologique de l'antithèse entre physique et psychique de Scheler a ouvert la voie à la justification de l'anthropologie philosophique de Plessner : celle-ci justifiait la dichotomie entre le corps et l'âme par le principe de l'insondabilité de l'être humain (Misch).

Les porte-parole de cette philosophie moderne ont été poussés à l'exil sous le national-socialisme, et peu d'entre eux revinrent en Allemagne après la deuxième guerre mondiale. Si l'Ecole de Francfort a joué un rôle prédominant dans les années 60, la philosophie n'a suscité à nouveau un véritable intérêt dans le pays qu'à partir des années 70. Pendant sa période « d'émigration intérieure » dans l'Allemagne nazie, Karl Jaspers a développé une philosophie existentielle qui visait la réconciliation avec la philosophie de la raison. La philosophie existentielle de Heidegger, discréditée par son orientation politique, a été mise à mal par ce qui a constitué un tournant en faveur d'une philosophie humaniste de l'être. Cette transformation a permis à l'herméneutique philosophique de Gadamer de voir le jour après la guerre et même d'avoir un retentissement international.

Lorenzen a lancé le constructivisme, tandis que Henrich prônait une philosophie de la subjectivité basée sur la reconstruction de l'idéalisme allemand. La transformation entreprise par Apel a attiré l'attention sur les fondements sémiologiques du pragmatisme américain, qu'Habermas a continué d'étudier et de développer. Ses études sur la linguistique et l'intersubjectivité de la raison dans les échanges de communication ont donné naissance à une nouvelle approche critique de la société moderne. De son côté, Luhmann a rejeté la traditionnelle philosophie de la raison européenne au profit de systèmes auto-référants.

Depuis, la philosophie allemande contemporaine a vu les échanges avec les représentants anglo-saxons du néo-pragmatisme (Abel, Frank) se normaliser et ceux avec les mouvements quasi-transcendentaux de la philosophie française (Foucault, Derrida) se renforcer, comme l'illustrent les travaux de Waldenfels et de Welsch. On assiste parallèlement à une renaissance systématique des tendances actuelles basées sur la philosophie de tradition allemande.