« Western » À la rencontre de l'autre

Comme dans un western classique : l’ouvrier du bâtiment Meinhard apprend à monter un cheval sauvage. |
Comme dans un western classique : l’ouvrier du bâtiment Meinhard apprend à monter un cheval sauvage. | | © 2017 Komplizen Film, Chouchkov Brothers, coop99, KNM

Un western moderne en Europe de l’Est : « Western » raconte l’histoire d’ouvriers du bâtiment allemands venus construire une centrale hydroélectrique en Bulgarie. La rencontre avec les villageois locaux ne se déroule pas toujours sans heurts, c’est le moins qu’on puisse dire.

Un genre presque oublié pour raconter une histoire très actuelle : Western, troisième long-métrage de la réalisatrice allemande Valeska Grisebach, est exactement ce que le nom semble indiquer. Depuis la première au Festival de Cannes en 2017, le film a été acclamé par la critique. Cela peut s’expliquer en partie par le fait qu’il traite de la migration et de la xénophobie, des sujets d’actualité qui dominent le débat en Europe aujourd’hui. Dans Western, Grisebach montre comment les gens de deux pays européens parviennent à une meilleure compréhension, parfois même à trouver l’amitié, malgré des cultures et des langues très différentes.

« UNE ÉTRANGE FASCINATION »

« En tant que genre, le western avec lequel j’ai grandi dans les années 70 à Berlin-Ouest exerce encore aujourd’hui sur moi une étrange fascination », explique Grisebach. Pour son premier western, elle a choisi le décor dans lequel Pierre Brice et Lex Barker, alias Winnetou et Old Shatterhand, ont signé un pacte de sang dans les années 60 : à l’époque, de nombreux films populaires en Allemagne, inspirés des livres de Karl May, ont été tournés dans les Balkans plutôt qu’aux États-Unis.

Contrairement à la plupart des films du genre, l’action de Western ne se déroule pas en Amérique, mais dans la campagne bulgare, où un groupe d’ouvriers du bâtiment allemands a été envoyé pour construire une centrale hydroélectrique le long d’un fleuve. Sur fond de tableaux paysagers, l’histoire de Grisebach suit les ouvriers dans leur découverte de cette terre inconnue. Les hommes semblent considérer la Bulgarie comme une sorte de Far West, où les règles habituelles et les contraintes liées à la civilisation ne s’appliquent pas.

 Sur le plan dramatique, Grisebach utilise la tradition du western classique, en faisant s’affronter les deux hommes qui tiennent les rôles principaux. L’affrontement se joue entre le charmant et prévenant Meinhard, seul nouvel arrivant allemand à chercher le contact avec les villageois bulgares, et Vincent, sexiste et enclin à la violence, qui fait preuve de mépris pour les habitants du village. Meinhard est dépeint comme un «cow-boy solitaire », un marginal paisible. Alors qu’au début du film, il prétend « être ici pour gagner de l’argent », il devient vite évident qu’il recherche beaucoup plus dans ce pays étranger : un sentiment d’appartenance et une nouvelle identité culturelle.
 
Le début du film ressemble à une étude des personnages et du milieu, centrée sur la dynamique au sein du groupe d’hommes - vantardise autour des femmes, machisme ritualisé, conversations grossières, mais aussi moments d’amitié et de solidarité autour du feu de camp du soir. Le film est unique en ce sens qu’il met en scène des acteurs amateurs, de « vrais » ouvriers du bâtiment, dont certains ont été approchés par la réalisatrice Grisebach dans la rue. Comme le personnage principal Meinhard Neumann, qu’elle a repéré par hasard à la foire aux chevaux à Havelberg près de Berlin : « Il m’a fait l’effet d’une icône du cinéma que l’on croise soudain dans la réalité. Comme s’il était tout droit sorti d’un western des années 30 ou 40 et qu’il était prêt à entrer dans mon film. » D’autres, comme l’installateur d’échafaudages Reinhardt Wetrek, qui joue Vincent, ont été auditionnés pour leur rôle. Les acteurs ont participé à l’écriture des dialogues, et chacun parle son dialecte maternel, ce qui donne aux scènes un flux très naturel.
 

  • Le film « Western » raconte l'histoire d'ouvriers allemands qui vont en Bulgarie pour construire une centrale hydroélectrique. © 2017 Komplizen Film, Chouchkov Brothers, coop99, KNM
    Le film « Western » raconte l'histoire d'ouvriers allemands qui vont en Bulgarie pour construire une centrale hydroélectrique.
  • Les ouvriers semblent considérer la Bulgarie comme une sorte de Far West : ils hissent le drapeau allemand sur leur camp et frappent agressivement les femmes du village © 2017 Komplizen Film, Chouchkov Brothers, coop99, KNM
    Les ouvriers semblent considérer la Bulgarie comme une sorte de Far West : ils hissent le drapeau allemand sur leur camp et frappent agressivement les femmes du village
  • Meinhard (Meinhard Neuman), un ouvrier du bâtiment charmant et attentionné, est un nouvel arrivant allemand et est intéressé à communiquer avec les villageois. © 2017 Komplizen Film, Chouchkov Brothers, coop99, KNM
    Meinhard (Meinhard Neuman), un ouvrier du bâtiment charmant et attentionné, est un nouvel arrivant allemand et est intéressé à communiquer avec les villageois.
  • Meinhard se lie d'amitié avec Adrien, le chef du village (Syuleyman Alilov Letifov), et bien que les deux hommes semblent souvent parler à contre-courant, ils finissent par se comprendre à un niveau plus émotionnel. © 2017 Komplizen Film, Chouchkov Brothers, coop99, KNM
    Meinhard se lie d'amitié avec Adrien, le chef du village (Syuleyman Alilov Letifov), et bien que les deux hommes semblent souvent parler à contre-courant, ils finissent par se comprendre à un niveau plus émotionnel.
  • Pour son premier Western, la réalisatrice Valeska Grisebac a choisi la Bulgarie rurale comme toile de fond. © 2017 Komplizen Film, Chouchkov Brothers, coop99, KNM
    Pour son premier Western, la réalisatrice Valeska Grisebac a choisi la Bulgarie rurale comme toile de fond.
  • Meinhard est-il le gagnant? Il n'y a pas de gagnants ou de perdants en tant que tels dans « Western ». © 2017 Komplizen Film, Chouchkov Brothers, coop99, KNM
    Meinhard est-il le gagnant? Il n'y a pas de gagnants ou de perdants en tant que tels dans « Western ».

LE PUBLIC ENTRE DEUX MONDES

Peu à peu, le film dépeint les premières rencontres entre Allemands et Bulgares. Les problèmes logistiques ralentissent à plusieurs reprises la construction de la centrale hydroélectrique, ce qui donne aux hommes le temps d’explorer la région. Mais il n’est pas toujours facile d’entrer en contact avec les habitants du village voisin, c’est le moins qu’on puisse dire. Cela est dû en grande partie au comportement grossier des visiteurs, qui hissent le drapeau allemand au-dessus de leur campement et draguent les femmes du village avec agressivité.

La barrière de la langue entraîne souvent des problèmes de communication. Les ouvriers du bâtiment et les villageois ne parlent que leur langue maternelle et ne maîtrisent l’anglais que de façon rudimentaire, voire pas du tout. Les dialogues ne sont pas doublés, ce qui permet de mettre en lumière les malentendus. Grisebach place son public entre les deux mondes, les spectateurs suivant les deux côtés de la conversation par le biais des sous-titres.

Le film montre aussi comment la communication peut parfois transcender les barrières culturelles et linguistiques : Meinhard se lie d’amitié avec Adrian, le chef du village, et malgré tous les malentendus entre les deux hommes, ils en viennent à se comprendre à un niveau plus émotionnel. Dans une scène particulièrement émouvante, Meinhard évoque le traumatisme lié à la perte de son frère. Et bien qu’Adrian ne parle pas un mot d’allemand, il comprend immédiatement que Meinhard partage une histoire tragique.
 
Dans Western, la question de savoir quelle approche est à privilégier dans les relations avec l’étranger reste ouverte – il n’y a pas de distinction claire entre le gentil et le méchant, comme dans un western classique, et donc ni gagnant, ni perdant. Le film s’abstient de donner une réponse toute faite et donne matière à réflexion. C’est un film qui explore et reflète les défis de notre époque et qui tente d’identifier la meilleure voie à suivre.

valeska grisebach

Née en 1968 à Brême, la réalisatrice Valeska Grisebach vit aujourd’hui à Berlin, où elle donne des cours à l’Académie allemande du film et de la télévision de Berlin (Deutsche Film- und Fernsehakademie Berlin). Après des études de philosophie, de langue et de littérature allemande, elle est entrée à la Wiener Filmakademie en 1993. Son film de fin d’études, Mein Stern (Mon étoile) (2001) a remporté plusieurs prix, tout comme son second film Sehnsucht (Désir(s)), présenté au festival international du film de Berlin (la Berlinale) en 2006. Western est son troisième long-métrage. Il a été présenté pour la première fois au Festival de Cannes en 2017.