Portrait d'un homme resté fidèle au punk  L'amour au ralenti : Peter Sempel

Peter Sempel in New York 2000 © Peter Sempel

Depuis le décès du cinéaste et photographe Peter Sempel, survenu le 20 mars dernier, quatre jours avant son 72e anniversaire, un silence palpable règne sur la scène artistique de Hambourg. L’un des personnages les plus singuliers et les plus originaux nous manque désormais, un personnage dont on n’a jamais vraiment su définir la nature exacte : réalisateur de clips musicaux, cinéaste expérimental, fan ?
 

Avec Peter Sempel, c'est une façon bien particulière de voir qui disparaît : une caméra qui ne se contente jamais de documenter avec détachement, mais qui est toujours au cœur de l'action, qui tremble avec les protagonistes, vibre avec eux, danse avec eux, trébuche même avec eux, sans jamais perdre l’équilibre.

Né à Hambourg en 1954, Peter Sempel a grandi dans l’Outback australien sans eau courante ni radio, avant de revenir par bateau à l’âge de douze ans. Toute sa vie, il a filmé des marginaux et ceux qui dépassaient les limites – car il en avait lui-même toujours été un. « Une forme de protestation contre le monde normal », comme il l’a un jour qualifié. Le punk qu’il représentait n’était pas un simple accessoire stylistique, mais une attitude existentielle. Les premiers courts-métrages de Sempel ont vu le jour en 1981, à cette période singulière où le punk paraissait un peu fatigué et usé en Allemagne – mais où il s'est pourtant rebiffé avec vigueur, comme pour prouver qu'il n'était pas encore mort. Des courts-métrages comme Save the Children / Kriegsjugend (Save the Children / Jeunes de la guerre), Fressen (Bouffer), Klarheit über alles (La clarté avant tout) (avec les Toten Hosen) ou Wozu sind die Männer da ? (À quoi servent les hommes ?) sont des films bruts et fiévreux dans lesquels des groupes comme DAF, Birthday Party, Crass, Einstürzende Neubauten et Abwärts ne posent pas en stars, mais apparaissent comme des éléments vivants, parfois même récalcitrants. Ce ne sont ni des portraits classiques, ni des mises en scène, ni même des documentaires, mais des psychogrammes au ralenti extrême, ponctués de fondus enchaînés et d'associations d'idées déchaînées.

Pourtant, Sempel aimait le punk avec le même abandon que l’opéra. Pour lui, c’étaient les deux faces d’une même médaille : toutes deux étaient synonymes d’exagération, d’abandon radical, d’attaque furieuse ou nostalgique contre le centre ennuyeux. Beethoven s’oppose aux UK Subs, Mozart aux Poison Girls, Schubert aux Neubauten. La bande-son à elle seule constituait un manifeste contre toute forme de séparation nette entre culture savante et sous-culture. Sempel n'a jamais recherché le grand récit linéaire. Il a collectionné, réalisé des collages, établi des associations, superposé des images et des sons : pour lui, la vérité résidait dans la superposition. Ses films sont à l'image de la scène punk elle-même : bruts, chaotiques, contradictoires, parfois d'une proximité insupportable, parfois presque tendres.

Dans Dandy, sorti en 1988, il fait attendre Blixa Bargeld à un arrêt de bus, tandis que Nick Cave et Nina Hagen tiennent des dialogues absurdes et décousus. Campino fait son apparition, ainsi que Lene Lovich et Dieter Meier du groupe Yello – tout s'enchaîne sans qu'on ne comprenne jamais vraiment pourquoi. Sempel n'a jamais cherché à expliquer, mais plutôt à découvrir quelque chose par lui-même et à faire ressentir cette découverte au spectateur. Pour lui, la caméra était comme une extension du système nerveux, un instrument empathique qui capte l'énergie avant qu'elle ne se transforme en pose.

Dans un entretien accordé au quotidien allemand taz à l'occasion de son 70e anniversaire, il a déclaré laconiquement : « Beaucoup de gens pensent que je cours après les célébrités. Mais non, ça s'est toujours fait comme ça. »

Ce n'était pas de la fausse modestie. Sempel s'intéressait véritablement aux gens, à leurs névroses, à leur impuissance, à leur colère, à leur beauté cachée. C'est pour cette raison que beaucoup sont devenus ses amis et le sont restés jusqu'à aujourd'hui.
Et c’est pourquoi les films de Peter Sempel semblent encore si frais et si naturels aujourd’hui : parce qu’ils conservent l’énergie brute que dégageaient ces personnes à l’époque où elles n’étaient pas encore des icônes, mais des personnages jeunes, en colère, désespérés ou euphoriques dans un monde qui leur semblait trop étroit.

Pour Peter Sempel, le punk n’a jamais été simplement de la musique, une mode ou une phase passagère. C’était une attitude fondamentale : ne pas se conformer, ne pas se laisser instrumentaliser, ne pas utiliser la caméra comme un instrument de pouvoir ou de distance, mais comme un moyen d’exprimer la tendresse, la solidarité et la complicité.

Ses courts-métrages du début des années 80 sont donc bien plus que de simples témoignages d’une sous-culture révolue. Ce sont des tentatives d’opposer quelque chose de radical à l’accélération : le ralentissement, la répétition, la superposition, l’insistance sur le détail. L’amour au ralenti, pourrait-on dire. Une forme de lenteur radicale au milieu du bruit et de l’agitation.
Peter Sempel est resté fidèle au punk, sans pour autant le transformer en objet de musée ni le plonger dans une esthétique rétro complaisante. Il a vécu le punk jusqu’au bout, jour et nuit – aussi bien dans le club de Hambourg que sur ses cartes postales faites maison, décorées avec une tendresse débordante et accompagnées de textes écrits avec amour, qu’il envoyait aux quatre coins du monde ; dans ses interminables conversations nocturnes tout comme dans ses films, que personne n’a jamais vraiment su commercialiser et qui, précisément pour cette raison, conserveront toujours leur valeur inestimable.

Dans l'un d'entre eux, on entend Nick Cave dire : « I’m just visiting this planet. » Peter Sempel n'était lui aussi qu'un visiteur. En guise d'adieu, il nous a laissé quelques-unes des plus belles images de cette étrange planète.
Cet article a été commandé et réalisé en collaboration avec Kaput - Magazin für Insolvenz und Pop und Gegenüber, le magazine transatlantique du Goethe-Institut.

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