À l'occasion de l'anniversaire de Herbert Grönemeyer  Le thérapeute de l’âme allemande

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Herbert Grönemeyer Collage live 1986, 2007 et 2024 (de gauche à droîte) v.l. © Herbert Grabe), NowakW, CC BY 3.0 via Wikimedia Commons, © Petra Jost, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons, © Leonhard Lenz, CC0, via Wikimedia Commons

Le 12 avril marque les 70 ans de Herbert Grönemeyer. Il est le musicien allemand qui a connu le plus grand succès. Ses chansons font partie du patrimoine culturel pop et son engagement social lui a valu le Prix National (Deutscher Nationalpreis). La raison pour l’enthousiasme évoqué chez les Allemands depuis plus de quatre décennies n’est pas une stratégie secrète, mais une profonde compréhension des épreuves de la vie.

Après plus de 45 ans dans le domaine musical, Herbert Grönemeyer semble toujours vouloir changer de sujet lorsque ses fans lui racontent à quel point sa musique les a aidés à endurer des moments durs. Ceci ne veut pas dire qu’il n’apprécie pas d’être ce « rayon de lumière dans la nuit » qu’il attribue, dans sa chanson « Demo (Letzter Tag) », à son amour restant encore à trouver. Il semble plutôt être déconcerté par le fait que ses fans souhaitent lui donner un tel aperçu de leurs moments de souffrance. Lorsque j’ai rencontré Herbert Grönemeyer lors de sa tournée américaine en 2013, il avait déjà atteint tout ce qu’il était possible d’atteindre sur la scène musicale allemande. Des stades à guichets fermés avec plus de 60 000 fans qui, formant une gigantesque chorale, se balançaient au rythme de la musique et qui connaissaient les paroles par cœur, onze Echo, le prix musical le plus prestigieux du secteur jusqu’en 2018, et plus de 22 millions d’albums vendus. Cela fait de lui le musicien allemand ayant connu le plus grand succès commercial de tous les temps.

Pourtant, il est loin d’avoir l’attitude d’une superstar. D’un ton décontracté et avec un intérêt sincère, il s’est entretenu avec moi pendant quelques minutes après son concert à l’Irving Plaza de New York. Nous étions unis par le souvenir d’une petite enfance passée dans le Harz (né à Göttingen, Grönemeyer a passé ses trois premières années à Clausthal-Zellerfeld).
Herbert Grönemeyer en coulisses à New York, à l'Irving Plaza, en 2013, avec Annette Baran de l'équipe GEGENÜBER

Herbert Grönemeyer à New York en 2013 avec Annette Baran, de l'équipe GEGENÜBER | © Annette Baran

Ce n’est que lorsqu’il a entendu d’avoir aidé d’autres personnes à surmonter leur « chagrin d’amour » et les « années d’adolescence » tumultueuses qu’il s’est tu et a baissé les yeux vers le sol. Je me souviens aussi de la chaleur dans sa voix, avec laquelle il s’adressait à tous ceux qui, alignés derrière moi, avaient réussi à obtenir un laisser-passer pour les coulisses et qui, tout comme moi, ressentaient le besoin de le remercier pour ses chansons qui les avaient aidés dans les moments difficiles. De son malaise, j’avais alors déduit qu’il n’aimait pas s’immiscer dans la vie privée des autres.

Ses passions hors de la musique

Il ne semble accorder un accès à sa vie intérieure que par sa musique. De  Flugzeuge im Bauch à Halt mich, les musiciens allemands qui ont su partager avec leur public de tels univers émotionnels avec une telle puissance vocale sont rares. Il n’est donc pas étonnant qu’il établisse une frontière rigide entre la vie publique et sa vie privée. Il ne souhaite guère parler de son influence musicale sur tant d’âmes allemandes, mais il essaye plutôt d’aborder des sujets qui concernent tout le monde. Depuis des années, il met sa popularité au service de la démocratie, des droits de l’homme, de la justice sociale, de l’aide aux réfugiés, de la sensibilisation au VIH et de la promotion culturelle. Avant de se consacrer entièrement à la musique, il s’est essayé au métier d’acteur – certains se souviennent peut-être encore de son rôle dans le film de guerre de Wolfgang Petersen, Das Boot. Mais le métier d’acteur ne le comblait pas autant que la musique. Il a percé au milieu des années 1980 avec 4630 Bochum, et dès lors, son succès a été imparable.

S'ensuivit une carrière musicale fulgurante, au cours de laquelle Herbie, comme on l'appelle affectueusement en Allemagne, a offert aux Allemands de nombreuses chansons entraînantes telles que Was soll das?, Kinder an die Macht et surtout Männer avec la question « Wann ist der Mann ein Mann? » (Qu’est-ce qui fait qu’un homme est un homme?), qui fait chanter des millions de personnes jusqu’au présent. La génération X allemande connaît par cœur beaucoup de ces refrains, qu’ils soient fans ou non.

Un bouleversement décisif dans sa vie

Lorsqu’il a perdu son frère en 1998, puis sa première femme deux jours plus tard, il s’est retiré de la scène. Après ces coups du destin et une pause de quatre ans, à l’exception de quelques concerts, Grönemeyer a fait son retour avec l’album Mensch (l’humain). Ce chef-d’œuvre traitant du deuil et de la mort est considéré comme l’un des albums les plus réussis de l’histoire de la musique allemande. La chanson titre a été écoutée 18,6 millions de fois seulement considérant les chiffres sur Spotify. Il y chante :
L'être humain s'appelle ainsi
parce qu'il oublie,
parce qu'il refoule,
parce qu'il rêve et s'endurcit,
parce qu'il réchauffe quand il raconte,
parce qu'il rit,
parce qu'il vit –
Tu me manques.
Herbert Grönemeyer « Mensch »
La mentalité allemande est-elle encline aux paroles de chansons mélancoliques ? Avons-nous besoin de Herbie pour nous soigner, pour regarder la douleur en face ? Quand il chante :
Je tourne autour de toi,
Je m’interpose contre le mauvais œil,
Je prendrai tes larmes à ma charge,
Surmonter toutes les souffrances,
toutes les tortures.
Nous savons que nous pouvons être forts.
Herbert Grönemeyer « Ich dreh mich um dich »

La musique d’Herbie est plutôt destinée aux oreilles allemandes, ce que confirme également son succès modéré aux États-Unis. En 2012, il a publié I Walk, un album en anglais reprenant plusieurs de ses chansons connues. Malgré un soutien de personnalités connues – comme Bono, qui chante un duo avec lui sur l’album Mensch –, l’album et la tournée n’ont pas permis de percer vraiment.

Grönemeyer est unique

Sans se laisser arrêter, il a depuis sorti trois autres albums en allemand – et chaque nouvelle sortie le confirme : il y a des voix que l’on reconnaît immédiatement.

Herbert Grönemeyer possède une voix de ténor si caractéristique et si grave, quand même capable de monter aisément dans les aigus, que tout le monde sait : c’est Herbie qui chante. C'est un artiste dépourvu de tout glamour, qui dédaigne les vêtements de luxe et qui laisse son art, et non son apparence, s'exprimer sur scène. Pour ceux qui ne sont pas familiarisés avec la langue allemande, sa voix et sa façon de chanter peuvent paraître étranges. Avec sa voix caractéristique, tantôt forte et captivante, tantôt apaisante, son chant incarne toute la diversité des émotions. Sa force réside dans le fait qu’il incarne l’authenticité, la simplicité et l’honnêteté.
Herbert Grönemeyer en concert avec Bono de U2 lors du concert « Deine Stimme Gegen Armut P8 », en 2007

Herbert Grönemeyer en concert avec Bono de U2 lors du concert « Deine Stimme Gegen Armut P8 », en 2007e Gegen Armut P8 concert", 2007 | © Matthias Muehlbradt from Berlin, Germany, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons

Depuis plus de 40 ans, Grönemeyer contribue à ancrer la tolérance au niveau collectif. En Allemagne, il ne cesse de prôner la solidarité, la diversité et l’empathie, qu’il considère comme des éléments indispensables de l’identité allemande. Il lui arrive parfois d’essuyer des critiques. Lors d’un concert à Vienne en février 2026, où il a appelé « la droite » à « retourner dans ses trous » et il a exigé la fin de « la haine et des terribles divagations de la droite ». Ce discours lui a valu d’être accusé de se livrer à des « diatribes haineuses » et de ne pas incarner la cohésion qu’il prône.

Ces critiques pèsent toutefois beaucoup moins lourd au regard de son engagement de plusieurs décennies en faveur des causes sociales. Début avril, il s’est vu décerner le Prix national allemand 2026 pour l’ensemble de son œuvre musicale et son engagement en faveur d’une société démocratique. Herbie, qui a fêté ses 70 ans le 12 avril, continue de faire appel à notre conscience à travers ses chansons, mais d’égal à égal, sans avoir l’air d’être doctoral. Nous lui souhaitons de toujours trouver des saucisses au curry et des places de parking quand il en a besoin, et de continuer à nous faire rire et pleurer avec ses chansons !

Merci, l’humain Grönemeyer.

Ce qu'il faut savoir sur Herbert Grönemeyer

  • C'est l'artiste allemand qui a vendu le plus d'albums en Allemagne.
  • 4630 Bochum (code postale de Bochum) a été vendu à presque 3 millions d'exemplaires.
  • La chanson Männer (1984) aborde les rôles sociaux et a déclenché en Allemagne un vaste débat sur l'identité masculine.
  • L'album Mensch est resté plus d'un an au hit-parade des albums allemands.
  • Il a été le premier artiste non anglophone à sortir un album MTV Unplugged (1995).
  • Sa chanson Flugzeuge im Bauch dans la version d'Oli P. est un des singles allemands les plus endus de tour les temps 
  • Il est connu pour ses tournées à guichets fermés dans des stades, avec plus de 60 000 spectateurs par concert.
  • Der Mond Ist Aufgegangen (Volkslied von 1779) est toujours la dernière chanson d’un concert de Grönemeyer.