Le « Saufpunk », ou le punk buveur, est un phénomène presque exclusivement allemand. Souvent qualifiés de « parasites sociaux », ces jeunes cachent, derrière leurs slogans nihilistes, un profil politique surprenant. Portrait.
Un Saufpunk est une personne qui s'est culturellement ralliée au mouvement punk, qui adopte une attitude ostensiblement anti-bourgeoise, qui a une apparence plutôt négligée et qui cultive un humour grossier. C'est quelqu'un qui consomme beaucoup d'alcool, de préférence de la bière en canette, mais aussi d'autres boissons à forte teneur en alcool, et qui dit posséder au moins un chien au poil hirsute. Il demande sans relâche la charité aux braves passants en leur lançant « T'as pas un mark ? ». On le trouve le plus souvent par terre, dans les gares, assis ou (selon son degré d'ivresse) allongé. Et encore une chose : cette personne est souvent allemande ; au niveau international, il n'existe pratiquement aucun équivalent au véritable Saufpunk allemand.Mais qu’est-ce qui rend ce groupe de personnes si particulier ? Après tout, une certaine consommation d’alcool n’a rien d’inhabituel dans les sous-cultures du monde entier. Ici, cependant, elle signifie quelque chose de plus : chez les Saufpunks purs et durs, la consommation d’alcool fait partie intégrante de l’identité culturelle, au même titre que la coupe iroquoise faite maison, le berger allemand plein de poux et l’écusson CRASS sur la veste en cuir volée. Le personnage du Saufpunk a vu le jour après le déclin de la première vague punk, au début des années 80 en Allemagne de l'Ouest. Se démarquant des courants à vocation plutôt politique, tels qu'on pouvait les observer dans les milieux anarchistes, autonomes ou hardcore, les Saufpunks se concentraient sur l'ici et maintenant. Le mot d’ordre était de repousser les limites collectivement et de s’amuser dans l’instant présent. S’amuser signifiant avant tout, dans ce cas précis, « boire ».
Critique sociale et parodie de soi-même
D'où viennent les Saufpunks ? Leur origine remonte au punk, le reste tient plutôt à des circonstances sociales. La crise économique qui a débuté dans les années 70 a entraîné l'effondrement des milieux traditionnels ; de nombreux jeunes ont trouvé dans le punk une alternative à la culture de la performance et à la pression de la conformité. La consommation d'alcool revêtait alors une fonction symbolique : la bière, en tant que contre-modèle de l'éthique bourgeoise du travail, pouvait apparaître aux yeux de l'establishment comme une forme d'évasion bon marché, mais elle contribuait efficacement, pour les protagonistes du milieu, à mettre en scène la marginalité et le rejet des attentes de la société. Les contradictions inhérentes à cette attitude – d'un côté la résistance sous-culturelle, de l'autre l'arbitraire politique et les tendances autodestructrices – sont bien réelles et pratiquement insolubles. En effet, il en résulte une zone de tensions entre une critique sociale tout à fait sérieuse et une auto-parodie calculée, qui se manifeste de manière impressionnante dans les œuvres exagérément satiriques de groupes proches de la scène tels que Die Kassierer (Das Schlimmste ist, wenn das Bier alle ist) (Le pire, c’est quand il n’y a plus de bière), Eisenpimmel (« en quelque sorte les Tocotronic du Saufpunk de la Ruhr », référence à l'un des groupes alternatifs les plus connus d'Allemagne) et Pöbel & Gesocks.Le pogo joue ici un rôle particulier : il s'agit d'une sorte de danse où les participants se sautent dessus et se bousculent de manière apparemment chaotique. Le bruit musical qui l'accompagne ne sert que de toile de fond – les détails rythmiques sont négligés, ici c'est (littéralement) le côté brut qui prime. Pour de nombreux punks, le pogo symbolise une forme spontanée et sans hiérarchie de vie en communauté. Et puis, l'anarchie, les « tiers-espaces » du punk, à savoir les salles de concert et les bars, sont devenus le modèle d'une société sans règles rigides. Ce ne sont pas les débats ni les programmes qui occupaient le devant de la scène, mais l'expérience directe, le chaos et l'auto-organisation. Cette conception (de soi) a préparé le terrain pour l'émergence d'une formation politique atypique : le Anarchistische Pogo-Partei Deutschland, APPD (Parti anarchiste pogo d'Allemagne.
« Le travail, c'est de la merde », telle est la devise du « Parti de la populace et des parasites sociaux », le Parti anarchiste pogo d'Allemagne (APPD). Extrait de son programme électoral : « Notre objectif est de rendre la vie à nouveau digne d'être vécue – libérée de la pression de la performance, de la contrainte et de la soumission permanente à un système qui ne fonctionne que pour les riches. » | © APPD
Le travail, c’est de la merde !
Fondé en 1981 dans la scène punk de la gare de Hanovre, le parti « de la populace et des parasites sociaux » APPD tenait compte du fait que le paysage politique allemand ne laissait aucune place au nihilisme de ces jeunes rebelles. Sa mise en œuvre cohérente en tant que mode de vie revêtait également une dimension politique. Outre les lieux communs anarchistes classiques, tels que la revendication d’« une ingérence de l’État aussi réduite que possible, davantage de liberté individuelle et d’auto-organisation » ou la démocratie directe, le parti prône également, de manière générale, « la paix, la liberté, l’aventure » et, plus spécifiquement, « le droit au chômage avec maintien intégral du salaire », la légalisation de toutes les drogues et l’abolition de l’enseignement obligatoire. Pour ceux et celles qui trouvent tout cela déjà trop compliqué, le célèbre slogan électoral « Le travail, c'est de la merde » résume parfaitement la philosophie qui sous-tend cette plateforme.Le parti a repris, sur un ton satirique, le langage des débats conservateurs pour s'en prendre avec mépris au centre politique. Il n’est donc pas surprenant que l’APPD recoure aux mêmes mécanismes que les Saufpunks : la frontière floue entre provocation et critique sérieuse, l’exploration avec délectation des extrêmes satiriques et des slogans de lutte des classes tout à fait sérieux présentent les valeurs dominantes comme un système de classes élitiste. Tout comme le Saufpunk individuel, le parti rejette le sérieux qui caractérise habituellement le discours politique et mise plutôt sur l'humour cynique et l'exagération.
Boire, boire, boire!
En effet, l'APPD s'est présenté à deux élections fédérales (en 1998 et 2005) ainsi qu'à plusieurs élections régionales (les élections organisées dans les Länder) et a pu, à chaque fois, se proclamer « vainqueur dans le cœur des électeurs », même si les résultats chiffrés n'avaient rien de particulièrement impressionnant.Tout comme la culture du Saufpunk sert à incarner un univers subculturel parallèle, un mode de vie alternatif et enlisé dans l’alcool, les efforts politiques issus de ce milieu ne sont que des parodies de leurs propres slogans. Mais une fois que l'on a surmonté le mécontentement des classes moyennes face à ces parasites effrontés, l'idée de réfléchir à une alternative à la culture néolibérale de la performance ne semble finalement pas si mauvaise. Et quand on est confronté à l'injustice d'un monde où des oligarques de la tech richissimes jouent au Monopoly avec une population mondiale qui s'appauvrit, dans une version où ils possèdent déjà toutes les rues, l'un des plus beaux slogans des anarchistes fous de Pogo nous offre une stratégie peut-être un peu cynique, mais efficace : boire, boire, boire !