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Égypte
Migrant.e.s en Égypte : les éternels étrangers ?

Fatima el-Mutahar, Ali Hassan & Rose Kuku
©Goethe-Institut/Sandra Wolf; GI/Aya Nabil

En un siècle, nombreuses sont les personnes à avoir migré en Égypte, que ce soit pour fuir les forces coloniales, les guerres ou la misère, comme demandeurs d’asile mais aussi comme travailleur.e.s, étudiant.e.s ou pour se marier à un/une Égyptien.ne. L'on pourrait penser que cela y a renforcé la tolérance et l'intégration, mais la réalité est tout autre.

De Aya Nabil

Originaire du Soudan du Sud, Rose Coco est arrivée au Caire il y a trois ans. Au début, elle se demandait bien à quoi pourrait ressembler sa nouvelle vie en Égypte. Pourra-t-elle s'intégrer et rester comme elle l'espère ou sera-t-elle obligée de s'installer dans un autre pays ? Sauf que les premières réponses ne présageaient rien de bon après qu'un chauffeur de tuk-tuk, le soir même où elle est arrivée, l'a frappée à la tête avec une brique. Et sa tante, vivant en Égypte depuis huit ans, de commenter sèchement : « Et encore tu n'as rien vu ! » Peu rassurant pour Rose.

Ce jour-là, la vie de Rose a chaviré. Jusque-là, elle pensait arriver un pays proche du sien. Non seulement Rose est afro-arabe, mais le Soudan et l'Égypte étaient autrefois un seul et même pays. Par ailleurs, les Égyptiens étant réputés pour leur humour et leur cordialement, l'intégration ne paraissait pas compliquée ; c'était du moins l'image que renvoyaient le cinéma et les séries égyptiens diffusés à longueur de journée sur les chaînes soudanaises.

Mais depuis l'incident et les propos de sa tante annonçaient des temps difficiles qui ont obligé Rose à réviser son jugement. Avec le temps, son sentiment d'être étrangère n'a fait que croître. Elle a alors commencé à se demander si les Égyptien.ne.s l'accepteraient un jour. Resterait-elle une étrangère ou « une invitée » parce qu'elle ne leur ressemble pas, parce que « tant que sa couleur était différente de la leur » ?

Rose Coco avec son fils Youssef Rose Coco avec son fils Youssef | ©Goethe-Institut/Aya Nabil
Rose a longtemps cherché à s'intégrer. Mais elle a commencé à douter avec la naissance de son fils Youssef : son fils parviendra-t-il à s’intégrer dans le pays où il est né alors qu'il n’en a pas la nationalité ? Devra-t-elle s’en aller pour ne pas que son fils se sente aussi étranger ?

Difficile de ne pas être abasourdi à l'idée que des personnes ayant une autre nationalité comme Rose puissent vivre pareille chose et se sentent étrangères alors même que l'histoire de l'Égypte est traversée par l'immigration. Nombreuses sont les personnes à avoir migré en Égypte, que ce soit pour fuir les forces coloniales, les guerres ou la misère, comme demandeurs d’asile mais aussi comme travailleur.e.s, étudiant.e.s ou pour se marier à un/une Égyptien.ne. L'on pourrait penser que cela y a renforcé la tolérance et l'intégration, mais la réalité est tout autre comme en atteste Rose.

Même régularisés, les migrants ont la vie dure en Égypte. L'exécutif multiplie les obstacles à l’intégration sociale. Ainsi, la loi égyptienne refuse aux demandeurs d’asiles la résidence permanente et la nationalité.

L’Agence des Nations Unies pour les réfugiés du Caire est ainsi le seul organisme habilité à délivrer des titres de séjour. L'organisation a mandat pour enregistrer le séjour des demandeurs d'asiles jusqu'à ce qu'un autre pays les accepte. En juillet 2017, l'Agence dénombrait quelque 210 000 personnes enregistrées en Egypte.

Or, l’Agence est incapable de délivrer une autorisation de séjour dans un autre pays à toutes les personnes enregistrées en raison du nombre croissant de réfugiés en provenance des pays arabes ou africains qui fuient les tensions ou la guerre. En Égypte, beaucoup de personnes ont leur statut de réfugié depuis très longtemps, depuis des décennies parfois, certains y sont même nés sans avoir connu d'autre pays. Seule exception : se marier à un Égyptien. Mais les femmes n'obtiennent pas la nationalité, pas plus que les hommes étrangers qui épousent une Égyptienne, et pas même leurs enfants qui n'obtiennent de leur mère égyptienne que le nom de famille sur leur acte de naissance.

Ces obstacles poussent nombre de réfugiés et de migrants à se procurer des titres de séjour par d'autres moyens, par exemple en devenant étudiant ou investisseur. Ce dernier statut est le plus prisé par les migrants arabes capables de monter une affaire quand ils en ont les moyens. En 2015, les services égyptiens estimaient à environ 5 millions le nombre d’immigrés.

De quoi vider de toute substance la phrase « nous sommes tous frères » répétée à l'envi par les décideurs égyptiens. Elle semble bien loin des conditions réelles d'existence des immigrés, et notamment de ceux qui voit dans l'Égypte leur patrie même si leurs papiers attestent d'une autre nationalité.

« Je me sens inférieure »

Devant la station de métro Hada'iq al-Ma'adi, du côté populaire de ce quartier chic, je retrouve Rose qui me conduit chez elle. D'un pas rapide, elle contourne les queues devant les magasins de son quartier. À leur visage, je réalise que beaucoup d'Africains vivent à cause de leur situation. Mais plus la foule s'épaissit, plus Rose accélère le pas, et quand je lui demande pourquoi, elle me répond : « Pour ne pas être importunées. »

Même si elle porte des vêtements égyptiens et même si les commerçant.e.s et habitant.e.s du coin la connaissent, Rose sait d'expérience qu'on la voit toujours comme une étrangère, comme une « invitée » à cause de sa couleur de peau. On l'a déjà importunée plusieurs fois dans la rue.

Rose n'entretient pas la moindre relation sociale avec les Égyptien.ne.s. Rares sont les voisin.e.s qui la saluent. Ni l’école ni l’église n'offrent la possibilité de se mélanger, les deux communautés apprenant et priant à des heures différentes. Pour Rose, cela vient de la couleur de peau : les Égyptien.ne.s voient comme inférieures les personnes dont la peau est plus foncée. Ses connaissances se limitent donc à la famille installée en Égypte dont les relations se limitent à des connaissances. Les membres de sa communauté se connaissent tous et vivent dans une situation analogue. Ainsi, nous explique Rose, « nous pouvons apprécier la compagnie des autres et s'il arrive quelque chose à quelqu'un ou une, nous sommes là pour l'aider. »

Stéréotypes

Peu arrivent à sortir de ce cercle vicieux, les personnes parlant le dialecte égyptien et dont la couleur de peau, les mœurs et les traditions se rapprochent des autotochnes ayant plus de chances. Celles-ci venant à tomber à mesure que l'on s'élève dans la hiérarchie sociale. Et la discrimination est plus forte encotre à la campagne. Les régions rurales sont encore plus imprégnées d'attentes et de critères traditionnels se rapportant à l'origine, la propriété et les coutumes, rendant l'intégration des étrangers/ères très difficile.

Rose n’a pas pu satisfaire à ces exigences, car, même si elle a adopté bien des aspects de la vie égytienne, elle n'est pas prête à se couper entièrement de sa culture natale. Pas plus qu'il ne lui est possible de se rendre quelque part où sa nationalité et ses différences ne jouent aucun rôle. Elle se trouve au milieu de gué : elle ne peut se ni rapprocher des Égyptien.ne.s qui ne lui accordent aucun droit, ni rentrer dans son pays où la guerre fait rage.

Couleur de peau foncée, traits asiatiques ou apparence occidentale – le gouffre entre les autochtones et les étrangers croît. C'est aussi valable pour les enfants nés en Égypte de mariage mixte, à l'instar d'Ali Hassan, âgé de 17 ans. Né de père égyptien, il a les traits de sa mère malaisienne, ce qui lui attire toujours les mêmes questions sur son identité. « À l'école, j'ai eu d'énormes problèmes à cause de ça. J'ai toujours l'impression de devoir faire le double d'efforts pour convaincre les gens de mes origines égyptiennes. »

Pressions économiques

Contrairement à Rose et à Ali, Fatima al-Motaher, d’origine yéménite, a eu moins de problèmes. De par sa couleur de peau et son voile, il est difficile de la distinguer de la plupart des femmes égyptiennes. Aussi ne dénote-t-elle pas avec son milieu. Elle maîtrise même à la perfection le dialecte égyptien. Elle peut ainsi cacher ses origines étrangères, sauf avec l'administration.

Quand elle est venue s'installer en Égypte, son dialecte trahissait encore un peu ses origines, mais ça ne semblait pas empêcher les autotochnes ne l'accueillir, et puis elle vient d'un « pays frère », comme on le lui a souvent dit. Or, cette même hospitalité dont semblent jouir les réfugiés du Yémen, d'Irak, de Libye et de Palestine, les Soudanai.e.s en semblent exclu.e.s, quand bien même ils viennent d'un pays arabophone.
 
Fatima el-Mutahar avec son fils Fatima el-Mutahar avec son fils | ©Goethe-Institut/Sandra Wolf Cela fait maintenant des années que Fatima vit en Égypte. Son opinion a elle aussi changé. Elle tient l'hospitalité égyptienne pour superficielle et tout particulièrement limitée quant il s'agit d'argent. Après la détérioration des conditions économiques dans le pays, Fatima a commencé à constater un changement de comportement des Égyptien.ne.s. On a alors toujours plus reproché aux étrangers/ères comme Fatima de représenter une concurrences pour les ressources limitées et d'avoir fait augmenter le prix des loyers, des transports et des commerces. Et ces accusations sont d'autant plus fortes à l'encontre des migrant.e.s les plus pauvres et sans activité.

Fatma travaille comme indépendante. Cela n'est néanmoins pas suffisant pour elle et son fils de quatre ans. Après sa naissance, l'angoisse des lendemains a commencé à pointer : « Un jour, il a prononcé quelques mots de dialecte yéménite devant ses copains à l'école. Ils se sont alors détournés et dit qu'il n'était pas égyptien. Ils lui ont demandé ce qu'il faisait là. Et quand il me l'a demandé à son tour, je n'ai pas su quoi lui répondre. Je ne veux tout de même pas qu'il ait le sentiment d'être pris en étau entre le pays où il vit et son pays d'origine. Je ne sais pas combien de temps je pourrais l'en préserver et s'il aurait les mêmes opportunités que ses frères égyptiens. Je vais l'inscrire en primaire et cela exige une quantité de démarches qu'il m'est très difficile d'accomplir – et quand je regarde les migrants autour de moi et leurs enfants qui vivent ici depuis longtemps, alors je viens sérieusement à douter de mes chances d'y arriver. »
Fatima el-Mutahar
Goethe-Institut/Aya Nabil

Le maillon faible

Fatima Idriss, la directrice de l’association du conseil égyptien multiculturel des réfugiés Tadamon, explique que la pression économique en Égypte a fait des migrant.e.s le maillon faible en reforçant leur marginatlisation.

Fatima travaille avec quelque 30 000 réfugiés par an. Elle-même originaire du Soudan, elle est partie il y a 18 ans retrouver ses racines égyptiennes du côté de son grand-père de Qena en Haute-Egypte. Elle a fini par obtenir la nationalité et a décidé de rester.
Fatima Idriss directrice exécutive de l’association du conseil égyptien multiculturel de réfugiés (Tadamon) Fatima Idriss directrice exécutive de l’association du conseil égyptien multiculturel de réfugiés (Tadamon) | ©Goethe-Institut/Aya Nabil
Fatima raconte : « La pression était moindre alors. Les Égyptien.ne.s étaient différents vis-à-vis des autres. À mon avis, ils ont moins un problème avec les autres qu'avec eux-mêmes. »

Et d'ajouter : « J’ai pu m’intégrer même si je ressemble aux Égyptiens de Nubie. Mes enfants ont la peau blanche et bien moins de souci. Mais quand nous sommes tous ensemble, les questions fusent – comme si ce n'étaient pas mes enfants. Une fois, une institutrice est allée jusqu'à dire à un ami de mon fils : “toi, tu es blanc, tu es beau”, alors j'ai dû intervenir. Je ne veux pas qu'ils se mettent à penser que la peau claire a plus de valeur. »

Fatima estime que la vie en Égypte est dominée par les stéréotypes. Les problèmes commencent à affleurer à partir du moment où quelqu'un s'en éloigne : « Je connais beaucoup de femmes, dit-elle, qui ont été obligées de porter le voile pour éviter les problèmes dans leurs quartiers, parce qu'elles avaient l'air différentes. »
 
Fatima Idris, Geschäftsführerin bei Tadamon – The Egyptian Refugee Multicultural Council
Goethe-Institut/ Aya Nabil

Se sentir étranger

Tandis que Rose réfléchit à partir dans un autre pays pour ne plus se sentir étrangère, que Fatima ne sait toujours pas si elle peut y arriver, Ali se situe au milieu : il est égyptien, mais ses traits lui posent problème et il a le sentiment que ses semblables ne l'acceptent pas. Il ne sait pas encore quoi faire : « J'ai l'impression que je serai toujours un étranger, au point que j'ai déjà pensé à partir d'ici. »