Badr et Dali Rtimi sont de vrais jumeaux. Ils ont grandi dans le sud de la Tunisie, ont vécu plus tard ensemble à Tunis, travaillent dans la même ONG, luttent tous les deux en faveur des droits de la communauté LGBTQI+ et sont tous les deux rentrés dans le collimateur de la police.
L’histoire de leur vie est aussi l’histoire d’une révolution demeurée inachevée. Une jeune génération déchirée entre la résignation et la volonté de changement, entre l’espoir et le désespoir.En 2019, Badr quitte la Tunisie et demande l’asile politique à Dresde. Dali est resté en Tunisie. Comment rester entier quand il vous manque une moitié ?
Les visages sont collés aux vitres, les orteils engourdis gigotent dans les tongs. Des cactus et des oliviers défilent à la fenêtre. Les sièges du vieux bus VW claquent lorsqu’il s’élance sur la route poussiéreuse. Nous sommes mi-novembre 2023, il fait encore chaud en Tunisie.
Dali est monté dans ce petit bus il y a deux heures, dans un grand hall à la périphérie de Tunis. Il en descendra cinq heures plus tard à Gabès, sa ville natale, dans le sud de la Tunisie. Il tombera dans les bras de sa mère et mettra au lit son neveu. Il fouillera dans une caisse pleine de livres pour en ramener quelques-uns à Tunis. E.M. Forster, Bruce Benderson, Raj Rao. Trois auteurs de trois pays différents qui écrivent sur un même thème : les relations entre hommes. Dali jettera les livres sur le lit et les feuillettera, perdu dans ses pensées. Il soupirera et se dira qu’il ne sait même plus ce qu’il fait encore ici.
L’air est étouffant dans le bus qui relie Tunis à Gabès. Dali lit. De la main droite, il essaie de retenir les pages qui se détachent du dos du livre et flottent dans les courants d’air. De la main gauche, il déplace, ligne après ligne, son marque-page. L’ancien billet d’une pièce de théâtre de la metteuse en scène Essia Jaibi. C’est sous sa direction que la première pièce de théâtre queer a été jouée en Tunisie en 2022.
Le livre posé sur le giron de Dali : Le Pouvoir du moment présent d’Eckart Tolle. Le best-seller mondial d’un auteur allemand qui montre comment se détacher du passé et de l’avenir pour retrouver le présent. De fait, être dans l’instant présent est une spécialité de Dali.
Ou du moins, il l’a régulièrement tenté.
Par exemple pendant la révolution de 2011, lorsqu’il a défilé avec des milliers d’autres personnes pour la démocratie sur l’avenue Habib Bourguiba, l’une des principales artères de Tunis. Ou en 2014, lorsqu’il a rejoint l’ONG Damj pour s’engager, aux côtés d’autres personnes aux mêmes convictions, pour améliorer les droits de la communauté LGBTQI+. Et enfin en 2017, lorsqu’il a commencé à construire sa vie à Tunis avec son frère jumeau Badr.
Dans ces moments-là, Dali se sentait complètement dans le présent. Le passé semblait dépassé, l’avenir prometteur.
Le rêve de démocratie s’est pourtant transformé en cauchemar autocratique dix ans seulement après la révolution. Le président Kais Saied, élu en 2019 sous les acclamations, a privé deux ans plus tard le Parlement de tout pouvoir et concentré le pouvoir entre ses mains. L’organisation Damj a également dû mener une grande partie de ses activités en secret afin de protéger ses membres. Le frère jumeau de Dali, Badr, épuisé par cette lutte pour la liberté, a décidé de quitter le pays en 2019.
Dali a entre-temps abandonné tout espoir que Badr revienne un jour en Tunisie.
Les deux sont pourtant nés à Cité El Amal, la ville de l’espoir. C’est là-bas, à quatre kilomètres au sud de Gabès, que les jumeaux sont venus au monde, juste avant Noël, il y a 30 ans. Dali à 22h50, Badr dix minutes plus tard. C’est ce qu’indique leur certificat de naissance. Sur la couverture du petit livret, on peut voir un symbole arc-en-ciel. Avec le recul, cela semble presque drôle à Dali, qui ne peut s’empêcher de rire.
Les passeports de naissance des jumeaux, des documents arabes officiels avec un symbole arc-en-ciel. | © Hannah M. Schmitt
Dans le lit d’en face, la nièce de Dali ronfle doucement. À côté de lui, son neveu grignote un morceau de baguette. Des miettes tombent sur la couverture du lit et atterrissent sur une vieille photo des jumeaux. Tous deux portent un t-shirt Pokémon.
« C’est moi », affirme Dali à sa cousine.
« Tu es sûre ? », demande celle-ci en retour.
« Oui, c’est sûr », répond Dali.
« Donne-le-moi », dit sa mère en lui prenant l’album des mains et en mettant ses lunettes.
« Non, c’est Badr ».
« Tu es sûre ? », demande Dali.
« Tout à fait sûre, ton visage est plus étroit. Et tu as ce grain de beauté sur le bras ».
Dali rit et lève le bras droit. Effectivement, sous son coude se trouve une tache brun clair, un peu plus grande que le bout du pouce.
La mère des jumeaux est la seule à pouvoir vraiment les distinguer. Même les membres de la famille et les amis de longue date s’y perdent parfois.
Leur goût des chemises en flanelle, leurs sourcils broussailleux qui se rejoignent au milieu, le son de leurs voix. Même leur accentuation des syllabes est identique, qu’ils parlent en arabe, en anglais ou en français.
Ils étaient dans des classes différentes à l’école et se répartissaient les matières : l’un passait les deux examens de mathématiques, l’autre les deux examens de biologie. Une fois, sa mère a même reçu
un appel d’une enseignante qui soupçonnait les jumeaux de l’avoir bernée. Ce qu’elle n’a pas pu prouver. Elle a donc ensuite dessiné un grand X sur la main de l’un des deux jumeaux avant le début des cours, afin de les différencier.
Le neveu de Dali s’agite entre les albums photos et les miettes de baguette. Dali lui enfile son pyjama, glisse un oreiller sous sa petite tête et le couvre. Il a maintenant trois ans, il n’a jamais connu son oncle Badr, qui vit en Allemagne.
***
Fin novembre, il est un peu plus de 17 heures et il fait déjà nuit, la température est tombée depuis longtemps en dessous de zéro. À Dresde, Badr se tient sur un parking dans une veste beaucoup trop légère et fume. Il lève les yeux. De minuscules flocons de neige se posent sur ses sourcils broussailleux, fondent et coulent sur ses joues. Lorsqu’il cligne des yeux, les flocons de neige se mêlent à ses larmes. « J’essaie d’être fort, mais c’est sacrément difficile », avoue-t-il.
C’est quand son frère et lui avaient huit ou neuf ans qu’ils ont été séparés pour la première fois, se souvient Badr. Pour la première fois, voilà qu’ils ne dormaient plus dans la même chambre, mais chez des tantes différentes dans des villes différentes. « J’ai pleuré et crié toute la nuit que je voulais retourner chez Dali », raconte Badr.
Ils sont restés encore plus soudés par la suite. À l’école, ils ont organisé des rencontres avec des classes parallèles, ont essayé de créer une association qui représenterait les intérêts de tous les élèves de leur région. Pendant la révolution de 2011, ils ont régulièrement fait les cinq heures de bus entre Gabès et Tunis pour manifester devant le bâtiment du gouvernement.
Durant cette période, ils ont fini par en apprendre plus sur eux-mêmes, mais aussi sur l’autre. Tous deux savaient depuis leur adolescence qu’ils étaient gays. Tous deux disent avoir pressenti qu’il en allait de même pour l’autre. Ils n’ont pourtant fait leur coming out que des années plus tard.
Ils ne disposaient pas des mots pour décrire ce qu’ils ressentaient. La langue tunisienne ne possède que des termes péjoratifs pour désigner l’homosexualité. Ce n’est que lorsque Badr et Dali ont travaillé pour l’ONG Damj qu’ils ont appris de nouveaux termes, positifs, et se sont alors identifiés comme queer. Aujourd’hui, même leurs parents sont au courant. Un cas rare dans la société tunisienne. La plupart des personnes plus âgées sont très croyantes. C’était aussi le cas de la mère de Badr et Dali à l’époque. Mais aujourd’hui, elle déclare : « Je veux qu’ils soient heureux. Qu’ils vivent leur vie comme ils l’entendent ».
Le plus important, c’est la sécurité de ses fils, et elle a parfois peur pour eux, surtout ici en Tunisie.
Les jumeaux ont vécu leur première longue séparation après le baccalauréat. Badr a étudié la technique du bâtiment et de l’énergie à Tunis, Dali la logistique et le transport à Sousse. Même sans vivre au même endroit, ils restaient proches. Tous deux se sont engagés pour les droits des personnes queer. Tous deux partageaient l’espoir d’un changement, l’espoir d’une Tunisie juste.
Pourtant, les affrontements avec la police étaient fréquents lors des manifestations auxquelles ils participaient.
Des agents faisaient également des enregistrements vidéo afin de pouvoir reconnaître les visages récurrents.
Badr rappelle un incident survenu pendant la révolution. La police a lâché des chiens sur les manifestants, les a frappés et a utilisé des gaz lacrymogènes, révèle-t-il. Il a réussi à s’échapper et ainsi éviter l’arrestation. Mais une autre fois, il s’est retrouvé à l’hôpital après une manifestation et a dû se faire recoudre l’œil ; la police a ensuite enregistré ses informations personnelles.
Lorsque les jumeaux ont commencé à travailler pour l’ONG Damj et à défendre publiquement les droits de la communauté queer, ils se sont retrouvés dans le collimateur de la police. Badr a commencé à ne plus se sentir en sécurité à Tunis.
Le pays a certes fait d'énormes progrès depuis la révolution, notamment en matière de liberté d’expression et de réunion.
Mais dans le même temps, des lois surannées sont restées en vigueur, comme l’article 230 qui criminalise les relations sexuelles entre personnes de même sexe, hommes ou femmes, et les punit d’une peine pouvant aller jusqu’à trois ans de prison.
Les examens anaux ordonnés par le ministère public pour déterminer si un homme a eu des rapports sexuels avec un autre homme devaient être supprimés en 2017, comme l’avait annoncé le gouvernement. Pourtant, on rapporte régulièrement que des personnes acceptent ces examens par peur des conséquences.
Dans les premiers temps qui ont suivi la révolution, on sentait nettement cette liberté nouvellement acquise dans le pays : une nouvelle constitution démocratique devait également garantir davantage de libertés individuelles. Mais les progrès politiques n’ont pas automatiquement entraîné de changements dans l’ensemble de la société. Les normes conservatrices continuent ainsi d’imprégner la majeur partie de la société, ce qui représente un danger pour les personnes queer en particulier.
Dans les mois qui ont précédé sa décision de fuir son pays, Badr ne quittait jamais son appartement sans appeler un ami. Pour avoir un témoin, pour ressentir au moins un semblant de sécurité.
La gravité de la situation et de l’hostilité environnante se faisait sentir presque tous les jours.
Un soir qu’il rentrait à pied d’un bar, un homme lui a demandé des cigarettes.
Badr lui tendit le paquet. « Tu habites ici ? », demanda l’homme.
« Pourquoi veux-tu le savoir ? », répondit Badr.
« Tu es sûr qu’il n’y a rien qui cloche chez toi ? » demanda l’homme.
« Rien ne cloche chez moi, je suis tout à fait normal », dit Badr.
L’homme glissa alors la main vers sa poche et Badr se mit à courir. L’homme le poursuivit dans la vieille ville sur plus de deux kilomètres, tandis que l’ami de Badr écoutait au téléphone, espérant qu’il le rejoigne à temps. Badr réussit à semer l’homme peu avant d’arriver à l’appartement.
Une autre fois, il est rentré chez lui en courant avec son partenaire. Deux hommes les avaient menacés avec un couteau, insultés, leur avaient donné des coups de pied et volé leur l’argent et téléphones portables.
Sans Dali à ses côtés, Badr n’aurait pas survécu à cette période.
Dali, l’aîné, le grand frère, se sentait responsable de Badr. Il voulait le protéger. Il le consolait. Le soutenait quand il était submergé par ses angoisses.
Malgré cela, un moment est venu où Badr n’osait presque plus sortir de chez lui, il souffrait de dépression et tenta de se suicider.
Les deux frères ont compris à ce moment-là qu’il n’y avait plus qu’une seule issue : Badr devait quitter la Tunisie.
Décembre 2019. Aéroport international de Tunis-Carthage. C’est ici que les jumeaux se voient une dernière fois. Ils se séparent à nouveau, peut-être pour toujours cette fois.
Leur dernier moment ensemble : ils se tiennent dans le hall des départs après minuit et parlent. Ils font des blagues et rient. Tout semble être comme d’habitude et est en même temps, complètement différent.
Badr regarde alors sa montre. « Merde, plus que 20 minutes ». Il se précipite vers la porte en direction du contrôle de sécurité.
« Vous êtes en retard », dit le policier à l’entrée.
« S’il vous plaît, laissez-moi passer. S’il vous plaît, ne me faites pas ça », dit Badr.
« Allez-y, mais faites vite », dit l’agent de police en le laissant passer.
Badr embrasse Dali, puis se met à courir. Au contrôle de sécurité, il jette ses chaussures et son sac à dos dans une boîte et continue à sprinter vers l’avion, les lacets défaits. Il est le dernier à embarquer.
Dali le suit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse.
Plus tard, il écrira dans son journal :
Je suis en colère contre toi, je ne veux plus te parler. Deux fois déjà, tu m’as quitté. La première fois quand tu as pris trop de médicaments et la deuxième, quand tu es parti.
Mon frère bien-aimé, je t’aime et je ne veux pas te juger... Je sais que lorsque nous nous reparlerons, nous nous comprendrons à nouveau.
De l’index, Dali caresse les paillettes arc-en-ciel de son journal. Elles scintillent maintenant de façon argentée. Seul ce livre connaît les pensées de Dali, il lui a confié tous les souvenirs douloureux liés au départ de son frère. | © Hannah M. Schmitt
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Dresde, novembre 2023. Badr a terminé sa cigarette ; il empoche son briquet et se rend à l’intérieur du bureau, où il s’affale sur une chaise. Il travaille au CSD de Dresde et soutient les réfugiés queer qui arrivent en Allemagne. Il les accompagne dans leurs démarches administratives, les informe sur leurs droits, les aide à trouver un logement.
Il y a quatre ans, c’est lui qui était venu ici chercher un endroit sûr. Aujourd’hui, il aide les autres à le trouver.
Badr souhaite se présenter aux élections du conseil d’administration de la CSD de Dresde. Tout comme Dali à Damj. « Je fais toujours la même chose qu’en Tunisie », explique Badr. « Sauf que je n’ai plus cette peur permanente dans la tête ».
Quand Badr est parti, Dali a décidé de rester. Il voulait continuer à se battre pour eux deux. En tant que membre du conseil d’administration de Damj, il se considérait responsable de la protection de la communauté queer en Tunisie. Il ne se doutait pas combien la perte de son frère lui coûterait de force.
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Alors que Badr quitte la Tunisie pour se libérer de ses angoisses, celles-ci ne font que commencer pour Dali.
Après la perte de Badr, Dali s’isole. Il écrit dans son journal :
Dois-je parler plus fort ou arrêter de parler ? Je suis pris dans un cercle vicieux, plus rien n’a de sens... Pour la première fois, j’ai l’impression d’avoir tout perdu.
Un peu plus loin, il ajoute :
Je ne vois plus personne, je ne veux plus parler à personne parce que j’ai perdu tout espoir ... Qu’est-ce qui m’est arrivé ? Comment ai-je pu devenir ainsi ? Est-ce que c’est bien moi ?
C’est maintenant Dali qui porte la chemise de flanelle à carreaux rouges que Badr portait toujours. Il travaille maintenant dans le même café où Badr travaillait avant de quitter la Tunisie.
« La première fois que je suis venu au Rio pour commander un café, j’ai pensé que Badr était de retour », raconte un ami des jumeaux.
Pour les amis, c’était difficile de voir Badr sans vraiment voir Badr. Dali paraissait pourtant aller mieux lorsqu’il pouvait se glisser dans la peau de Badr.
C’était comme si Dali voulait suivre les traces de son frère, comme s’il essayait de combler le vide laissé par Badr. Comme s’il essayait d’être les deux jumeaux à la fois - Badr et Dali, Dali et Badr.
Cette seconde peau que Dali s’est appropriée lui permet de s’habituer à l’absence de son frère. Avec le temps, il va mieux, il couche ses sentiments sur le papier et tente ainsi d’y mettre de l'ordre.
Chaque fois que ses sentiments le submergent, Dali écrit. La plupart du temps en arabe, parfois aussi en français. Il a déjà rempli cinq carnets de notes au cours des quatre dernières années. Sur le dernier carnet, on peut lire : Nulle circonstance ne permet de tolérer la torture ! | © Hannah M. Schmitt
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Le 13 juillet 2021, Dali écrit dans son journal :
J’ai survécu ... et c’est la première fois que je prends la décision de bien vivre.
Il souhaite découvrir qui il est. Qui il est sans son frère. Il a longtemps souhaité que Badr revienne, a envisagé d’aller lui aussi en Allemagne, puis décidé de n’en rien faire. Ici, en Tunisie, il a une mission, ici, il peut changer les choses. Dali a retrouvé l’espoir.
Mais cet espoir s’éteindra seulement douze jours plus tard, le 25 juillet 2021, lorsque le président Kais Saied limoge le chef du gouvernement Hichem Mechichi et demande au Parlement de suspendre ses travaux.
Il éclate en sanglots sur l’avenue Habib Bourguiba, la même rue où il avait manifesté dix ans plus tôt avec son frère pour la démocratie.
Quelques mois plus tard, Kais Saied prend également le contrôle de la justice.
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Badr est assis sur un canapé dans la Neustadt de Dresde avec son nouvel ami Jonas. Celui-ci vient juste de rentrer de vacances. Ils veulent bientôt partir en voyage ensemble. Dès que Badr aura enfin son passeport bleu, c’est-à-dire le titre de voyage pour réfugié.
Jonas a passé son bras autour de Badr. Leur relation lui a apporté un appui, reconnaît Badr, avec un sourire amusé. Il a l’air d’être posé, d’être en paix avec lui-même. Pourtant, lorsqu’il parle de Dali, la nervosité gagne sa voix habituellement calme. « Une partie de moi se trouve toujours à Tunis », soupire-t-il en appuyant sa tête sur l’épaule de Jonas.
Même si Badr s’est construit une vie à Dresde, il y a toujours ce vide.
Lorsqu’il ouvre son téléphone portable et voit les messages que ses amis partagent sur les réseaux sociaux, il se sent isolé, souvent impuissant. La peur des mauvaises nouvelles l’accompagne en permanence.
Il a déjà appris plusieurs fois l’arrestation de son frère par Facebook. Les messages dataient alors de quatre ou cinq heures. Il a essayé de joindre ses amis pour savoir ce qui s’était passé, mais personne n’a répondu au téléphone. C’est seulement après plusieurs jours qu’il a enfin pu parler à Dali.
Les arrestations sont arbitraires, sans fondement légal. Dali peut le plus souvent repartir après l’arrivée de son avocat.
Mais il est toujours sur le qui-vive, en état d’alerte permanent - comme presque tous les hommes queer en Tunisie. La perception fonctionne comme un système d’alarme qui se met à sonner de manière stridente au moindre bruissement. Mais il n’a pas le choix. Car chaque vêtement voyant, chaque mouvement pourrait attirer l’attention, pourrait être perçu comme trop féminin, pourrait provoquer du harcèlement - et même, dans le pire des cas, l’arrestation.
Ce jeu de cache-cache permanent est épuisant.
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Dali boit un expresso et fume sa troisième cigarette dans un café de Gabès. Les rayons du soleil frappent l’asphalte, la poussière tourbillonne dans l’air.
La lumière l’éblouit, il cligne des yeux et regarde devant lui, dans la rue, sur le boulevard Mohammed Ali. Du nom de ce militant né à Gabès, qui a développé le premier modèle syndical tunisien et s’est battu pour les droits des travailleurs et des travailleuses.
C’est ici, dans cette rue, que Badr a prononcé un discours lors de la révolution de 2011. C’est ici, dans cette rue, qu’a eu lieu en 2017 le premier rassemblement public LGBTQI+ dans le sud de la Tunisie. C’est ici, dans cette rue, que l’ancien président du conseil d’administration de Damj a été arrêté par la police.
La Tunisie a toujours été chaotique, dit Dali. Surtout pendant la révolution.
« Mais à l’époque, ce chaos était magnifique », sourit-il. Depuis ce 25 juillet 2021, quand le président Kais Saied a commencé à étouffer lentement l’espoir de démocratie, il redoute ce chaos.
Il se demande depuis s’il ne serait pas préférable de partir, pour lui aussi.
Il a longtemps réfléchi à ce que cela signifierait. Ses deux sœurs vivent au Qatar, ses deux autres frères ne viennent pas non plus souvent à Gabès. Qui s’occupera des parents quand Dali sera parti ?
Aller en Allemagne, il ne peut l’imaginer. Peut-être en France ou en Belgique. Il pourrait y construire sa propre vie tout en restant proche de Badr. Étudier à nouveau, l’art et la musique, peut-être le théâtre. « Jouer, être un autre, je sais faire », remarque-t-il en riant.
***
« Tunis, Sousse, Sfax », crient des hommes devant les bus VW. « Tunis », dit Dali en glissant son ticket de bus dans la main de l’un d’eux et en jetant son sac sur le siège. Il fait déjà nuit à Gabès, le vent balaye des mouchoirs usagés et des paquets de biscuits vides dans les rues. La température s’est rafraîchie.
Il faudra encore attendre deux heures avant que le bus ne parte pour Tunis. Le chauffeur ne démarre le moteur que lorsque les dix places assises sont occupées.
Lorsque le bus démarre enfin, il fait nuit noire. Le chauffeur a laissé la fenêtre entrouverte, l’air frais s’engouffre à l’intérieur.
Ça sent pourtant déjà comme si trop de gens étaient restés assis depuis trop longtemps. Les étoiles brillent au dehors, à l’intérieur, la cigarette de Dali rougeoie. La tête penchée en avant, il écoute de la musique. Il reste ainsi presque immobile pendant cinq heures.
Une fois à Tunis, il prend un taxi pour le centre-ville. Alors qu’il s’engage dans une rue latérale de l’avenue Habib Bourguiba, Dali regarde dehors. « J’ai hâte que tout cela me manque », lâche-t-il en descendant.
Il est tard à Gabès. Cela fait déjà deux heures que Dali attend que le bus démarre enfin pour retourner à Tunis. | © Hannah M. Schmitt