La restitution du patrimoine culturel au Groenland Du point de vue d’un tupilak

La commune de Tasiilaq (Ammassalik), Groenland
La commune de Tasiilaq (Ammassalik), Groenland | Photo (détail): Patrick Pleul​ © picture alliance / ZB

La restitution d’objets matériels à leur pays d’origine est un sujet sensible pour les pays européens et leurs anciennes colonies. Dans le cas du Danemark et du Groenland, des milliers d’objets ont déjà été restitués. Magdalena Zolkos se demande néanmoins si la restitution physique n’implique vraiment rien d’autre que le simple retour d’un objet. Une lecture attentive du récit de l’auteure à propos de trois « êtres maléfiques » originaires du Groenland suggère le contraire.

De Magdalena Zolkos

Lors de son séjour dans la lointaine colonie d’Ammassalik (aujourd’hui Tasiilaq), à l’est du Groenland, dans les années 1905-1906, l’ethnographe et philologue danois William Thalbitzer (1873–1958) rencontra le chamane local, Mitsivarniannga, qui créa pour lui trois modèles de tupilak, un être mythique symbolisant la malveillance et la vengeance. Dans le Groenland précolonial, les tupilait (pluriel de tupilak) étaient élaborés au moyen de bois, de varech, d’os d’animaux, de pelage et de parties de corps humain, puis on leur insufflait la vie lors d’une cérémonie secrète afin qu’ils portent malheur aux membres de la communauté qui faisaient preuve d’adversité. Les sculptures sur bois de Mitsivarniannga (un personnage d’apparence humaine, un oiseau et un chien harponné) font partie des plus anciennes représentations de tupilak. Leur création marque le moment où les écrits ethnographiques commencent à décrire les tupilait comme des objets matériels et comme l’expression d’un « art populaire » plutôt que comme des personnages purement issus de récits mythiques.
  • Tupilak © Roberto Fortuna, CC-BY-SA, The National Museum of Denmark
    Tupilak
  • Tupilak © Roberto Fortuna, CC-BY-SA, The National Museum of Denmark
    Tupilak
  • Tupilak © Roberto Fortuna, CC-BY-SA, The National Museum of Denmark
    Tupilak
Contrairement à ce qui se passa au Danemark où la fabrication de tupilait, qui démarra dans les années 1720 pendant la christianisation du pays, fut condamnée comme étant de la sorcellerie par les prêtres et les missionnaires, ces êtres éveillèrent un grand intérêt ethnographique en Europe ainsi qu’une fascination du public. Ce phénomène avait d’une part pour origine la popularisation de la mythologie du Groenland dans la littérature à travers les Contes et légendes des Esquimaux de Hinrich Rink, datant de 1875 et, d’autre part, le transfert des objets matériels du Groenland vers le Danemark (entre autres pays). En effet, les tupilait symbolisent ce que Susan Star et James Griesemer appellent les « objets-frontières », qui font le lien entre deux mondes sociaux différents et fonctionnent comme des marqueurs de l’histoire coloniale commune du Groenland et du Danemark.

Le processus de restitution commence

Thalbitzer emporta les tupilait de Mitsivarniannga en 1906 au Danemark et les confia par la suite au Musée du commerce et de la marine du château de Kronborg. On ne comprend toujours pas pourquoi Thalbitzer ne les a pas donnés au Musée national du Danemark qui, au vu de l’ampleur de ses collections ethnographiques et de son expertise, aurait constitué un choix plus évident. On suppose que cela était dû à des ressentiments personnels ou au fait que Thalbitzer voulait exprimer par ce cadeau son profond attachement à sa ville natale.

Selon la petite histoire, les tupilait étaient restés dans l’entrepôt du château de Kronborg, complètement tombés dans l’oubli, jusqu’à ce qu’ils soient trouvés par hasard dans les années 1970, puis officiellement intégrés dans la collection du Musée du commerce et de la marine. La décision de Thalbitzer eut pour conséquence non négligeable que les tupilait de Mitsivarniannga ne furent jamais l’objet des demandes de restitution postcoloniales déposées par le Groenland pour d’innombrables objets archéologiques et ethnographiques qui se retrouvèrent en possession du Danemark au cours des expéditions polaires, des missions et pendant l’administration coloniale. De 1983-1984 à 2001 se déploya un projet appelé Utimut (ce qui signifie « restitution » en groenlandais) en faveur de la restitution des biens culturels, qui revenait en substance à des négociations entre deux institutions nationales, le Musée national du Danemark et le Musée et archives nationales du Groenland. Le projet Utimut a débouché sur la restitution de 35 000 objets au Groenland (tandis que le Danemark en conservait environ 100 000).

Celui-ci a créé par ailleurs une infrastructure collaborative pour des expositions ainsi que pour des activités de recherche et de formation communes à venir et a conduit à la création du SILA, le centre de recherche archéologique et anthropologique du Groenland au Musée national du Danemark. Au Forum international des institutions de l’UNESCO, Utimut semble non seulement remporter un très grand succès en raison du processus de partenariat et de collaboration empreint de respect réciproque qu’il met en place, mais il est aussi considéré comme un modèle susceptible d’être adapté et réalisé ailleurs.

Le projet Utimut : une réussite ?

Néanmoins, un regard attentif tant sur la démarche que sur les résultats d’Utimut, du point de vue des objets non restitués à l’instar des tupilait de Mitsivarniannga, met en cause l’appréciation qui ne présente que des aspects positifs. On pourrait par conséquent supposer que même s’il avait été possible d’exiger leur restitution, ces objets n’auraient pas été rendus au Groenland. L’un des principes de base d’Utimut était que les deux musées devaient, à l’issue de cette démarche, apparaître comme propriétaires de collections connexes et globales. L’une des dispositions permettait explicitement au Danemark de conserver des objets pouvant être considérés comme importants pour la documentation de son histoire coloniale dans l’Atlantique Nord.

Plus largement, ce projet eut lieu dans le cadre d’efforts concertés visant à dépolitiser la restitution du patrimoine culturel en remettant la compétence nécessaire entre les mains d’un comité d’expert-es et non entre celles de parties prenantes politiques, et il s’est déroulé sans l’intégration d’acteurs et d’actrices locaux du Groenland ayant des degrés divers d’intérêt (et d’investissement) dans le résultat. Le processus ne fut pas accompagné d’un large débat public sur les objectifs ou la portée sociale de la restitution du patrimoine culturel ni sur les liens de celle-ci avec des visées politiques correctives par rapport à l’histoire danoise à l’enrichissement colonial du pays ainsi qu’au transfert de ces biens.

Plus qu’une restitution d’objets matériels

Dans ses récentes contributions au débat sur la restitution d’objets d’art par des musées européens à leur pays d’origine, le philosophe camerounais Achille Mbembe a montré que ce serait une erreur de réduire la restitution à des questions liées au retour physique des objets. Au contraire, une discussion serait nécessaire sur ce dont se sépare exactement l’Europe à travers ces actes de restitution de patrimoine culturel, ce qui engendrerait nécessairement un débat sur les significations et le poids que ces objets eurent dans l’Europe coloniale. Cela demanderait en outre une discussion sur les pertes et les destructions qu’ont subies dans le passé les individus colonisés ou que subissent ceux qui le sont aujourd’hui, en particulier au regard de tout ce qui reste, en dépit des actes de restitution, non réparable et non restituable.

Tandis que la restitution des objets matériels, du moins dans la plupart des cas, est naturellement possible (et nous mettrons ici provisoirement entre parenthèses la question de l’énorme résistance politique et institutionnelle qu’il y eut en Europe contre la restitution des œuvres d’art), la radicalité de l’intervention de Membe réside justement dans l’attention qu’il porte aux formes les moins saisissables de la dévastation coloniale qui eut lieu à travers (et parallèlement à) l’extraction et au déplacement de ces objets ainsi que leur intégration dans les musées européens en tant qu’objets d’exposition et artefacts. Concrètement, il en va ici de la destruction de modes de vie collectifs fondés sur la complémentarité des individus et des objets ainsi que de la réduction de ces derniers au statut de « choses » non animées, soumises à la volonté humaine et au contrôle humain en leur qualité de « propriété ».

De ce point de vue, la restitution des tupilait de Mitsivarniannga irait non seulement de pair avec une ouverture politique à la possibilité de nouvelles demandes de restitution mais aussi avec un élargissement des débats sociétaux sur la restitution, au-delà du petit cercle des experts scientifiques. De tels débats pourraient faire valoir des représentations et des perspectives telles que la transmission orale des descendant-es de Mitsivarniannga qui ne reproduisent pas la binarité épistémologique personnes/choses sur laquelle se fonde le discours des musées occidentaux.

Se confronter aux récits historiques

Dans les journaux et les rapports de Thalbitzer, les tupilait, représentés comme le produit et l’expression d’énergies débridées, créatives ainsi que « primitives » et destructrices, étaient fabriqués par des individus dont la culture était menacée par la civilisation occidentale. Dans son texte, Le Groenland d’hier et d’aujourd’hui de l’année 1932, Thalbitzer décrivit explicitement le Groenland comme un lieu de lutte entre les forces transformatrices de la modernité et ce qui resta durablement épargné de celles-ci, même si ce n’est pas quelque chose d’irrévocable.

Pour la conscience européenne moderne, les figurines tupilak sont devenues le symbole d’un accès aux cultures vouées à être irrémédiablement perdues, mais qui purent survivre à travers leur conservation en tant que collections de musée. La perception occidentale, coloniale, et la signification attribuée aux tupilait correspondaient à ce que l’artiste groenlandaise Pia Arke avait appelé « l’ethno-esthétique » ; elle se référait à l’aspiration à trouver et à conserver leur « authenticité » ou leur « caractère naturel », ce que les Européens ont associé au primitivisme, en opposition à leurs propres identités modernes.

La restitution des tupilait (et d’autres objets appartenant au patrimoine culturel) nécessiterait une confrontation avec les représentations historiques qui ont permis
l’extraction puis le déplacement de la richesse et du savoir indigènes, et exigerait la mise en place d’une attention accrue sur le fait que ces représentations existent encore, d’une façon ou d’une autre, dans les discours actuels au sujet des groupes de population indigènes de l’Arctique.

« La restitution des tupilait (et d’autres objets appartenant au patrimoine culturel) nécessiterait une confrontation avec les représentations historiques qui ont permis l’extraction puis le déplacement de la richesse et du savoir indigènes, et exigerait la mise en place d’une attention accrue sur le fait que ces représentations existent encore, d’une façon ou d’une autre, dans les discours actuels sur les groupes de population indigènes de l’Arctique. »

Mbembe associe la restitution du patrimoine culturel à un projet radical de décolonisation par le biais de la construction d’une « nouvelle relation » entre les colonisateurs et les colonisés. Cela doit, de mon point de vue, comprendre la création d’une mémoire commune du passé et cela pourrait se poursuivre par la reconnaissance des objets à restituer en qualité d’ « objets-frontières » qui sont en mesure, d’une manière unique en son genre, de rassembler des communautés de mémoire actuellement séparées.