Langue et mouvement
Quand le mouvement aide ou obstacle à l’apprentissage des langues
Depuis quelques années, le mouvement est devenu un mot-clé central dans les débats didactiques. Dans certains systèmes éducatifs, comme en Finlande, l’apprentissage est de plus en plus envisagé comme un processus holistique dans lequel les dimensions cognitives, sociales et corporelles interagissent (Castro-Alonso et al., 2024). Dans l’enseignement des langues étrangères également, l’intérêt pour des formes d’enseignement intégrant le mouvement ne cesse de croître. Parallèlement, de nombreux enseignants se demandent quelle est la contribution concrète du mouvement à l’apprentissage des langues. Toute forme de mouvement soutient-elle automatiquement le processus d’apprentissage, ou peut-elle aussi détourner de l’objectif d’apprentissage proprement dit ?
De Natasha Devroede
Formes de mouvement dans l’enseignement des langues
Une condition essentielle pour répondre à cette question est de distinguer différentes formes de mouvement en classe. Le mouvement peut signifier que les apprenants agissent eux-mêmes, par exemple à travers des gestes ou des activités corporelles.Une autre possibilité consiste àobserver un mouvement, par exemple à travers la gestuelle de l’enseignant ou des animations sur écran.Cette distinction est cruciale, car toutes les formes de mouvementne répondent pas de façon équivalente à chaque objectif linguistique. Ce n’est qu’à partir de cette différenciation qu’il est possible d’évaluer dans quels cas le mouvement favorise effectivement l’apprentissage.
Mouvement et vocabulaire
Une approche souvent citée concernant le lien entre le mouvement et l’apprentissage des langues est la Total Physical Response (Asher, 1977). Dans cette approche, les apprenants réagissent physiquement à des stimuli linguistiques en exécutant ou en imitant des actions simples (par exemple s’asseoir, représenter une maison avec le corps, etc.).Cette méthode peut faciliter l’entrée dans l’apprentissage, notamment pour l’acquisition d’un vocabulaire concret et lié à l’action. L’association entre input linguistique et activité corporelle soutient la compréhension et peut avoir un effet motivant.
Cependant, cette approche présente aussi des limites claires. Par exemple, il est peu pertinent d’apprendre les genres grammaticaux allemands de cette manière, car il n’existe pas nécessairement de lien sémantique entre le mouvement et le genre du mot.Si le mouvement est néanmoins utilisé dans ce contexte, il existe un risque de réaction mécanique sans compréhension sémantique profonde.
Ainsi, dans l’apprentissage du vocabulaire, le mouvement est surtout efficace lorsqu’il contribue à la construction du sens, et non lorsqu’il sert simplement d’activation superficielle.
Mouvement et grammaire
Les phénomènes grammaticaux particulièrement adaptés sont ceux qui impliquent des relations ou des processus. Par exemple, les prépositions à double régime peuvent être visualisées à travers le franchissement ou non d’une frontière ; l’ordre des mots peut être représenté par le déplacement d’éléments dans l’espaceet la modalité peut être illustrée par différentes postures corporelles et perspectives, comme le montrent les figures 1 et 2.
Le verbe modal müssen, représenté ici par une pression corporelle comprise comme une force externe qui contraint au mouvement (d’après Suñer et al., 2023).
Capture d’écran d’une animation montrant le franchissement de frontière comme principe de décision entre accusatif et datif pour la préposition à double régime auf (d’après Scheller, 2009).
Dans ces cas, le mouvement aide à rendre visibles des relations abstraites et à favoriser la compréhension fonctionnelle des structures grammaticales.
Ces structures grammaticales abstraites peuvent être apprises à travers des animations ou des environnements de réalité virtuelle (VR) : les apprenants peuvent soit observer la visualisation dynamique de relations grammaticales, soit les exécuter eux-mêmes dans un espace virtuel. Cela permet de rendre les structures complexes concrètes et de renforcer le lien entre forme, sens et fonction.
À ce stade,il existeun élément rassurant pour les apprenants peu à l’aise avec les activités corporelles en classe : une étude récente (Lan et al., 2019) montre que des activités impliquant davantage de mouvement physique (parl’exécution active) ne conduisent pas nécessairement à desrésultats d’apprentissagemeilleursqueceux obtenus via desformes de mouvement représenté (par ex. animations sur ordinateur).
Formes de mouvement ouvertes et approches dramatiques
Outre les formes de mouvement fortement guidées, on trouve dans l’enseignement des langues des approches plus ouvertes, notamment issues de la pédagogie dramatique. Ici, l’objectif n’est pas tant de répéter des actions prédéfinies que de vivre des situations linguistiques, des rôles et des relations.
Le mouvement ne sert pas principalement à ancrer des formes linguistiques isolées, mais à soutenir la compréhension de l’intention communicative. Dans le projet Mehrsprachiges Lesetheater (MELT), les élèves sont par exemple encouragés à lire à voix haute des textes de littérature jeunesse multilingues. Lors de la préparation, ils doivent se projeter dans l’univers mental du personnage qu’ils incarnent et dramatiser le texte (Ilg et al., 2015).
Ces approches peuvent être particulièrement utiles pour travailler les aspects pragmatiques de la langue ou l’expression d’attitudes. Toutefois, elles exigent une grande sensibilité didactique. Tous les apprenants ne bénéficient pas de la même manière de ces formats ouvertset toutes les situations d’enseignement ne se prêtent pas à l’intégration d’éléments dramatiques (Read, 2007 ; Saunders, 2022).
Limites et risques des approches basées sur le mouvement
Aussi convaincantes que puissent être les approches intégrant le mouvement, elles comportent également des risques. Le mouvement peut surcharger les apprenants et les détourner de l’objectif d’apprentissage. Dans des groupes hétérogènes,les participants n'ont pas tous les mêmes possibilités d'accéder aux différentes formes d'activité physique.
Il existe aussi un risque que le mouvement devienne une fin en soi et que les décisions didactiques soient guidées davantage par un désir d’activation que par des objectifs linguistiques.
Dans la pratique, cela signifie que le mouvement ne doit pas être utilisé de manière automatique, mais de façon ciblée. La question centrale est celle de la fonction du mouvement dans le contexte d’apprentissage et de sa contribution réelle à la compréhension.
Conclusion
Ce n’est pas la quantitédes mouvements qui importe, mais leur nature et leur objectif. Le mouvement peut soutenir l’apprentissage des langues lorsqu’il aide à construire le sens, à rendre visibles des relations et à alléger la charge cognitive des apprenants.
En revanche, il perd sa valeur didactique lorsqu’il détourne de l’objectif d’apprentissage ou est utilisé sans réflexion. Le mouvement dans l’enseignement des langues n’est donc pas une fin en soi, mais un outil pédagogique pertinent pour favoriser une compréhension plus profonde de la langue.
Bibliographie
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