Spanien
Juan Soto Ivars

Le ballon vs. moi. Confessions d'un allergique au football

L'écrivain compare l'hymne national aux chants du stade, les groupes de supporters aux opinions politiques et les clubs de football à des religions. Une vision étonnante du foot en Espagne !

Traduction : Paule Chauvin
 
En Espagne, le football a remplacé les symboles nationaux manquants. Bien qu'il ne déclenche en moi aucun enthousiasme particulier, il n'éveille pas non plus une aversion excessive, et me permet de mieux comprendre mon pays.
 
L'Espagne est un étrange pays. Notre hymne n'ayant pas de paroles, les gens développent des sentiments patriotiques au stade lorsqu'ils entonnent les chants pour leur club. Notre drapeau national suscite en nous autant d'émotions qu'un torchon de cuisine, au point de faire tomber les Espagnols dans un tourbillon identitaire belliqueux dès qu'ils enfilent le maillot de leur équipe. Mais si nous dépassons l'aspect sociologique pour atteindre le subconscient, nous découvrirons alors une autre qualité indiscutable du football : lorsqu'un Espagnol, assis dans son bar, encourage une meute de sportifs transpirants, il peut se permettre de poursuivre sa vie qu'il a principalement menée dans cette position jusqu'ici, sans qu'aucun complexe de culpabilité ne vienne le torturer.

Culture vs. football

Il y a quelques temps, je voulais présenter le livre d'un ami dans une librairie et quand j'évoquai cela avec son éditeur, il regarda avant toute chose le calendrier sportif, comme il aurait consulté un oracle : « Vous voulez faire ça vendredi à sept heures ? Impossible, le Celta Vigo joue contre le Betis Séville. »

La culture espagnole est frêle sur ses jambes pâles et tremblantes, il est donc normal que les éditeurs aient pris peur pour cette présentation. Il leur aurait fallu lutter pour retenir l'attention du public face à des fesses musclées de footballeurs. La fascination hypnotique que le football exerce sur les écrivains vient sûrement de là, ces gens qui d'ordinaire sont plus enclins à l'alcool et au confort qu'au sprint de la chasse au ballon sur une pelouse. Au cours des dernières années, j'ai pu observer la démence footballistique détruire les esprits les plus brillants de ma génération.

J'ai moi-même essayé, depuis que je suis capable de penser, de m'intéresser à cette chose, mais toutes mes tentatives furent ridicules et échouèrent lamentablement : lors de l'exploit glorieux de l'Espagne contre les Pays-Bas en finale, alors que notre pays gagnait pour la première fois la Coupe du monde, ma joie et ma satisfaction explosèrent et me firent sauter dans une fontaine, où je me cognai les reins contre un tuyau. Une autre fois, un ami m'invita au stade pour que je ressente le bonheur d'un match en live. Quand l'une des équipes a marqué un but, j'ai fait des bonds de joie, sans remarquer qu'on se trouvait au milieu des ultras de l'équipe adverse. Et ce n'est pas fini : plusieurs années auparavant, j'allais encore à l'école, il existait deux groupes qui s'opposaient, à l'image des idéologies dans notre Parlement. D'un côté les supporters du Barça, de l'autre ceux du Real Madrid. Je voulais être apprécié et m'avouais donc fervent admirateur de Santiago Bernabeu (joueur et fonctionnaire de football espagnol) dès que j'apercevais des maillots blancs à proximité, tandis que j'entonnais Els segadors (hymne national de la Catalogne) quand je voyais approcher des « culés » (supporters du FC Barcelone). Lorsque mes valeureux congénères découvrirent que je ne m'enflammais ni pour Madrid ni pour Barcelone, mais que je reniais ces deux religions, ils furent à deux doigts de me jeter sur un bûcher. Les Espagnols sont des gens extrêmement cohérents. Ici, il n'existe pas de pire pêché que de supporter un club de football puis un autre (ou une idéologie puis une autre).