Katerina Poladjan vient de remporter le Prix de la Foire du livre de Leipzig pour son roman Goldstrand (Sables d’or). Marie-Janine Calic est la lauréate de la catégorie Essais et Manfred Gmeiner remporte le Prix de la traduction.
Dans son discours liminaire, la présidente du jury, Katrin Schumacher a déclaré que le jury avait été en quête de « récits pertinents » en écho avec le présent. Au Parc des expositions de Leipzig, sous une verrière comble, la littérature a également été mise en avant, non comme un refuge mais comme un instrument pour susciter la confrontation d’idées. Tel fut le ton donné jeudi dernier à la 22ème cérémonie de remise des prix de la Foire du livre de Leipzig. Le jury, composé de sept membres, avait dû sélectionner 15 nominés parmi les 485 œuvres qui lui avaient été soumises dans trois catégories différentes : littérature, essais et traduction.Le Prix de littérature
Le roman de Katerina Poladjan Goldstrand (Sables d’or), publié aux éditions S. Fischer, avait déjà été considéré l’an passé comme favori pour l’un des deux grands prix littéraires allemands remis dans le cadre des foires du livre. Mais alors qu’à Francfort, à la surprise de quelques journalistes spécialisés, Goldstrand n’avait même pas accédé à la première liste de sélection, ce nouveau roman de Katerina Poladjan est désormais récompensé par la Foire du livre de Leipzig.Bien des détours historiques ont été nécessaires pour comprendre le présent, a déclaré la lauréate sur la scène du Parc des expositions de Leipzig après avoir reçu son prix. C’est en effet de façon très détaillée qu’elle se tourne vers l’Histoire dans Goldstrand. En ce qui concerne Katerina Poladjan, de tels détours passent aussi simultanément par le divan du psychanalyste : son personnage principal, un réalisateur de cinéma vieillissant, raconte son histoire et celle de sa famille à une mystérieuse thérapeute prénommée Dorotessa. Cette histoire se déroule dans toute l’Europe, en passant par Odessa, la Bulgarie ou Constantinople avant de s’achever à Rome. Selon l’argumentaire du jury, l’auteure de Goldstrand entonne ici « un chant d’adieu à l’Europe en tant que continent de poètes et de penseurs charmeurs ». Katerina Poladjan nous parle, dans un style à la fois léger et profond, « d’un homme qui se prépare à un adieu, ne sachant encore lui-même jusqu’où le voyage le mènera ».
C’est avec un discours exemplaire que l’auteure a exprimé ses remerciements pour ce prix doté d’une somme de 15 000 euros. Elle a cité Thomas Mann, qui avait déjà créé les mots justes pour évoquer l’époque actuelle, en écrivant notamment sur cette « profonde irritation » [1], puis rappelé la guerre qui dure en Ukraine avant de s’adresser à Wolfram Weimer, le Délégué en charge de la culture auprès du gouvernement fédéral, évoquant l’agitation et la polémique autour du Prix allemand des libraires : la protection de la Constitution et les services secrets ont œuvré pour créer « une atmosphère irrespirable marquée d’incertitude et d’impuissance ».
Elle a par ailleurs évoqué les autres auteurs nominés dans la catégorie Littérature : Helene Bukowski avec Wer möchte nicht im Leben bleiben (Ceux qui ne voudraient rester en vie), Nobert Gstrein avec Im ersten Licht (À la première lueur), Anja Kampmann avec Die Wut ist ein heller Stern (La colère est une étoile luisante) et Elli Unruh avec Fische im Trüben (Poissons en eaux troubles).
Prix du meilleur essai
Cette année, la catégorie Essais était nettement dominée par les sujets historiques : dans, Landschaft ohne Zeugen (Paysage sans témoins), Ines Geipel mêle la libération du camp de concentration de Buchenwald au printemps 1945 à son histoire familiale personnelle et à une réflexion sur la transformation de la culture mémorielle.Dans Paranoia à Hollywood, Jan Jekal apporte un éclairage sur l’histoire des cinéastes et intellectuels allemands ayant travaillé à Hollywood entre 1941 et 1950 après avoir fui le nazisme - jusqu’à ce qu’ils soient rattrapés et persécutés par l’hystérie anti-communiste du maccarthysme.
Sur la liste des nominés, il y avait également Ulli Lust, avec la suite de son album de bande dessinée sur l’âge de pierre au féminin qui avait remporté le Prix du meilleur essai en 2025, Die Frau als Mensch (La femme en tant qu’être humain), dans lequel elle explore le rôle des femmes chamanes, ainsi que l’angliciste Manfred Pfister avec son ouvrage, magnifiquement présenté, intitulé Renaissance anglaise.
Mais c’est Marie-Janine Calic qui a remporté le prix avec Balkan-Odyssee. 1933–1941. Auf der Flucht vor Hitler durch Südosteuropa (L’Odyssée des Balkans de 1933 à 1941. Fuir Hitler à travers le sud-est de l’Europe) aux éditions C. H. Beck. Cette odyssée raconte l’histoire, longtemps oubliée, de celles et ceux qui ont fui l’Allemagne nazie en cherchant refuge, consciemment ou par nécessité, dans les Balkans ou en traversant cette région. Beaucoup d’entre eux ont fui vers la Yougoslavie, pays qui fut plus tard également victime du nazisme et où ils se retrouvèrent en grande difficulté. D’autres ont embarqué sur le Danube pour essayer de rejoindre la Palestine. Marie-Janine Calic raconte de manière captivante, tout en conservant une précision extrême, les errements, les déboires ainsi que les espérances de ces individus en fuite. « Un sujet malheureusement toujours d’actualité », a commenté Ingrid von Sternburg qui prononçait l’éloge de la lauréate.
Prix de la traduction
Manfred Gmeiner a reçu le prix de la troisième catégorie pour sa traduction de l’espagnol du roman de Gustavo Faverón Patriau, Unten leben (Vie souterraine), une véritable découverte littéraire. Voici ce qu’on peut lire dans l’argumentaire du jury : « Dans cet ouvrage magistral, à la fois roman d’épouvante et roman picaresque, des dizaines de voix forment une mosaïque de la face sombre de l’histoire sud-américaine ». Manfred Gmeiner a traduit ce récit labyrinthique avec une élégance ludique, sans jamais perdre de vue ses personnages obstinés, ses références littéraires croisées ni l’étincelle magique de la poésie. Le traducteur, né en 1964, vit à Vienne ; il est passé récemment à la traduction après avoir exercé le métier de libraire.Lors d’une déclaration qui a précédé l’annonce du nom du lauréat, le jury a montré à quel point traducteurs et traductrices sont actuellement mis à rude épreuve. La présidente du jury, Katrin Schumacher, a évoqué une étude venant d’être publiée et comportant « des chiffres désastreux ». Face à l’intelligence artificielle, les revenus des traducteurs ont en effet considérablement diminué. Selon Katrin Schumacher, le fait de récompenser aussi des traductions à Leipzig doit être compris comme un signe de reconnaissance de l’engagement et des compétences de leur communauté. Dans son éloge du lauréat, Thomas Hummitzsch, membre du jury, a mis en exergue la manière dont Manfred Gmeiner a su rendre dans la langue allemande « les sublimes moments de désarroi » décrits dans le roman. Il s’agit du premier roman de Gustavo Faverón Patriau traduit en allemand ; il a été publié à l’automne dernier aux éditions Droschl.
[1] Titre de l’avant-dernier chapitre de La Montagne magique (trad. Claire de Oliveira-2016)
Mars 2026