Brésil
Rogério Pereira

Les avocats sont soi-disant verts

Jouer au foot avec des chaussures en caoutchouc, des maillots faits maison et des shorts cousus main... parce que pratiquer le plus beau sport du monde n'est pas une question de luxe au Brésil.

Traduction : Paule Chauvin

Ils n'étaient pas nos amis. Mais c'était impossible sans eux. On rejoignait au galop le petit terrain de jeu derrière l'église en bois. On ne jouait pas toujours contre ces terribles adversaires. On craignait cette honte persistante qui nous suivrait comme une ombre, toute la semaine et jusqu'à l'école. La moquerie de la part d'autres enfants est une porte de l'enfer grande ouverte. Mais nous étions confiants. Et perdions presque toujours. Je ne me souviens pas de victoires. Un ou deux matchs nuls. Sinon seulement des défaites sous le regard impitoyable de Dieu.

Nous étions malmenés, mais notre équipe portait un nom éclatant : San Remo. Je l'avais lu sur la vitrine d'un magasin de vêtements du centre-ville de Curitiba, où l'on ne trouve rien d'autre que des prostituées grosses et laides qui attendent. Sam Remo n'avait pas de maillots d'équipe assortis. « Chaussures de football » était une expression étrangère qu'on ne savait même pas comment écrire. L'ignorance est une pierre que l'on lance contre la porte de l'enfer pour voir si on peut la fendre.

Je ne sais plus qui a eu l'idée de baptiser nos adversaires redoutés « les avocats ». Je ne pourrais pas m'en vanter en tout cas, je suis daltonien. Mais la raison était simple : les maillots de l'équipe des avocats étaient verts (oui, ils portaient des maillots qui étaient même marqués de numéros au dos). Pourtant, je n'ai jamais eu l'impression d'être face à huit avocats sur cette place (impossible de faire tenir onze joueurs de chaque côté, sur ces bandes étroites de terrain en friche entre la rue et l'église).

Pour ce match précis, après d'innombrables défaites, j'avais décidé qu'il nous fallait aussi un maillot aux couleurs de notre équipe San Remo. En guise d'armure ridicule contre les lances de l'adversaire. J'en avais assez de devoir jouer torse nu, rachitique que j'étais, laisser voir chacune de mes côtes, en proie au vent et aux ballons ennemis. Nos joueurs (des garçons entre neuf et douze ans) devaient donc tous se procurer un t-shirt blanc. Ils me ramenèrent des haillons, déformés par leur corps d'enfants. Mon frère m'aida à marquer les numéros à la peinture au dos des maillots. Deux designers très enviables. Mon frère était notre gardien de but. Il reçut donc un maillot noir arborant le numéro 1 peint en orange vif. Les numéros étaient tout sauf symétriques. De taille différente sur chacun des maillots. Le poids de l'ignorance sur notre dos. Nous portions des shorts en polyester, cousus par nos mères sur de vieilles machines Singer. Aux pieds, des « Conga », des « Kichute », des chaussures en toile ou en caoutchouc. Certains jouaient aussi pieds nus. C'est amusant le football avec des chaussures en caoutchouc. Un tir plus précis. Le ballon qui s'envole. La chaussure qui le suit de près dans les airs. Nous formions une petite armée de misérables, de mendiants, qui attentaient un miracle. Mais Dieu et le curé soutenaient nos adversaires avec ardeur.

Nous perdîmes le match. Mais aucune honte à avoir de cette défaite. Un ou deux buts d'écart. Nous nous étions battus comme des lions pour cette première avec nos maillots assortis. Nous n'étions pas faits pour la victoire. Plutôt destinés à perdre. On retourna à la maison avec nos haillons. Les numéros orange s'affaissant de toutes parts.

Je passe parfois encore devant le champs de bataille. La vielle église a fait place à une nouvelle dont le clocher pourrait caresser la barbe de Saint Pierre. Le curé est mort. Il siège désormais à la droite de Dieu le Père tout puissant. Sur le terrain de jeu se dresse une résidence composée de maisons homogènes. L'équipe des avocats n'existe plus. La nôtre non plus. Le magasin San Remo a fermé. Je n'ai plus jamais croisé un seul des joueurs. Maman est morte. La vieille Singer repose dans un cimetière de machines à coudre. Et je ne suis toujours pas certain que les avocats soient vraiment verts.