Bruxelles–Molenbeek Le Vieux Molenbeek : une zone de non-droit ?

Ce quartier de Bruxelles souffrait déjà d’une triste réputation avant les récents attentats dans la capitale. Hans Vandecandelaere, historien et écrivain, explique comment les choses en sont arrivées là, pourquoi la pauvreté et la radicalisation continuent à jouer un rôle mais aussi pourquoi on peut s’attendre à de nouvelles dynamiques.

Le 13 novembre 2015, la cellule terroriste franco-belge cause la mort de 130& personnes à Paris. Très vite, on apprend qu’au moins trois des responsables de ces attentats suicides sont liés au quartier du Vieux Molenbeek. Les frères Brahim et Salah Abdeslam y ont grandi et le père d’Abdelhamid Abaoud y tenait une boutique qui marchait bien. Pendant des semaines, les fourgons de télévision affluent sur la place Communale. Dans un bistrot avoisinant, j’esquisse sur un sous-verre la structure de la commune de Molenbeek pour un correspondant de The Washington Post arrivé tout droit du Moyen-Orient pour découvrir le « centre du fondamentalisme islamique ». Dehors, bon nombre de ses collègues prennent les habitants pour du gibier en liberté. Ils installent leurs caméras et tournent : « Vous êtes Molenbeekois et musulman… Racontez-moi, comment vous radicalisez-vous ? »

D’autres équipes médiatiques, bien que minoritaires, effectuent du bon travail et cherchent à savoir, après la tempête, à quoi ressemble réellement ce quartier. Certains évoquent d’obscures « mosquées de salon », mais mettent aussi en avant d’autres éléments : les fêtes, les spectacles, les personnes qui font bouger les choses avec dynamisme dans leur quartier, les différents sous-groupes parmi les musulmans et les jeunes. D’autres dressent le portrait d’un Vieux Molenbeek qui a su se défaire de son ambiance de Far West des années 1980. Mais le mal est fait. Les dégâts causés à l’image du quartier sont énormes.

La période la plus noire de l’histoire de ce petit quartier – situé à deux kilomètres à peine de la Grand-Place de Bruxelles – correspond aux quatre mois durant lesquels Salah Abdeslam est déclaré terroriste le plus recherché d’Europe. Son arrestation dans le Vieux Molenbeek, rue des Quatre-Vents, le 18 mars 2016 est synonyme de soulagement, mais envoie dans le même temps de nombreux habitants interviewés sur le banc des accusés. « Est-ce vrai que tout le monde savait que Salah se cachait ici ? » Quatre jours plus tard, des attentats frappent Bruxelles et l’aéroport de Zaventem. Une fois encore, les médias du monde entier se donnent rendez-vous sur la place Communale. Puis tout s’arrête. La pression qui pèse sur les 18 500 habitants retombe. La spéculation fait place aux faits et à la réflexion. Les planques, les ramifications et les arrestations en Allemagne, en Italie, aux Pays-Bas, en Suède, en Flandre, en Wallonie et dans d’autres communes bruxelloises montrent bien qu’il s’agit d’un réseau criminel international fondé en Syrie et dont le quartier molenbeekois n’est qu’un maillon. Progressivement, le récit selon lequel le Vieux Molenbeek serait devenu, au fil des mois, le « califat de l’Occident » ne tient plus la route.

Quand les journaux font état d’« émeutes à Molenbeek », on sait tout de suite qu’il s’agit du Vieux Molenbeek. Ou sinon de la zone voisine, le Quartier Maritime. Elle fait partie des quartiers les plus décriés et médiatisés de Belgique. Depuis des décennies, on ne compte plus le nombre d’étiquettes et de clichés réducteurs qu’on lui a déjà collés : « le Marrakech ou le Bronx de Bruxelles », « un quartier qui s’étouffe lui-même », une zone de non-droit, un ghetto menaçant, intolérant ou défavorisé « où les djihadistes sont chez eux », « où règne la monoculture de la pauvreté » et où les enfants qui déjeunent aux chips Aldi sont – presque par définition – illettrés.

Les années 1980 : une période sombre

Durant les années 1970 et 80, le très industrialisé Vieux Molenbeek a vécu d’énormes bouleversements sociaux. Les Molenbeekois belges qui pouvaient se le permettre ont quitté le centre de la commune, densément peuplé, pour le Haut-Molenbeek ou la ceinture verte de Bruxelles, encore intacte, laissant derrière eux des bâtiments vides et une population résiduelle qui aurait bien voulu en faire de même, mais n’en avait pas les moyens. Les migrants ont profité de la chute des prix pour s’installer dans cette zone. En 1981, près de la moitié de la population du Vieux Molenbeek était d’origine étrangère. Les berbères marocains – qui n’avaient pas le droit de vote – sont devenus majoritaires. Les dégradations urbaines faisaient partie du quotidien de ce quartier délaissé par les politiciens. L’un des drames bruxellois s’y est aussi déroulé : l’industrie s’est retirée, entraînant avec elle des milliers d’emplois peu qualifiés. D’environ 200 entreprises molenbeekoises en 1974, on est passé à seulement une septantaine en 1988. Bruxelles a compensé le déclin de l’industrie en accélérant le développement de l’économie des services, qui emploie aujourd’hui près de 360 000 navetteurs généralement hautement qualifiés. La crise a compromis la mobilité sociale des Marocains. Le Vieux Molenbeek et le quartier du canal de Bruxelles sont devenus une zone urbaine postindustrielle à réinventer.

En 1991, différentes émeutes impliquant des migrants ont marqué un tournant en accélérant la prise de conscience émergente des tensions. Deux ans auparavant, Bruxelles était devenue une région à part entière, avec ses propres compétences. Les pouvoirs en place ont recommencé à accorder de l’attention à des quartiers qu’on allait dès lors qualifier de « défavorisés » ou « désavantagés ». Le Vieux Molenbeek entrait dans un processus de remise à niveau. L’enseignement néerlandophone sortait d’une crise profonde. L’offre culturelle, souvent gratuite, est incomparable à celle des années 1990. Le commerce s’est modernisé. De nouvelles constructions ont vu le jour pour accueillir des habitants ou des prestataires de services sociaux. Une nouvelle classe moyenne a fait son apparition dans le quartier, d’abord grâce aux subventions, puis à l’injection de capitaux privés. Ci et là, des constructions contemporaines sont apparues et le réaménagement de l’espace public annonçait les débuts de la mobilité douce. Au cours des quinze dernières années, le quartier a également accueilli de nouvelles vagues migratoires, surtout d’Afrique subsaharienne et d’Europe de l’Est. Le Vieux Molenbeek est donc toujours le lieu d’où l’on repart à zéro, mais l’arrivée de groupes ethniques variés met progressivement un terme à la présence dominante des Maghrébins.

Dynamique surprenante et dures réalités

Les journalistes ont tendance à présenter le quartier comme une zone de non-droit ou une enclave dans laquelle s’enferment les habitants. Pourtant, une partie des jeunes fréquente des écoles secondaires et universités situées ailleurs dans la ville, tandis que des adultes font tous les jours la navette entre leur « village » et leur lieu de travail. Les malades de l’appendicite doivent aussi quitter le quartier pour se faire soigner, car il n’y a pas d’hôpital sur place. Le degré de mobilité est étroitement associé à la fonction, à l’âge et au milieu socioéconomique des habitants du Vieux Molenbeek : travailleurs vs chômeurs, immigrés de première génération, plus sédentaires vs de troisième génération, plus mobiles. Sans évoquer les connexions internationales, les vacances annuelles, l’acquisition de biens à l’étranger, le règlement de mariages ou le développement de réseaux commerciaux. Le Vieux Molenbeek est loin d’être une île isolée. Il fonctionne en interaction avec le reste de la ville et du monde. Ses frontières externes sont plus poreuses que ce que l’on voudrait nous faire croire.

En outre, un changement est en train de se produire le long de ces frontières extérieures, qui, à terme, devrait attirer encore plus le reste de la ville dans le quartier. Le long du canal de Charleroi, la création de lofts apporte une nouvelle dimension aux quais. La ville n’a pas de lien fonctionnel avec l’eau, mais bien émotionnel. Le canal s’impose comme une nouvelle place to be. Son charme ? Offrir une résidence avec vue sur l’eau. Le centre de Bruxelles se déplace vers l’ouest. Si le Vieux Molenbeek parvient à en faire partie, il attirera divers groupes de personnes : touristes, voyageurs d’affaires, étudiants et encore plus de membres de la classe moyenne qui n’ont plus peur. Des glissements se produiront probablement. Le petit commerce se diversifiera et passera des première et deuxième lignes aux troisième et quatrième, c’est-à-dire cafés, librairies et chocolatiers. À terme, peut-être que les bureaux et usines contribueront aussi à la diversification des emplois. Le mélange des personnes défavorisées et favorisées augmentera, tout comme l’offre de culture et de loisirs sur le territoire de Molenbeek.

Mais sous ce vernis dynamique se cache un contexte assez difficile. Le Vieux Molenbeek est une zone où, à l’exception du nombre de suicides, presque tous les indicateurs mesurables sont au rouge. C’est la conséquence classique d’un taux de chômage extrêmement élevé, d’une mauvaise qualité de l’air, de la surpopulation, de la pauvreté, du manque d’espaces ouverts et de logements terriblement petits. La croissance démographique exceptionnelle et le cruel manque d’appartements de qualité et abordables obligent les habitants à vivre dans des caves, des greniers ou des chambres partagées. Et quand ceux-ci sont pleins, il ne reste plus qu’à s’installer dans des remises à l’arrière des bâtiments ou dans des garages.

Ces situations précaires sont bien visibles dans le paysage urbain. Certaines personnes se rendent aux bains publiques pour pouvoir se doucher pour cinquante centimes d’euros la demi-heure. Les boutiques qui vendent des vêtements de seconde main, des cuisinières rafistolées ou des piles de pots de Nutella à prix réduits sont omniprésentes. Lors du marché du jeudi, on peut marchander un cageot de fraises jusqu’à ce qu’il ne coûte presque plus rien et on voit des vendeurs à chariots proposer discrètement des pains plats faits maison en dessous du prix du marché.

Mais le Vieux Molenbeek ne connaît pas que la misère. Il produit aussi de la richesse : des formes les plus sombres de l’économie informelle aux énormes bénéfices des marchands de sommeil en passant par l’impressionnant businessknowhow mondialisé. L’esprit d’entreprise a le vent en poupe. La graisse des marchands de pitta ruisselle de moins en moins le long des murs. Ces dix dernières années, les boulangers et les poissonniers ont fait un bond en avant en termes de qualité et ont commencé à diversifier leur offre en proposant des plats préparés. La chaussée de Gand est le porte-drapeau de ce commerce. Les loyers mensuels moyens, de 2 000 à 3 000 euros, font suffoquer les marchands de bric-à-brac. La classe moyenne remonte la pente et retrouve la gloire belge de l’après-guerre. Les entrepreneurs sont juste différents, avec la peau un peu plus foncée, et surtout plus connectés que jamais au reste du monde. En 2011, les 384 commerces au total du Vieux Molenbeek ont apporté de la richesse aux uns et une alternative au chômage aux autres.

La musicalité de Molenbeek

Le quartier ne peut être compris qu’à travers ses nombreux groupes sociaux, qui se divisent chacun en plusieurs sous-groupes. Le Vieux Molenbeek devient alors un immense orchestre symphonique avec des expressions sociales divergentes. Les commerçant sont loin d’être tous les mêmes : on trouve des vendeurs de bric-à-brac et des entrepreneurs mondialisés. Les Marocains, groupe majoritaire, se répartissent en immigrés de première, deuxième et troisième génération. Il y a les anciens arrivants et les nouveaux venus, que les premiers considèrent parfois comme des concurrents sur un marché du travail limité. Les nouveaux arrivants se répartissent à leur tour en Marocains du Maroc, des Pays-Bas, d’Italie ou, surtout depuis 2008, d’Espagne, avec ou sans papiers. On trouve des réseaux peu connus au sein d’autres groupes ethniques, des personnes qui grimpent socialement et considèrent qu’elles en ont fini avec le quartier ainsi que de nouveaux membres de la classe moyenne en quête d’un avenir. Des locataires ou propriétaires, des jeunes en pleine ascension, des jeunes qui tentent de garder la tête hors de l’eau et des jeunes qui baissent les bras, des musulmans stricts et surtout modérés, des habitants fidèles à leur quartier ou des navetteurs, des personnes très et surtout peu qualifiées… Tous déterminent la musicalité de la ville. Molenbeek se comprend à travers une diversité de petits et grands réseaux. Il existe de petits réseaux islamiques rigides qui s’opposent aux initiatives visant à égayer la vie du quartier grâce à la danse et la musique. On trouve aussi des réseaux axés sur les origines ethniques. Ou des créatifs qui se lancent dans le théâtre, la musique et le cinéma. Tous se côtoient. Le problème est que toutes ces expressions sociales sont trop peu mises en avant dans les recherches, ce qui conforte la tendance à considérer le Vieux Molenbeek comme un ghetto maghrébin.

L’hybridité non plus n’est pas mise en lumière. Au restaurant Tha Moury, sur la place Communale, le gérant Mohammed et deux chefs vietnamiens préparent des plats thaïs à la sueur de leur front. La mixité est une donnée fondamentale pour les années à venir. Pour l’instant, un paysage marocain avec plusieurs couches, aux caractéristiques culturelles et religieuses très marquées, donne encore le ton. L’espace laissé à « l’autre » doit encore grandir. La sympathique terrasse d’un bistrot belge donnerait déjà un tout autre aspect au paysage urbain. Le Vieux Molenbeek est très diversifié, mais cette diversité ne s’exprime pas assez car l’offre est inexistante. Durant le ramadan, tout est fermé et il faut se donner rendez-vous hors du quartier.

La mosaïque de l’islam et des jeunes

La maison de quartier Avicennes permet à Aziz, 16 ans, de faire du rap plutôt que de traîner en rue. La maison de quartier Avicennes permet à Aziz, 16 ans, de faire du rap plutôt que de traîner en rue. | Photo : © Kristof Vadino L’islam s’est beaucoup renforcé en 25 ans. Cela a des inconvénients. Donner des cours d’éducation sexuelle dans une classe pleine de musulmans peut créer des tensions. Par ailleurs, cette société croyante repose sur des fondations dynamiques, constituées de diverses couches. J’ai rencontré des musulmans très progressistes. On s’en rend particulièrement compte lors de discussions en tête-à-tête. Pas tellement avec la Rachida qui porte un foulard ou Rachid le Marocain, mais avec Rachida ou Rachid tout court.

En 2013, la commune de Molenbeek comptait 36 450 musulmans sur 94 650 habitants, soit près de 40 pour cent de la population. Ce calcul n’a pas été réalisé au niveau des quartiers, mais un grand nombre de musulmans vivent dans le Vieux Molenbeek. Il s’agit donc d’une petite zone urbaine qui a tout d’un village : la dévotion constitue un élément fondamental et les règles de conduite religieuses et culturelles déterminent, dans une certaine mesure, les comportements dans l’espace public. Par loyauté envers ses parents, on ne marche pas main dans la main avec sa nouvelle petite copine en rue. Les femmes fument et vont au café, mais de préférence pas dans le « village ».

La communautarisation ethnico-religieuse du quartier est en partie une conséquence de l’exclusion et de la disparition de l’intégration par le travail. Les années 1980 ont été une période charnière. Auparavant, la communauté avait des horizons plus larges. Le cadre social dans lequel elle pouvait évoluer était plus vaste. La disparition des structures de travail, conséquence de la crise, a conduit au repli ethnico-religieux.

Dans le Vieux Molenbeek, l’islam est lié à la composition de la population et aux réalités socioculturelles. Il doit donner du sens à ce que vivent les gens. Les courants islamiques en faveur du sport, des sciences et de l’enseignement sont principalement adoptés par des individus hautement qualifiés, qui se reconnaissent dans ces éléments. Dans le Vieux Molenbeek, un tel discours a peu de sens et, chez les personnes peu qualifiées, un islam basique et simple domine, celui du halal-et-haram : « Aime tes voisins. Occupe-toi de tes enfants. L’islam est bon et, si tu pries beaucoup, tu gagneras des points pour le paradis. »

Au sein de ce thème de base, traditionnellement et éthiquement conservateur, on perçoit différents sons de cloche. Le contrôle des comportements sociaux dans l’espace public est une donnée à la fois absolue et dynamique. Il y a vingt ans, on voyait peu de femmes en rue. Aujourd’hui, on peut parler d’une inversion des rôles. Les femmes ont conquis le paysage urbain. Le contexte joue aussi un rôle primordial. Discutez-vous avec des musulmans en tête-à-tête ou en groupe ? En tant que musulman d’origine marocaine, vivez-vous dans le Vieux Molenbeek ou en dehors ? Êtes-vous un Brésilien qui donne des spectacles dans l’espace public pour le plaisir ou en raison de votre appartenance ethnico-religieuse ? Homme ou femme, enfant ou adolescent, les limites de ce qui est permis ou ne l’est pas varient : alors que certains sujets bénéficient de beaucoup de libertés, d’autres sont simplement inenvisageables à l’heure actuelle. La dévotion bénéficie d’une certaine marge de manœuvre et les tabous et le contrôle social sont principalement une question locale, communautaire.

Il faut également distinguer différentes attitudes chez les jeunes. Le Vieux Molenbeek compte beaucoup de familles nombreuses. Un habitant sur trois a moins de 19 ans. Mais cet environnement qui accueille de nombreux enfants est caractérisé par le décrochage scolaire et le chômage des jeunes. Cinquante-quatre pour cent des jeunes de moins de 24 ans sont sans emploi. Une grande partie d’entre eux vivent dans une famille sans revenus du travail, de sorte qu’un emploi devient un concept abstrait. Mais ces chiffres élevés masquent une quantité de jeunes qui font tout leur possible pour faire carrière. Beaucoup d’entre eux ont une identité plurielle et en ont marre d’être interpelés sur des sujets tels que leur quartier, l’ethnicité, la religion ou l’intégration. Ils doivent généralement plus souvent se justifier que leur contemporains de Bruges ou du centre de Bruxelles. Et ce, alors que ce sous-groupe n’a pas grand-chose à voir avec le quartier. Ils se contentent d’y vivre. Le reste est une projection du monde extérieur.  

Dans le quartier, on trouve des jeunes qui réussissent dans la vie, de même que d’autres avec des antécédents difficiles, parfois criminels. Il s’agit d’un groupe résiduel qui n’a plus rien à quoi se raccrocher. Certains baissent les bras et développent une vision du monde selon laquelle tout tourne autour de l’humiliation, de la discrimination et de la méfiance (« eux contre nous »). Par ailleurs, on trouve aussi un groupe d’adolescents qui rencontrent de vraies difficultés mais tiennent bon grâce à leur club de sport, leur maison de jeunes ou encore leur hobby et leur petite copine. Tous ces groupes ne se mélangent pas facilement. Ceux qui se débrouillent bien à l’école secondaire ne passent pas leur temps avec les jeunes des rues. On remarque d’ailleurs une certaine condescendance de la communauté marocaine vis-à-vis de ses jeunes membres qui traînent dans la rue. Et inversement, ceux-ci ne font pas tellement confiance aux porte-paroles de leur communauté.

Et le djihadisme dans tout cela ?

Nous devons avoir une vision large du Vieux Molenbeek. Néanmoins, nuancer ne veut pas dire minimiser. Les défis doivent être nommés, mais avec précision et selon la bonne perspective. La « discrimination code postal », une expression consacrée dans le quartier, doit être évitée. Certains habitants à la recherche d’un emploi indiquent un faux domicile sur leur CV, quand ils ne troquent pas leur nom à consonance marocaine pour un nom belge. Après les attentats de Paris et de Bruxelles, nous devons plus que jamais protéger ces milliers d’habitants en évitant les préjugés souvent gratuits. Ne fut-ce que parce que nous avons aussi besoin, dans le combat contre la radicalisation et les départs en Syrie, de ces personnes normales.

Une vision large implique de considérer le djihadisme comme un phénomène marginal au sein d’un quartier complexe. Selon l’expert en terrorisme et professeur bruxellois Rik Coolsaet (Université de Gand), différentes catégories de sympathisants vivent à Molenbeek. Globalement, ils sont poussés par un manque de perspectives d’avenir. Une partie d’entre eux est relativement aisée et n’a pas de casier judiciaire. Ils affirment souvent qu’ils ne se sentent pas acceptés. Pour d’autres, l’extrémisme violent est une nouvelle forme de comportement déviant, comme l’étaient autrefois le trafic de drogue et les braquages. Ce deuxième groupe se compose de réseaux d’amis locaux. Les membres forment un cercle fermé dans lequel règnent l’omerta et la solidarité. Ils mènent des activités criminelles en marge du quartier et de la famille. Si nécessaire, ils se fournissent mutuellement des planques. Le noyau dur fait preuve d’une grande capacité à la haine et est généralement connu de la police. Autour de celui-ci gravite un groupe plus large de jeunes qui ne sont pas forcément impliqués dans la criminalité, mais entretiennent néanmoins une forme de solidarité avec les autres.

Pour Rik Coolsaet, contrairement à de précédentes vagues de djihadisme, le courant actuel n’a presque rien à voir avec la religion ou l’idéologie. Les jeunes qui partent aujourd’hui en Syrie ont peu de convictions politiques ou religieuses. Leurs motivations ne viennent pas de la mosquée mais de la rue, de leur cercle d’amis fermé, des médias sociaux ou de la « mosquée de salon » d’un recruteur. Leur version « copier-coller » de l’islam leur sert tout au plus de base idéologique pour justifier leurs actes en tant que terroristes.

Nous disposons de chiffres sur ce noyau dur. Il ne s’agit que de quelques dizaines de personnes. En revanche, personne ne connaît l’ampleur du groupe de jeunes qui gravite autour de celui-ci. Tout ce que nous savons, c’est que le nombre mensuel moyen de personnes qui partent en Syrie diminue sensiblement depuis 2015. Le défi consiste à faire remonter les informations depuis la base, grâce à une collaboration avec les imams, les parents, les enseignants et les éducateurs de rue. D’où l’importance capitale d’une atmosphère de confiance et d’une approche préventive. Et cette atmosphère, nous ne l’obtiendrons pas en plaçant systématiquement les habitants sur le banc des accusés.

Dans le Vieux Molenbeek, on a d’ailleurs observé une différence notable au niveau des réactions qui ont suivi les attentats contre la rédaction de Charlie Hebdo et ceux de Paris, puis Bruxelles. Début 2015, les musulmans se prononçaient presque toujours contre l’attaque, mais quelques-uns se sentaient aussi offensés par les caricatures ridiculisant le prophète. Après les nouveaux attentats, la discussion sur la liberté d’expression a disparu et les actes terroristes aveugles ont été condamnés sans équivoque. La prise de conscience de la problématique de la radicalisation s’est également améliorée. Ces éléments donnent de l’espoir. Il ne reste plus qu’à démanteler les chantiers socioéconomiques et à mettre en place une police de proximité, considérée comme une alliée, qui arpente les moindres recoins du quartier.
 
  • Une intervention policière après les attentats de Paris. La relation entre le quartier et la police est complexe. Photo : © Kristof Vadino
    Une intervention policière après les attentats de Paris. La relation entre le quartier et la police est complexe.
  • Solidarité avec les victimes des attentats de Paris sur la place Communale. Photo : © Kristof Vadino
    Solidarité avec les victimes des attentats de Paris sur la place Communale.
  • Sur la place Communale, des femmes voilées et non voilées se croisent. Photo : © Kristof Vadino
    Sur la place Communale, des femmes voilées et non voilées se croisent.
  • Restaurant Tha Moury: chef vietnamien, patron belgo-marocain, cuisine thaï. Photo : © Kristof Vadino
    Restaurant Tha Moury: chef vietnamien, patron belgo-marocain, cuisine thaï.
  • Dans la rue Fin, comme dans le reste du Vieux Molenbeek, on trouve de nombreux logements dégradés. Photo : © Kristof Vadino
    Dans la rue Fin, comme dans le reste du Vieux Molenbeek, on trouve de nombreux logements dégradés.
  • Anna d’Italie et Christophe de Suisse dans leur loft, une ancienne une imprimerie. Photo : © Kristof Vadino
    Anna d’Italie et Christophe de Suisse dans leur loft, une ancienne une imprimerie.
  • Le canal de Charleroi devient progressivement la nouvelle <em>place to be</em>. Photo : © Kristof Vadino
    Le canal de Charleroi devient progressivement la nouvelle place to be.