Contre le succès
Le Club des ratés polonais

L’échec comme objectif du club : Piotr Mordel et Adam Gusowski du Club des ratés polonais Photo: © Darek Gontarski

Les membres du Club des ratés polonais à Berlin se consacrent avec toute leur ferveur à l'enquête sur l'échec. Ils analysent l'échec et en font ressortir les aspects positifs - et bien sûr, ils ne réussissent jamais. Notre auteur et collègue Michael Thoss, de La Havane, raconte leur histoire.

« Il n'y a pas beaucoup de gens comme nous en ville. Juste quelques-uns, peut-être quelques dizaines. Le reste, ce sont des personnes qui ont du succès, des spécialistes distants, à la tête froide - quoi qu'ils fassent, ils le font bien. » C’est sur ces mots de Leszek Oswiecimski que débute le « Petit manifeste des ratés polonais », le texte qui a donné son nom au club fondé il y a vingt ans et issu d’un Stammtisch (table d’habitués) d’artistes polonais.es venu.e.s à Berlin dans les années 1980. Et ce manifeste est resté au programme du club jusqu’à ce jour : au culte du succès, ses membres opposent une culture de l’échec.
 
« Nous subissons les affres de la perfection des autres. Leur présence nous intimide. Et cela leur convient tout à fait, car ils vivent dans la crainte de perdre le monopole de la création qu'ils revendiquent pour eux-mêmes ».
 
Le mot « raté » en polonais a cependant une connotation positive : un « nieudacznik » peut être une personne qui ne mène rien à terme parce qu'elle est trop agitée. Au nouveau départ frénétique, à la constante réinvention de soi et l’auto-optimisation permanente pour obtenir un succès hypothétique, les ratés polonais opposent une réflexion sur la nécessité de l’échec, qui fait partie intégrale de la vie. Après tout, il ne peut y avoir de succès véritable et durable sans échec, pensent-ils, et enquêter, analyser et mettre en évidence les côtés positifs de l’échec est leur passion depuis qu'ils ont enregistré leur club en tant qu'organisation à but non lucratif il y a vingt ans.

« Sondagés » - Que savent les Brandebourgeois.es de la culture polonaise ?

En 2007, le club, que les membres fondateurs Piotr Mordel et Adam Gusowski dirigent toujours bénévolement, a déménagé de la Torstraße à la Ackerstraße 170 à Berlin Mitte. Ils le définissent comme « une plateforme de communication analogue, un banc d’essai pour tous ceux qui le souhaitent ». Dans leur salle de 70 à 100 places, concerts, lectures, conférences et fêtes étaient régulièrement au programme avant la crise du Corona. Le site Web de l'association à but non lucratif indique comme langue officielle « l'allemand et toutes les autres langues étrangères ».

Pendant de nombreuses années, on pouvait également entendre les ratés polonais dans leur propre émission de radio sur la chaîne Funkhaus Europa de la WDR (Westdeutscher Rundfunk) et dans des événements diffusés en direct tels que « Die Schizonationale » et le « Leutnant Show ». Sur leur chaîne Youtube, on trouve plus d'une centaine d'épisodes de « Gespräche mit einem interessanten Menschen » (Conversations avec une personne intéressante ) et une trentaine d’entrevues de la série « Umgefragt in Bernau » (Interviewé.e à Bernau). Pendant des années, la petite ville de Bernau, qui compte 38 000 âmes et est située dans le Land de Brandebourg entre Berlin et la frontière polonaise, a été le théâtre de leurs enquêtes insolites, qui ont révélé les lacunes des échanges culturels germano-polonais et formé leur résistance à la frustration. Les habitants de Bernau ont été incapables de répondre aux questions sur la culture polonaise - à l'exception d'une passante qui venait elle-même de Pologne. Bien que Mordel et Gusowski aient proposé aux personnes interrogées jusqu'à 1000 € pour qu’elles regardent un film polonais avec eux, aucune d’entre elles n'a accepté l’offre. Néanmoins, les ratés polonais sont arrivés en troisième position en 2017 lors de la remise de « l’Ours bleu », un prix que l'administration du Sénat de Berlin et la Commission européenne décernent en Allemagne aux « personnes travaillant en coulisses » pour leur engagement européen.

« Nous trébuchons en ligne droite » - L'échec en tant que programme

Ils ont également échoué dans leur tentative de fonder un parti politique pro-européen en 2018, le Polnische Partei Deutschlands (PPD, Parti polonais d’Allemagne) et de combattre le populisme de droite par des émissions satiriques. Après l’épuisement du fonds de démarrage de la Bundeszentrale für politische Bildung (Agence fédérale allemande pour l'éducation politique), ils ont dissous leur parti pour former une nouvelle « Association des Polonais européens en Allemagne » - anciennement le « Parti polonais d’Allemagne ».
 
L'échec était-il prévisible, peut-être même l'objectif secret du PPD ? - C’est ce que  suggère le concept du Club des ratés polonais, qui oscille entre refus volontaire de réussir et échec involontaire. Même l’auto-description des membres du club dans le manifeste en donne un indice : « Nous, les faibles, les moins doués, ne pouvons presque rien faire ; nous essayons d'acheter du lait dans une pharmacie et un demi-kilo de fromage chez le coiffeur. Les voitures klaxonnent en nous voyant, nous trébuchons sur des obstacles invisibles, marchons continuellement dans la merde de chien, mais même cela ne nous porte pas chance ».

Lorsque Mordel et Gusowski ont des accès de mélancolie polonaise et regrettent de ne pas avoir obtenu plus d'argent et de gloire avec leur club - contrairement à certains humoristes multikulti, télégéniques et très recherchés actuellement - on ne sait pas avec certitude s'il s'agit d'apitoiement sur soi ou de coquetterie. Car quiconque juge leur stratégie d'échec en fonction de paramètres de succès à long terme et d'impact durable sera surpris de constater que leur philosophie de vie (de survie) a été et est plus que réussie.

Vous pourriez aussi aimer

API-Error