Si l’on veut aujourd’hui faire de nouvelles découvertes à propos du phénomène punk, aussi durable que mondial, à travers un projet de livre, il faut creuser sacrément profond. C’est exactement ce que font les deux volumes « Angriff aufs Schlaraffenland » (Attaquer le pays de cocagne) et « Bored Teenagers ». Entretien avec Jonas Engelmann à propos de deux grandes anthologies punk.
Que peut-on espérer découvrir dans ces deux anthologies consacrées aux chansons punk ?
Jonas Engelmann: Ce que l’on peut constater d’emblée, c’est qu’il y a manifestement énormément de personnes qui écrivent, font de la musique ou s’intéressent à la culture pop et que ces personnes entretiennent un lien étroit avec le punk. Même si le punk est peut-être dépassé, beaucoup tiennent à écrire sur ce sujet, car le punk fait toujours partie de leur univers. La deuxième constatation est que cette histoire de 50e anniversaire, c’est pas mal n’importe quoi, car le punk est évidemment bien plus ancien que cela. Il suffit de regarder vers l’Allemagne, où il existait déjà avant 1976 des groupes comme Ton Steine Scherben (Glaise Pierres Éclats) ou Checkpoint Charlie, dont il est également question dans les livres. Ces groupes ont anticipé, de manières différentes, ce que le punk allait ensuite incarner. On constate la même chose à l’échelle internationale, avec des groupes comme FUCKKKSSSSXXXX, qui ont fait quelque chose de similaire aux États-Unis.
Le punk ne fête donc pas vraiment ses 50 ans cette année ?
Non, mais nous devons bien sûr faire semblant, car dans le milieu culturel, nous avons besoin de ces anniversaires. Et j’en tire une troisième conclusion : à savoir que la définition du punk varie considérablement. Les auteurs et autrices ont en partie sélectionné des morceaux que l’on ne qualifierait pas de punk si l’on adoptait une approche strictement musicologique. Pour eux et elles, cependant, ces morceaux font bel et bien partie du canon punk – et ils sont tout à fait en mesure de justifier leur choix. Cela signifie que même des morceaux qui ne sont pas punk à l’origine peuvent le devenir.
Dans le cadre de ce projet, tu as relu 400 textes consacrés à des morceaux punk. En tant qu’expert, as-tu appris, toi aussi, quelque chose que tu ne savais pas encore à propos de ce phénomène ?
J’ai en effet pris conscience de choses auxquelles je n’avais pas du tout pensé. Probablement parce que je ne les avais pas rencontrées sous cette forme dans mon parcours. J’ai par exemple réalisé que le punk avait eu des répercussions très différentes selon les régions du monde. Il est sans doute bien connu que le punk avait en RDA une connotation différente et revêtait d’autres dimensions politiques qu’en RFA. Mais il existait aussi, à la fin des années 70 et au début des années 80, des groupes, par exemple en Afrique du Sud, qui s’inspiraient du punk et qui interprétaient l’ouverture d’esprit qu’il permettait pour aller au-delà d’un système tel que l’apartheid. Un groupe qui se composait à cette époque tout naturellement de Blancs et de Noirs s’exposait à la répression sociale, qui pouvait aller jusqu’à l’interdiction et à la persécution. J’ai trouvé ces moments particulièrement enrichissants au fil de ma lecture : découvrir de la musique punk provenant des quatre coins du monde, du punk japonais, sud-africain ou sud-américain. Il s’agissait dans la plupart des cas de groupes que je ne connaissais pas auparavant, et ces groupes m’ont permis de comprendre la diversité du phénomène punk. Malgré toutes ces différences, il existe toutefois un point commun : le punk a toujours semblé porter une forte charge politique – il a donc toujours été bien plus qu’un simple genre musical parmi d’autres.
C’est dans « Bullenschweine » (Cochons de flics), l’une des chansons les plus célèbres de ce qui est peut-être le plus grand groupe de punk politique germanophone, qu’on trouve ces paroles : « Haut die Bullen platt wie Stullen » (Écrasez les flics comme des tartines). Souvent, les slogans tirés des chansons punk n’étaient pas vraiment « raffinés », n’est-ce pas ?
Oui, cette tendance à « frapper sans réfléchir », cette opposition aveugle, avait généralement le dessus, tandis que la prise en compte de la complexité de certaines questions politiques était souvent à la traîne. Cette vision parfois très manichéenne des choses peut alors se retourner contre soi face aux défis du présent. Mais au final, le livre n’aborde ce sujet, à savoir ces dérives politiques bien réelles du punk, que de manière marginale. Notre projet se veut avant tout un hommage – il permet de se pencher sur des chansons qui, aujourd’hui encore, ont une pertinence politique dans le sens positif du terme.
Ce projet de livre comprend un volume consacré aux groupes et aux chansons germanophones, ainsi qu’un équivalent international. Ces deux ouvrages se distinguent-ils uniquement par leur « son » ou également par le point de vue de leurs auteurs et autrices ?
J’ai l’impression que, dans la version internationale, c’est davantage l’aspect ouvert du punk qui est mis en avant : la liberté qu’il recèle. Le punk comme espace de liberté dans lequel on se crée son propre univers. Cet espace de liberté va de la création de fanzines à la participation à des groupes, en passant par l’organisation de tournées et les véritables emplois que l’on a pu générer grâce au punk. Ici, le punk est synonyme de possibilités. En revanche, si l’on se penche sur les textes consacrés aux débuts du punk allemand, on remarque qu’ils évoquent bien plus souvent à quel point la RFA était étroite d’esprit et petite. On y lit davantage le récit d’un monde oppressant duquel le « je » narrateur voulait s’échapper. Ces textes font avant tout référence à la réalité sociale de l’époque. Une deuxième différence réside dans le fait que le punk allemand représente également un processus de traduction – et comme toujours dans les traductions, certaines choses ont pu être mal comprises. Je pense, par exemple, au fait de transposer en Allemagne quelque chose de provoquant comme le port de la croix gammée, symbole qu’on les retrouvait dans les mouvements punk américains et britanniques. Bien sûr, dans le pays des coupables, cela a une connotation tout à fait différente – et cela fonctionne de manière tout à fait différente, ou plutôt, cela ne fonctionne tout simplement pas.
Tu as toi-même rédigé un texte sur un groupe exactement comme celui-là.
J’ai écrit un article sur le groupe Cotzbrocken (Ordure). Je l’avais longtemps mis de côté, mais le moment était enfin venu de m’y intéresser de plus près. On constate très tôt chez eux une certaine ouverture à l’extrême droite, y compris dans leurs textes. À l’époque, cela semblait être une contradiction secondaire ; en tout cas, personne n’en parlait. Certains membres du groupe évoluent encore aujourd’hui dans les milieux nazis. Cela n’est en aucun cas représentatif du punk allemand, mais cela montre qu’il s’agit toujours d’un processus de traduction qui peut mal tourner – et qui a souvent mal tourné. En même temps, il a toutefois développé une esthétique et une forme tout à fait particulières et originales au sein du punk germanophone.
- Bored Teenagers et Angriff aufs Schlaraffenland sont parus aux éditions Ventil. Le label Tapete Records y a assorti une compilation.