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Irak
Être autre dans une autre langue

Reihe die Fremdsprache als Fremde, Illustration
©Goethe-Institut/ Laura Pannasch

Quand vous quittez votre maison ou votre environnement familier – de gré ou de force, en migrant ou en se faisant déplacer – il y a de grandes chances pour que vous vous sentiez étranger dans votre nouvel environnement. Les gens migrent pour diverses raisons et se sentent étrangers de différentes façons : dans l’espace physique – le lieu lui-même – ou la nouvelle langue qui désormais les entoure.

De Nabaz Samad

Même si l’expérience de l’étrangeté est éminemment individuelle et ne se produit pas exclusivement à l’étranger – on peut la faire dans son propre pays, voire dans sa famille –, la souffrance et le traumatisme d’un désastre, humain comme naturel, exacerbent l’expérience.
 
Il va sans dire que nous sommes toutes le produit de processus d’acculturation et de socialisation liés à un lieu et une culture spécifiques. Nous habitions un monde dans lequel nous nous sentions en sécurité, hors de danger, en confiance, un monde que nous connaissions et qui nous connaissait. Nous sentons appartenir à ce monde. Cela se vérifie par la réciproque : les lieux que nous ne connaissons pas instillent de l’insécurité et de la peur en nous. Cette distinction entre familiarité et étrangeté, entre chez soi et au loin, forge nos esprits, nos pensées et notre façon de vivre. Parce qu’ils sont des êtres domestiques, des créatures d’habitude, les humains tracent une ligne entre ce qui est familier et ce qui ne l’est pas. Ainsi, quand quelque chose leur paraît étrange et étranger, ils cherchent à l’adapter jusqu’à se sentir chez eux.

Reihe ©Goethe-Institut/Laura Pannasch

 

« la parole est la maison de l’être. »


À vrai dire, nous sommes toutes nées dans une certaine culture, une certaine société, une certaine famille, un certain lieu et une certaine langue. C’est par notre langue maternelle que la culture, les croyances, les idées et quantité d’autres choses nous ont été et nous sont transmises, et c’est de cette façon que nous les communiquons aux autres. Nous vivons dans cette langue et nous grandissons avec elle ; elle façonne nos idées et notre vie comme un tout. Notre langue maternelle se rapporte à notre être, à notre existence en tant que telle. Aussi, elle recouvre une certaine dimension ontologique. Comme le disait Heidegger : « la parole est la maison de l’être. » Cette déclaration serait particulièrement vraie pour notre langue maternelle. La langue seconde ne peut pas être la maison de notre être de la même façon que notre langue maternelle. Cette dimension ontologique existe simplement pour notre langue maternelle. Pour être nées en elle et pour avoir grandi en elle, toute notre vie est façonnée par elle. Si le « savoir est pouvoir », comme l’a une fois énoncé Francis Bacon, alors nous sommes armés de savoir dans notre langue maternelle, et c’est dans notre langue maternelle que nous sommes les plus puissants.

Je suis né dans une famille kurde. Les Kurdes n’ont pas de nation indépendante. Aussi nous impose-t-on les identités iraquiennes, iranienne, turque ou syrienne. Nous sommes des réfugiés dans nos propres pays. À l’exception de l’Irak, où les Kurdes ont obtenu une langue officielle après le renversement de Saddam Hussein en 2003, la langue kurde n’est actuellement ni officielle ni autorisée dans nos pays respectifs. Nous n’avons d’autre choix que d’apprendre une langue étrangère. En conséquence de quoi, nous sommes étrangers dans ces langues secondes.

d ©Goethe-Institut/Laura Pannasch
 

Anfalisiation


 La première langue seconde avec laquelle je suis entré en conflit fut avec l’arabe, car nous devions l’apprendre en Irak. Mon père avait été « anfalisé » durant la campagne Anfal de 1988 (al-Anfal, « le butin » en français), le génocide perpétré par la Parti Baas irakien pour résoudre une bonne fois pour toutes la « question kurde » en Irak. Je n’ai jamais connu mon père, j’avais alors trois mois quand il fut « anfalisé ». La première fois que j’ai entendu le mot anfal, il sonnait désagréablement et étrangement à mes oreilles. Je n’ai pas compris le mot, dont l’origine est arabo-islamique dans le Coran. Mais j’ai compris qu’il se rapportait à l’absence et à la mort de mon père. Pour moi, anfal est ainsi devenu synonyme de « sans-père », « apatride ». La seconde fois que j’ai entendu le mot anfal était à l’école islamique. Nous y apprenions par cœur des versets du Coran, lesquels ne nous enseignaient que les formes des mots sans leur contenu. Le mot anfal me hante encore aujourd’hui. Il affecte ma perception de l’arabe et concourt à ce que je me sente étranger dans cette langue.
 
Mon expérience avec l’anglais est complètement différente, parce que je l’ai appris de mon plein gré avec pour but déclaré d’aller étudier dans un pays anglophone. Quand je me suis rendu en Angleterre pour mon master de philosophie, tout était nouveau pour moi. C’était comme si mon monde familier avait été détruit, mis sens dessus dessous du jour au lendemain. J’étais d’emblée confronté à des changements radicaux en termes de culture, de croyance, de personnalité et d’existence dans le langage. L’anglais m’a fait sentir étranger faute de pouvoir bien parler et de m’exprimer convenablement. Il me fallait avant tout me familiariser avec ce nouveau monde linguistique.

d ©Goethe-Institut/Laura Pannasch
 


Une réflexion du nouveau monde


Dans ma langue seconde qu’était l’anglais, je me suis senti autre et étranger en ce qu’elle réfléchissait et exprimait le nouveau monde qui m’entourait et différait en tout de l’ancien. Mon ancien moi était sur le tapis et mon nouveau pas encore prêt. Il m’a fallu entièrement me reconstruire contre mon ancien moi, en le mettant de côté tout en devant trouver mon nouveau moi. Mon nouveau moi était encore immature ; à l’heure qu’il est, il est toujours en travaux. Intérieurement, ma langue maternelle et mon ancien moi étaient en conflit avec ma langue seconde et mon nouveau moi. D’un côté, j’avais embarqué pour un voyage exaltant à la recherche d’un nouveau moi et d’une nouvelle langue ; un jeu à somme nulle. De l’autre, mon ancien moi se cramponnait à ma langue maternelle. J’étais au-dessus de l’abîme, suspendu entre les deux.

d Goethe-Institut/Laura Pannasch
 
Quand vous êtes dans un tout nouveau monde et avez quitté l’ancien, vous êtes physiquement là, votre corps est là, mais votre esprit n’est pas encore arrivé. Vous continuez à vivre et résider dans votre langue maternelle, vous continuez à penser dans votre propre langue. C’est parce que vos souvenirs et votre passé sont enracinés dans votre langue maternelle. Quand vous voulez communiquer avec votre nouveau monde, vous devez le faire le plus souvent dans sa langue. Mais cela peut s’avérer délicat : dans votre tête, vous sentirez d’abord le besoin de formuler vos pensées dans votre langue maternelle avant de les traduire. Si vous ne pouvez pas facilement exprimer vos sentiments, vos idées ou, de fait, vous-même dans la nouvelle langue, les problèmes ne tardent pas à arriver. Par conséquent, vous vous sentez autre, sentez qu’il en va de votre identité et de votre personnalité. Vous vous sentez faible et vulnérable parce que vous n’avez pas de langue pour vous défendre. Vous ne maîtrisez pas encore la nouvelle langue, ne la connaissez pas assez et, par conséquent, êtes impuissant. Après ce qui peut passer pour un éternel conflit avec la langue seconde, vous finissez par l’apprendre. Le temps investi dans les cours de langue et les conversations maladroites avec des locuteurs natifs finit par payer. En ceci, apprendre une autre langue revêt une dimension épistémologique.
 
Même si vous apprenez une langue seconde, jamais elle ne remplacera la première, laquelle est naturelle et ontologique. Vous pouvez dire quelque chose et vous exprimer dans votre langue maternelle, mais jamais vous ne ferez la même chose avec la langue seconde. Ainsi des poèmes que vous avez appris, des dictons et proverbes, des blagues, histoires et contes de fées mémorisés dans votre langue maternelle : il y a peu de chances que vous les remplaciez parfaitement dans votre langue seconde. Hannah Arendt, dans une interview de septembre 1964 avec le journaliste allemand Günter Gaus, parlait de sa langue maternelle comme d’un élément qui avait traversé sa vie, après avoir fui l’Allemagne nationale-socialiste pour la France, puis les États-Unis, avant de rentrer après-guerre en Allemagne :
 
« Qu’est-ce qui est resté avec moi ? La langue. […] Et j’ai toujours sciemment refusé de perdre ma langue maternelle. J’ai toujours maintenu une certaine distance vis-à-vis du français, que je parlais bien à l’époque, et de l’anglais, la langue dans laquelle j’écris aujourd’hui. […] Voyez-vous, il y a une énorme différence entre la langue maternelle et toutes les autres langues. Dans mon cas, c’est très simple à expliquer. En allemand, je connais par cœur un grand nombre de poèmes allemands. […] Je ne pourrai, bien entendu, plus jamais y arriver. »
 
Parler une langue seconde ne sera jamais vraiment pareil que parler votre langue maternelle. Cela ne veut néanmoins pas dire qu’il est vain de vouloir maîtriser cette autre langue. Après tout, vous pourriez découvrir un nouveau moi dans le processus.


s Goethe-Institut/Laura Pannasch