Les États-Unis d’Amérique sont à la fois un projet, une expérience et une idée. Mais la tension entre l’ambition et la réalité alimente également une dynamique contradictoire qui continue de marquer l’État américain jusqu’à nos jours.
Sans une idée novatrice, il est impossible de diriger un État. C’est ainsi que le philosophe et sociologue allemand Helmuth Plessner critiquait en 1959 l’austérité de la politique de puissance du wilhelminisme[1], qui visait à intégrer chaque État, en tant que rival ou partenaire, dans un réseau de traités et d’obligations ne lui laissant qu’une marge de manœuvre très limitée dans un sens comme dans l’autre. La Première Guerre mondiale a montré que cela n'avait pas tout à fait fonctionné. Le maillage n'a pas tenu : dès qu'une couture s'est déchirée, c'est tout le filet qui s'est déchiré. Les nations sont tombées les unes après les autres dans la folie de la guerre.Il existe aujourd’hui un État dont la création, plus que toute autre, doit son origine à une idée novatrice : les États-Unis d’Amérique. Ce qui a été inscrit dans la Déclaration d’indépendance il y a 250 ans, puis dans la Constitution (1787), était toutefois plus qu’une simple étincelle : c’était un fanal. Et ce fanal semble encore briller de mille feux aujourd’hui. C'est comme si l'idée des États-Unis n'avait pratiquement rien perdu de sa fascination et de son rayonnement, parfois ambivalents.
All men are created equal…
Si l'on veut décrire ce que sont les États-Unis, on se retrouve rapidement face à des difficultés, dès lors que l'on tente de concilier les contradictions manifestes qui caractérisent ce pays. C'est ainsi que la méfiance, fondée sur des raisons historiques, à l'égard d'un pouvoir central dominant, dont on s'était libéré lors de la Révolution, a donné naissance à l'idée d'une confédération d'États partiellement autonomes, dont l'indépendance relative empêcherait un tyran de s'emparer du pouvoir sur l'ensemble du pays depuis la capitale. Cependant, cela a été contredit dès le départ par ce qu'on appelle le « Unitary Executive Order », énoncé à l'article II, paragraphe 1, de la Constitution, qui, selon certaines interprétations, conférait au président un pouvoir exécutif illimité.L'égalité de tous les hommes, déclarée comme allant de soi (« we hold these truths to be self-evident, that all men are created equal… ») et proclamée avec beaucoup de pathos dans le préambule de la Déclaration d’indépendance, était en contradiction avec le maintien effectif de l’esclavage et le refus d’accorder les mêmes droits civiques aux Noirs jusqu’à l’adoption du Civil Rights Act de 1964 et du Voting Rights Act de 1965. D'une manière qui semble aujourd'hui difficilement concevable, le génocide perpétré contre les peuples autochtones du continent allait à l'encontre de ce principe d'égalité entre tous les êtres humains.
Et compte tenu du fait que, dans bien des cas, c’est le désir de liberté religieuse et de tolérance qui avait poussé les gens à traverser l’Atlantique pour rejoindre la terre de liberté tant rêvée, on est surpris de constater l’impitoyabilité avec laquelle on s’en est pris, par exemple, aux mormons, mais aussi la condescendance et la discrimination, allant jusqu’au lynchage, que les immigrants italiens ont dû subir, non seulement en raison de leur foi catholique, mais aussi parce qu’on les considérait comme des Noirs.[2]
Le rapport entre l'idéal et la réalité
Quelles que soient les raisons de cette dissociation entre l'idée et la pratique, entre la rhétorique et la réalité : on ne saura attribuer cette double comptabilité – idéalisme grandiloquent et rhétorique sentimentale et moralisatrice d’un côté, réalisme brutal et profane en matière de pouvoir et pratiques profondément immorales de l’autre – uniquement à l’enlisement des Lumières américaines dans leurs propres contradictions, lorsqu’il s’agit de porter un regard sur sa propre nation[3]. On ne parviendra probablement pas à identifier une cause unique et exclusive à cela, il faudra plutôt supposer l'existence d'un ensemble de causes qui, au cours des 250 années qui se sont écoulées depuis la fondation des États-Unis, ont, selon des combinaisons variables, façonné le rapport entre les différents éléments du récit (liberté, individualité, épanouissement personnel, égalité, tolérance, famille, abnégation, validité du droit, communauté) et la réalité sociale, économique et politique à laquelle il se référait.Ou faut-il plutôt raisonner dans l'autre sens ? Faut-il peut-être envisager la relation entre l'idéal et la réalité d'une manière qui accorde la priorité au récit plutôt qu'à la réalité ? Ce n'est alors pas le récit qui dépeint de manière trompeuse une réalité, quelle qu'elle soit, mais la réalité qui ne parvient tout simplement pas à suivre le rythme du récit ? Si – comme l’ont proclamé Washington et Hamilton (et les démocrates encore pendant la campagne électorale de 2024) – la nation américaine elle-même doit être considérée comme une « grande expérience », cela n’implique pas que les conditions expérimentales, avec leur nombre incalculable d’inconnues en constante évolution, produisent à chaque fois des résultats différents et que ces résultats nécessitent à leur tour un réajustement des conditions expérimentales, de sorte que l’hypothèse, l'expérience et le résultat se trouvent dans une interaction permanente d'affirmation et d'annulation, de contradiction et de confirmation ? Qu'en est-il, en tout cas, du résultat de l'expérience, qui ne correspond jamais aux hypothèses initiales tenant compte de toutes les nombreuses variables sur lesquelles il repose ?
L'expérience est conçue de telle sorte que l'hypothèse qui la sous-tend ne puisse jamais être falsifiée. Le récit ne peut jamais être réfuté, il doit seulement être constamment adapté et reformulé. Sa fonction n’est pas de décrire la réalité, mais plutôt de la faire naître, ce qui explique pourquoi des phénomènes réels viennent sans cesse le corroborer : l’héroïsme des GI lors de la libération de l’Europe et de la fin de la terreur nazie en est peut-être l’exemple le plus significatif.
Ce sont les contradictions qui font avancer la nation
Une formule adéquate pour décrire ce que représentent les États-Unis n’est donc pas : un État ; ni : une nation ; mais : une idée, celle d’une unité évoluant perpétuellement dans ses contradictions irréconciliables. On disposerait alors d’une explication à de nombreux phénomènes, tels que la répétition à l’infini des récits sur la cohésion familiale, l’esprit de sacrifice et l’héroïsme individuel face à des forces surpuissantes, alors que, parallèlement, l’hédonisme alimenté par le capitalisme, l’égoïsme, la cupidité et la recherche du profit érodent la cohésion sociale.Parmi la galerie de personnages de ces récits figure le hors-la-loi, ce combattant solitaire qui enfreint les lois corrompues pour faire triompher le bien. Et parmi ces phénomènes induits par cette idée figurent l’invention du « soft power » par le biais du cinéma et des arts plastiques, des récits d’avant-gardisme et d’innovation, de la créativité individuelle et la disruption ; l’alternance entre l’isolationnisme et la « Mission Impossible » en tant que gendarme du monde ; l’image de soi comme modèle universellement valable de l’amélioration de l’humanité, tout en affirmant son propre exceptionnalisme.
Les contradictions, comme l'aurait dit ce bon vieux Hegel, sont les moteurs dialectiques qui font avancer la nation. Aucune observation ne contredit ce récit, car celui-ci ne se réfère pas à des faits, mais à une idée. Cette idée tire son énergie de l’affirmation d’un monde dépravé que l’individu, responsable uniquement devant sa conscience selon la tradition protestante, s’efforce de transformer en un « benevolent empire ».[4] De même que la société peut être perfectionnée (« a more perfect union »), l'individu peut lui aussi se perfectionner. L’esprit pionnier et colon se mêle à la foi évangélique en l’auto-perfectionnement et favorise une confiance apparemment illimitée dans le sens de l’innovation, dans ses propres capacités (« be all you can be »)[5] et dans un monde où l’idée que les ressources sont limitées représente une restriction absurde de sa propre capacité d’action.[6]
L'Union n'est jamais parfaite, mais toujours « more perfect »
L'État, en tant qu'idée et ensemble de contradictions irréconciliables, implique bien sûr aussi la séparation permanente et largement arbitraire de ses composantes. « We the people » désigne en effet toujours quelque chose de différent : tantôt, le peuple est défini de manière exclusionniste par les nativistes et les know-nothings, tantôt de manière inclusiviste par tous ceux à qui les droits civiques ont été accordés. Tantôt uniquement par les hommes, tantôt par les deux sexes, tantôt par le plus grand nombre possible de genres. Tantôt « we the people » est l'expression qui désigne l'élite au pouvoir, tantôt c'est une étreinte idéaliste de tous ceux qui poursuivent leur propre bonheur dans ce pays. Tantôt c'est le peuple, la plèbe, qui se révolte contre l'élite, tantôt c'est la classe moyenne, qui méprise autant la richesse excessive que l'indifférence de la plèbe face à son propre destin et au bien-être de la société dans son ensemble.[7]On ne peut donc jamais parler d'une perversion de cette idée. L'Union n'est jamais parfaite, mais toujours « more perfect ». L'État, en tant qu'idée, ne se réalise jamais, il est toujours en chemin vers lui-même. Ce chemin comporte des errements, des détours et des fausses pistes. Et à la contradiction qui s'impose temporairement s'opposera la contradiction qui contredit cette contradiction, générant ainsi une nouvelle version du récit qui donne naissance à cette réalité dont il semble ensuite raconter l'histoire de manière imparfaite. De part et d'autre de la contradiction, l'idée du « land of the free » reste une vision aux interprétations et aux significations différentes selon les camps.
La différence entre cet État, à la naissance duquel une nouvelle lumière a commencé à briller, et toutes les autres nations réapparaît sous la forme d’un Re-Entry, comme une distinction entre une lecture juste et une lecture erronée de « We the People », entre une compréhension juste et une compréhension erronée de la véritable interprétation de cette idée qui, même après 250 ans, ne cesse de nous fasciner.
Note de bas de page:
[1] Helmuth Plessner, Die verspätete Nation. Über die politische Verführbarkeit des bürgerlichen Geistes (1959), Stuttgart 1969, S. 44.[2] https://www.nytimes.com/interactive/2019/10/12/opinion/columbus-day-italian-american-racism.html
[3] James Davison Hunter, Democracy and Solidarity, Yale University Press, 2024.
[4] https://courses.lumenlearning.com/suny-ushistory1ay/chapter/the-benevolent-empire/
[5] https://www.army.mil/article/264594/new_army_brand_redefines_be_all_you_can_be_for_a_new_generation
[6] Vgl. Friedrich August von Hayek, Die Verfassung der Freiheit (1971), Tübingen 2005, S. 316 ff.
[7] Vgl. Kolja Möller, Volk und Elite. Eine Gesellschaftstheorie des Populismus, Berlin 2024.