Grand penseur et intellectuel engagé : rares sont ceux qui parviennent à jouir d'une telle considération dans ces deux rôles. Jürgen Habermas était l'un d'entre eux. Le philosophe est décédé à l'âge de 96 ans.
Il a marqué non seulement l'histoire intellectuelle de l'Allemagne, mais aussi la culture du débat. La voix de Jürgen Habermas s'est désormais tue pour toujours. Le philosophe est décédé à l'âge de 96 ans à Starnberg, comme l'a annoncé la maison d'édition Suhrkamp à l'agence de presse dpa, citant sa famille. Il laisse derrière lui « une œuvre pour laquelle le mot 'unique' est bien trop faible », avait un jour déclaré le philosophe francfortois Rainer Forst.Même à un âge très avancé, Habermas restait extrêmement productif. En 2019, il a publié un ouvrage de 1 750 pages. Intitulé modeste, Auch eine Geschichte der Philosophie (paru en français sous le titre Une histoire de la philosophie, aux éditions Gallimard, Paris 2021), il y met en lumière le champ de tension entre la foi et la connaissance. Une « œuvre de fin de vie impressionnante », « difficilement surpassable en termes de puissance de conception systématique », mais aussi « un défi pour tout lecteur », ont estimé les spécialistes. En 2019, le magazine Cicero classait encore Habermas en deuxième position, derrière Peter Sloterdijk, parmi les intellectuels les plus importants de l’espace germanophone.
« Il est très vif, très alerte, d'une précision intellectuelle sans faille. »
« Il est toujours plongé dans un travail ou un autre », a déclaré l'auteur Roman Yos, qui a publié avec le sociologue Stefan Müller-Doohm un recueil d'entretiens avec Habermas à l'occasion de son 95e anniversaire. Il l'a décrit comme « très vif, très alerte, d'une précision intellectuelle sans faille », comme il l'a déclaré à l'agence de presse allemande dpa.Sa carrière de philosophe a débuté dans les années 1960. Ses œuvres majeures ont vu le jour à Francfort-sur-le-Main, où il a commencé comme assistant de recherche à l'Institut de recherche sociale, sous la direction de Max Horkheimer et de Theodor W. Adorno. Il a obtenu son doctorat à Bonn en 1954, avec une thèse sur le philosophe Schelling (1775-1854). Il a obtenu son habilitation à Marbourg en 1961 avec Strukturwandel der Öffentlichkeit (La Transformation structurelle de la sphère publique), paru en français sous le titre L'espace public, un ouvrage encore considéré comme révolutionnaire de nos jours et dont le thème reste d’une grande actualité. Dans cet ouvrage, Habermas pose les fondements d’une pensée et d’une action critiques envers la société, fidèles aux traditions démocratiques.
En 1964, il a repris la chaire de philosophie et de sociologie de Horkheimer à l'université de Francfort, qu'il a occupée jusqu'en 1971, à l'époque des manifestations étudiantes. Dans les années 1970, il a travaillé dans deux instituts Max Planck en Bavière, avant de revenir à Francfort en 1983. Il a passé ses dernières années au bord du lac de Starnberg. Il était marié depuis 1955 et avait trois enfants.
Un guide pour la société moderne
Dans son ouvrage majeur Théorie de l'agir communicationnel (1981), il a élaboré une sorte de guide d'action pour la société moderne. Selon lui, les fondements normatifs d’une société résident dans le langage. En tant que moyen de communication, le langage rend l’action sociale possible. Dans Connaissance et intérêt (1968), il souligne qu'il n'existe pas de connaissance « objective ». Dans le domaine scientifique, politique et social, elle dépend des intérêts en jeu.Né le 18 juin 1929 à Düsseldorf, Habermas a vécu la Seconde Guerre mondiale dans sa jeunesse. Selon son biographe, Müller-Doohm, le fait d'avoir vécu sous un régime criminel a déclenché son immense politisation et fondé son engagement en faveur de la démocratie. Müller-Doohm explique ainsi pourquoi Habermas a toujours eu « une grande valeur médiatique » : « Parce que cet homme a sans cesse quitté l’espace protégé de l’université pour endosser le rôle de participant combatif aux débats et, ce faisant, influencer l’histoire des mentalités de ce pays. »
Il incarnait « l'intellectuel politique pour ainsi dire en personne », a déclaré Roman Yos : « Chaque fois que la situation des sensibilités nationales ou l'avenir de l'Europe semblaient mal engagés, on pouvait compter sur ses prises de parole médiatiques. »
« Il ne peut s’empêcher de penser politiquement »
Mouvement étudiant, réunification, missions de l’OTAN, terrorisme, recherche sur les cellules souches, crise bancaire, Europe : résumer en quelques mots ses positions sur ces sujets très débattus ne rendrait pas justice à la nuance de son argumentation.Covid-19, la guerre en Ukraine et le conflit au Proche-Orient l’ont occupé ces dernières années. « Il ne peut s’empêcher de penser en termes politiques », a souligné Yos.Selon les spécialistes de son œuvre, ce qui les a toujours unis, c’est une vision positive de l’être humain et la foi en la puissance de la raison et de l’argumentation. Dès son 80^e anniversaire, Habermas avait décidé de léguer ses archives à l’université de Francfort. Depuis son 85e anniversaire, ces documents étaient accessibles aux chercheurs.
Lors d'une conférence donnée dans son ancienne université, au lendemain de son 90e anniversaire, il a déclaré que les années passées à Francfort avaient été « la période la plus satisfaisante de ma vie universitaire ». Il a été acclamé comme une star de la pop et 3 000 personnes ont écouté ses paroles, la conférence ayant été retransmise depuis l’Audimax dans cinq salles. Lorsqu’une fausse alerte incendie a interrompu la conférence et que le bâtiment a été évacué, le nonagénaire n’a pas semblé décontenancé. Il a remercié « pour l’augmentation de la complexité » et a poursuivi, imperturbable.
Mars 2026