La scène punk allemande de la fin des années 1970 était un mélange contradictoire : des artistes fondaient des groupes, des auteur.e.s écrivaient des paroles de chansons, des cinéastes s'essayaient à la musique, tandis que des fans publiaient des magazines et devenaient eux-mêmes musiciens et musiciennes. Ce qui les unissait, c'était leur volonté de se démarquer d'une société ouest-allemande perçue comme conventionnelle et conservatrice. Il s'agissait de briser cet ordre établi par la provocation et une nouvelle esthétique prônant la dureté et la laideur.
La force d'une scène dépend de celle du lieu où elle naît. La scène punk, encore relativement restreinte à l'époque, se retrouvait soir après soir dans les quelques bars et clubs de la Ratinger Straße à Düsseldorf, dans le quartier Karolinenviertel à Hambourg ou encore à Schöneberg et Kreuzberg à Berlin. À la fin des années 1970, le Ratinger Hof, à Düsseldorf, était l’un des lieux de rencontre les plus importants pour les punks et les artistes. C’est là que Gabriel Delgado-Lopez et Robert Görl, du groupe D.A.F., se sont rencontrés pour la première fois. Le peintre Martin Kippenberger, qui dirigeait temporairement le SO36, un lieu branché de Berlin, fréquentait cet endroit et était fasciné par l’intensité des concerts. Il a fait venir dans son club des groupes comme DIN A Testbild (Image de test DIN A) et Mania D. Peter Hein, de Fehlfarben (Erreurs de couleur), et Franz Bielmeier, de Mittagspause (Pause du midi), étaient également des habitués du Ratinger Hof. Ils s’étaient rencontrés dans un magasin de disques de Düsseldorf et, contaminés par le virus punk venu d’Angleterre, ils ont continué à développer le fanzine The Ostrich.L’idée du « Do-It-Yourself » et le fanzine « The Ostrich »
Les fanzines sont des revues réalisées par des fans. Ils ont joué un rôle déterminant dans l'émergence de la scène punk de la fin des années 1970, non seulement en tant que médias dans lesquels on écrivait et débattait sur le punk, mais aussi en créant leur propre public, au-delà de la presse musicale traditionnelle. Les fanzines étaient des plateformes rassemblant des personnes partageant les mêmes idées. Ils ont marqué les goûts et le style de la scène punk.Au Royaume-Uni et aux États-Unis, on voyait des fans de pop devenir des critiques de pop, ce qui n’existait pas en Allemagne. À l'exception du magazine musical Sounds, il n'y avait pratiquement aucun média qui traitait du punk. L'image que les journaux et magazines traditionnels véhiculaient à propos de ce genre musical était plutôt axée sur le scandale. Quand les espaces et les médias font défaut, on les crée soi-même. Dans les années 1970, le manque d'infrastructures ou d'éléments tout à fait pragmatiques comme l'argent a conduit presque inévitablement au principe du « Do-It-Yourself » (DIY), alors que ce terme n'était pas encore courant en Allemagne. À l'époque, on appelait ce concept « Independent », c’était comme une petite île au sein du capitalisme. Grâce à l'esprit « DIY », chacun pouvait s'exprimer artistiquement. Ce n'était pas la perfection qui primait, mais l'envie de participer et de transmettre quelque chose. Les frontières établies entre producteurs et consommateurs, entre stars et fans, s’effritaient : les groupes sortaient eux-mêmes leurs disques et créaient leurs propres labels. Ils organisaient eux-mêmes leurs concerts, imprimaient des tracts et des affiches, ou réalisaient leurs propres fanzines. En principe, n'importe quel fan pouvait devenir auteur et créer quelque chose ayant une importance culturelle pop. C'est ainsi que sont nées de nouvelles économies et infrastructures, dans des conditions librement choisies, qui garantissaient la plus grande indépendance possible vis-à-vis du monde culturel traditionnel et de l'industrie musicale.
Les fanzines étaient réalisés par des membres de la scène pour d’autres membres de la scène. Ceux qui réalisaient un fanzine ne se contentaient pas de rendre compte de cette scène : ils en faisaient partie intégrante et contribuaient à la façonner. Ils couvraient des concerts, débattaient de disques et publiaient des interviews. L’échange de fanzines a ainsi donné naissance à un réseau reliant les scènes de Düsseldorf, Hambourg et Berlin. Les fanzines s'appuyaient sur des connaissances propres à une scène donnée, qui étaient sans importance, voire incompréhensibles pour les personnes extérieures à celle-ci, et leurs supports de publication étaient très variés : revues photocopiées ou imprimées, mais aussi cassettes vidéo ou audio. Ils étaient distribués dans des canettes de bière vides ou des boîtes de pellicule photo, dans des sacs en tissu cousus à la main ou des pochettes fabriquées artisanalement. Les fanzines étaient réalisés de manière indépendante et avec passion, ils n’obéissaient pas principalement à une logique commerciale.
The Ostrich #1 (1977) | © Franz Bielmeier / ArchivB.de
Les fanzines: « Une fenêtre sur un autre monde »
Les fanzines punk auto-édités ont connu un essor fulgurant dans les niches de la culture pop. Au début des années 80, on estimait leur nombre à plus de trois cents rien qu’en République fédérale d’Allemagne. La technologie de la photocopie, a contribué à cette évolution. Elle permettait de produire soi-même l'intégralité du tirage d'un fanzine rapidement et à moindre coût, à l’aide de photocopieuses dans des bureaux ou des ateliers de reprographie.Depuis l'avènement d'Internet, les fanzines sont de plus en plus complétés par des publications numériques. Si les « e-zines » et les « webzines », puis plus tard les blogues, se sont imposés dans les années 1990, ce sont aujourd’hui les réseaux sociaux qui constituent l’espace de communication des scènes musicales. Que ce soit sur Instagram, TikTok ou Facebook, chaque groupe dispose de son propre profil pour publier des comptes-rendus de concerts et annoncer des événements. Les plateformes numériques permettent aujourd’hui une mise en réseau rapide et peu coûteuse à l’échelle mondiale. Dans le même temps, chaque publication est soumise à la logique économique d’exploitation des opérateurs de plateformes. Les créateurs et créatrices de fanzines tels que The Ostrich jouissaient d’une plus grande indépendance grâce à l’esprit « Do-It-Yourself » : ils ont créé leurs propres espaces publics, dotés de leurs propres infrastructures. Ce faisant, ils ont ouvert « une fenêtre sur un autre monde ». Non seulement ils ont donné de la visibilité au mouvement punk, mais ils ont également contribué activement à la formation de la scène dans laquelle il a évolué.