Toute sa vie, Thomas Mann s’est heurté à la contradiction entre ses origines bourgeoises et sa vocation artistique. Aperçu d’un dilemme qui traverse son œuvre littéraire de manière si singulière.
Le conflit intérieur
Les parallèles faits entre le personnage fictif et son créateur sont évidents. Thomas Mann est né en 1875 dans une famille de commerçants aisée et respectée de Lübeck. Comme son personnage Tonio Kröger, il délaisse très jeune sa patrie hanséatique pour tracer les lignes d’une nouvelle vie, celle d’un écrivain. S’il parvient à un certain détachement physique, son esprit ne se libère pas complètement de ses origines bourgeoises, à l’instar de son alter ego littéraire Tonio Kröger. Thomas Mann se retrouve inévitablement livré à la contradiction existentielle entre le monde de la bourgeoisie et celui de l’art. Un dilemme qu’il porte déjà en lui par son père issu du nord de l’Allemagne et sa mère originaire du Brésil, deux modes de vie si différents. Ainsi, quand il fait dire à Tonio Kröger : « Je suis placé entre deux mondes, je ne me trouve chez moi dans aucun, aussi la vie est-elle pour moi un peu pénible », cette déclaration reflète pleinement son propre sentiment d’appartenance ambivalente et cette métaphore qui consiste à être assis entre deux chaises, sujet qui ponctue régulièrement ses premiers récits.Artiste contre bourgeois
Tiraillés entre le monde de l’art et celui de la bourgeoisie, les personnages de Thomas Mann font chacun à leur manière l’expérience de cette même dualité. Outre Tonio Kröger, Gustav von Aschenbach porte aussi en lui ces deux univers. Le personnage principal de La mort à Venise, roman paru en 1911, est un célèbre écrivain adulé pour ses exploits littéraires. Un auteur qui ne vit donc pas en marge de la société et ne s’y oppose pas. La vie de Gustav von Aschenbach est plutôt celle d’un bourgeois, guidée par des idéaux prussiens et une discipline journalière lors de laquelle il « s’asperge le torse et le dos d’eau froide », appliquant sa devise qui est de « persévérer ». Mais malgré toute cette tempérance, il demeure un artiste, un esthète. Homme vieillissant, von Aschenbach tombe à Venise sur le jeune Tadzio, tout juste 14 ans, incarnation de la beauté absolue. Débute alors un abandon de soi grisant qui se termine par la mort à Venise, devenu le titre du roman.Court récit publié en 1903, Tristan n’oppose pas le monde de la bourgeoisie à celui de l’art au sein d’un même personnage. Ce sont ici deux personnages qui animent le décor d’un sanatorium perché dans les montagnes, deux hommes que tout oppose : l’écrivain sans succès Detlev Spinell et le riche homme d’affaires Klöteryahn. Spinell, qualifié de « vieux nourrisson » en raison de sa faible physionomie, ne souffre d’aucune affection physique mais reste au sanatorium car il pense que la maladie et la proximité avec la mort ennoblit les gens. Monsieur Klöteryahn au contraire, aisé et bien portant, incarne à lui seul la vie et sa prospérité. Placée symboliquement entre les deux hommes, Gabriele Klöteryahn, l’épouse du riche commerçant, souffre d’une lésion à la trachée, amaigrie et épuisée suite à la naissance de son fils. La manipulation exercée sur elle par Spinell, artiste morbide qui la force à jouer du piano, lui coûtera finalement la vie.