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Entretien avec Claire Courdavault
L'art féministe change le paysage urbain

L'artiste Claire Courdavault devant sa fresque.
L'artiste Claire Courdavault devant sa fresque. | © Stefanie Eisenreich

Avec les femmes du quartier parisien de la Goutte-d'Or, l'artiste Claire Courdavault a peint une immense fresque. Leur objectif : donner plus de place au genre féminin dans l'espace public.

Nous nous rencontrons dans un petit café rue de la Goutte d'Or dans le XVIIIè arrondissement de Paris. Elle ne peut pas commencer la journée sans café, dit-elle pour justifier le choix du lieu de rendez-vous. Fin 2017, cette artiste de 31 ans a peint pendant plusieurs semaines une fresque de 30 mètres de long pour et avec les femmes du quartier. C'est un travail commandé par la Ville de Paris, mais surtout un hommage à ces femmes qui veulent avoir leur place dans l'espace public encore trop dominé par les hommes.

Stefanie Eisenreich : Bonjour Claire ! Tu as peint cette gigantesque fresque, un travail effectué avec et pour les femmes du quartier. Comment as-tu eu l'idée de faire cette fresque ?

Claire Courdavault : C'est la Mairie qui est mon commanditaire, j'avais répondu à un appel d’offre. La palissade en bois sur laquelle la fresque est peinte a été construite à la demande des habitants, à la suite de nombreuses réunions relatives à l'aménagement du quartier. Puisque c'est un quartier où la place de la femme dans l'espace public est inexistante, l'idée de la fresque était de redonner une place aux femmes. D’où la présence sur la fresque de personnages féminins forts que je nomme les gardiennes ou les protectrices.
 

« Elles habitent ces murs et veillent sur eux », lit-on à un endroit. Il est ici question des figures féminines mythiques ou réelles représentées sur cette palissade en bois de 30 mètres de long. Parmi elles, Patchamamma, Terre Mère de la mythologie indienne. Ou Vassilissa, forte figure féminine des contes de fées russes. Marie Marvingt traverse l'image en volant sur une libellule. La pilote française est la première femme à avoir survolé la mer du Nord en montgolfière jusqu'en Angleterre en 1909. Non loin d'elle se dresse Kahina, célèbre reine berbère du VIIè siècle. « L'araignée au milieu », explique Claire, « symbolise l'unité et le pouvoir créatif féminin. »
  • La fresque, qui mesure en tout presque 30 mètres, se trouve dans le quartier de la Goutte-d’Or. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    La fresque, qui mesure en tout presque 30 mètres, se trouve dans le quartier de la Goutte-d’Or.
  • La fresque débute avec cette épigraphe qui fait référence aux personnages féminins forts ayant trouvé leur place sur ce mur. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    La fresque débute avec cette épigraphe qui fait référence aux personnages féminins forts ayant trouvé leur place sur ce mur.
  • À droite Kahina, célèbre reine berbère du VIIe siècle. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    À droite Kahina, célèbre reine berbère du VIIe siècle.
  • L'artiste devant Patchamma, femme centrale de sa fresque. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    L'artiste devant Patchamma, femme centrale de sa fresque.
  • Le symbole de la sorcière qui joue dans le mouvement de l'éco-féminisme un rôle important. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    Le symbole de la sorcière qui joue dans le mouvement de l'éco-féminisme un rôle important.
  • Claire Courdavault dans son atelier dans la rue Garibaldi à Montreuil. Elle le partage avec le collectif d'artiste « Le Jardin d'Alice ». Photo : Stefanie Eisenreich
    Claire Courdavault dans son atelier dans la rue Garibaldi à Montreuil. Elle le partage avec le collectif d'artiste « Le Jardin d'Alice ».
  • La fresque a d’abord été réalisée sur un brouillon avant de trouver sa place sur le mur. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    La fresque a d’abord été réalisée sur un brouillon avant de trouver sa place sur le mur.
  • Marie Marvingt sur une libellule. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    Marie Marvingt sur une libellule.
  • L'araignée symbolise unité et force féminine. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    L'araignée symbolise unité et force féminine.
  • Un homme passe devant Vassalisa, une puissante figure féminine des contes russes. Fresque : © Claire Courdavault ; photo : Stefanie Eisenreich
    Un homme passe devant Vassalisa, une puissante figure féminine des contes russes.
  • Claire Courdavault dans son atelier où elle travaille déjà sur d’autres projets. Photo : Stefanie Eisenreich
    Claire Courdavault dans son atelier où elle travaille déjà sur d’autres projets.


« La plupart des gens étaient contents »

Et les hommes ? Comment ont-ils réagi quand ils t’ont vu peindre cette fresque ?

Ah, il n'y a que des hommes dans la rue ici, alors j'ai entendu beaucoup de réactions différentes ! Ils m’ont par exemple demandé pourquoi je ne dessinais pas d’hommes, bien évidemment. Parfois, quand je travaille dans la rue, je me fais traiter de salope. Mais ici, la plupart des gens étaient quand même contents que le projet apporte un peu de couleur dans leur quartier.

Est-ce que le Street Art est un domaine dominé par les hommes à ton avis ?

Oui, encore aujourd’hui. C'est même assez violent, mais c'est généralement le cas dans les milieux professionnels qui sont dominés par les hommes. Il y a un mélange d’ignorance, de mépris et d’infantilisation. Mais ce n’est pas très explicite car c'est un milieu où on aime paraître cool et détendu. Il m'est déjà arrivé de travailler en collaboration avec un artiste homme. Et pendant tout le travail, j'étais invisible aux yeux des autres personnes qui étaient sur place.

En faisant quelques recherches, on se rend vite compte que dans le monde de l'art, il existe beaucoup de conflits cachés liés à ce genre de problématiques…

Oh oui, surtout dans le domaine du dessin. Cela me fait penser à une revue qui s'appelle Gonzine. Elle a été créée par l’artiste Sarah Fist'Hole. En fondant ce fanzine, elle a voulu mettre en avant les dessinatrices et leur offrir une plateforme d’expression. Elles ont beaucoup de difficultés à publier, à avoir de bons contrats, à être prises au sérieux… C'est très rare que les femmes dans des domaines comme celui-ci puissent mener leur carrière aussi rapidement que les hommes et avoir du succès.

L'acte de peindre, est-ce pour toi comme une performance ou est-ce plutôt quelque chose d'intime ?

Les deux. En l'occurrence, on choisit de sortir de l'intime parce qu'on travaille dans la rue. Mais c'est extrêmement intime d'aller chercher le support, le sujet, de le réaliser aux yeux de tous et d’entrer en interaction avec l'autre en permanence. Mais je suis convaincue que rendre l'intime visible est aussi un acte politique. C'est le cas dans ma pratique artistique qui est liée au féminisme.

D'où le choix de la femme comme figure centrale dans ton œuvre ?

J'ai toujours été fascinée par les destins de femmes puissantes. Toute petite, je me posais déjà beaucoup de questions par rapport à toutes ces inégalités. Pourquoi est-ce que moi, je ne pourrais pas faire ceci, pourquoi est-ce que les femmes ne pourraient pas faire cela ?
Je m'intéresse beaucoup à l'éco-féminisme, un mouvement qui est né dans les années 1960 aux États-Unis et qui lie féminisme et écologie. Les femmes qui appartiennent à ce mouvement se réapproprient la figure de la sorcière et se demandent pourquoi la femme en est arrivée à ce point de soumission, notamment par rapport à l'histoire et à l'époque de l'inquisition. Elles pratiquent des rituels pour se donner de la force. Utiliser toutes ces symboliques, c'est recréer une forme d’émancipation par le dessin.

« Ce n'est pas possible pour moi de ne pas agir »

Penses-tu que cette fresque ou des actions semblables peuvent changer quelque chose et donner plus de place aux femmes dans l'espace public ainsi que dans le domaine de l’art ?

J'en suis convaincue. Des actions comme celle-ci changent toujours quelque chose, même si ce n'est qu'une petite goutte d’eau dans l'océan. De plus, je pense qu'il existe des choses cachées, des choses presque magiques qui sont insufflées par l'énergie qu'on met à les faire.
Dans tous les cas, ce n'est pas possible pour moi de ne pas agir. Je veux utiliser mes mains pour créer une forme de beauté, apporter un regard différent sur les choses. Il ne faut pas oublier que dans l'histoire de l'art, les femmes ont souvent été rabaissées, voire envoyées en hôpital psychiatrique. Les choses ne se sont assouplies qu’à partir des années 1940, et là encore, elles étaient considérées comme des muses ou des modèles, sans être reconnues pour leur travail.