Dans un monde où les apparence comptent, les marques de mode se sont diversifiées comme jamais pour s'adresser à une clientèle plus vaste. Pourtant, les personnes en situation de handicap restent largement exclues. Comment expliquer cette exclusion ? Est-il possible de concilier esthétique et prise en compte du handicap afin de créer des modèles véritablement inclusifs ? En dressant un état de situation de la mode inclusive à l'échelle mondiale et régionale, Firas Hamiye et Muhammed Salem décortiquent comment les grandes marques commencent timidement à développer des lignes adaptées aux personnes en situation de handicap.
« Je souffre lorsque je porte des pulls à manches longues, surtout en hiver, à cause de l’épaisseur des vêtements sur mon corps. En été, en revanche, c’est plus confortable grâce à la légèreté des vêtements que je porte », raconte Karima Saleh, 31 ans. Assistante sociale et responsable administrative au sein d’une organisation non gouvernementale locale au Liban, elle est en situation de handicap moteur.Karima explique qu’elle est née avec la main droite amputée sous le coude et partage son expérience : « Les vêtements me gênent dans mon travail et dans mes mouvements. »
Karima précise qu’elle demande l’aide de sa mère et de ses frères pour enfiler certains vêtements, notamment les robes à fermeture éclair ou à boutons. Elle porte également le voile, ce qui l’oblige aussi à solliciter de l’aide pour placer les épingles et enrouler le voile autour de sa tête. Selon elle, « les initiatives en matière de mode adaptée aux personnes en situation de handicap sont quasi inexistantes au Liban ».
Selon l'Organisation mondiale de la Santé, environ 1,3 milliard de personnes dans le monde sont en situation de handicap, soit près de 16 % de la population mondiale. Les ventes de vêtements adaptés ont atteint environ 257,4 milliards de dollars au début de l'année 2026 et devraient atteindre près de 291,23 milliards de dollars américains d'ici 2031.
La mode adaptée désigne les vêtements spécialement conçus pour répondre aux besoins des personnes en situation de handicap. Un changement s'est opéré ces dernières années, de nombreuses entreprises internationales ayant intégré des modèles de vêtements adaptés dans leurs collections, notamment des marques mondiales telles que Nike et Tommy Hilfiger, ainsi que des marques locales.
Les créateurs de mode égyptiens montrent la voie
En Égypte, l’absence de vêtements adaptés a poussé Ashgan Alabhar à lancer la première marque répondant aux besoins des personnes en situation de handicap. « Matfasal Leek », qui signifie littéralement « Taillé pour vous », vise à combler le manque de confort tout en mettant l’accent sur l’ajustement, un défi auquel les personnes handicapées sont souvent confrontées.Une autre ligne de mode inclusive a été lancée par Nesma Yehia, une jeune femme de petite taille, et qui a choisi de surmonter le harcèlement qu’elle subit depuis sa naissance en lançant sa propre ligne, devenant elle-même le mannequin de sa marque.
L'expérience de l’Azerbaïdjan
En Azerbaïdjan, par exemple, la première marque de vêtements adaptés, Kekalove Adaptive Fashion, a été créée en 2019 afin de concevoir des vêtements spécialement adaptés aux personnes en situation de handicap. Le fondateur de la marque, Mohammad Kekalov, souligne que l'un des principes fondamentaux de la marque est d'impliquer les personnes en situation de handicap dans le processus de conception, de recueillir leur avis sur les vêtements qui leur conviennent et de déterminer les différents détails de la tenue, tels que les couleurs, les boutons, les tissus utilisés, le modèle et d'autres détails.Kikalov avait ses propres raisons de créer une marque de vêtements adaptés. Sa grand-mère souffrait d'un handicap visuel, ce qui l'a beaucoup marqué. En grandissant, il a été témoin des difficultés rencontrées par les personnes en situation de handicap en Azerbaïdjan, et sa première idée a été de réfléchir à l'utilité d'une telle marque pour sa grand-mère. « Les gens ne comprenaient pas les défis et les difficultés auxquels sont confrontées les personnes en situation de handicap ; ils ne pouvaient donc pas imaginer les solutions que nous proposions », a déclaré Kikalov. « Mais nous n’avons pas baissé les bras... J’aime à penser que c’est grâce à notre résilience et à notre attachement à la philosophie de la conception adaptée que notre marque a survécu à sa première année d’existence. »
Quant à Nesma, elle avait d'autres motivations pour lancer sa propre marque. « J'ai décidé de créer ma propre marque après avoir échangé avec de nombreuses personnes atteintes de différents types de handicap. Je vends en ligne les tenues que je confectionne ; je réalise des pièces uniques sur mesure, adaptées aux besoins de chaque client. Par ailleurs, je souhaite répondre aux besoins liés à divers types de handicaps physiques. En effet, les personnes en situation de handicap n'ont pas toutes ni la même longueur de bras ou pieds ni la même taille », affirme-t-elle.
Des vêtements inclusifs par des marques internationales
En 2017, la marque Tommy Hilfiger a lancé une collection de vêtements pour les personnes en situation de handicap. La collection, baptisée Tommy Hilfiger Adaptive, comprenait des vêtements pour adultes et enfants, avec des fermetures magnétiques faciles à utiliser, des extrémités ajustables et extensibles, des tissus adaptés aux sens et des vêtements adaptés aux personnes en fauteuil roulant.« L'inclusivité et la démocratisation de la mode ont toujours été au cœur de l'ADN de ma marque », a déclaré le fondateur Tommy Hilfiger, ajoutant : « Nous continuerons à nous appuyer sur cette vision et à permettre aux adultes aux capacités différentes de s'exprimer à travers la mode. » Nike a également investi dans les chaussures adaptables, en proposant des baskets sans lacets faciles à enfiler pour les personnes en situation de handicap, selon le magazine américain Vogue.
Redéfinir les concepts esthétiques
Le magazine américain Vogue, spécialisé dans la mode, a publié un article dans lequel il affirme que la mode adaptative vise à briser les barrières et les stéréotypes qui dominent dans le secteur de l'habillement et de la mode. Le magazine considère que la mode adaptative fait désormais partie d'un mouvement mondial visant à redéfinir tout ce qui est « beau et à célébrer l'authenticité et l’originalité».Sophie Cooper, directrice générale de la marque de mode adaptée I Am Denim, a déclaré : « Acheter des vêtements peut être un défi même sans handicap, mais imaginez aller faire du shopping avec l'inquiétude supplémentaire de savoir que la plupart des vêtements ne sont pas conçus pour répondre à vos besoins ». Elle ajoute « Les personnes en situation de handicap ne devraient pas se sentir oubliées, exclues, marginalisées ou rejetées pour une chose aussi simple que trouver des vêtements à la mode qui leur vont et leur permettent de se sentir bien. »
Les créateurs de mode inclusive font également face à d'autres défis. Nesma estime, par exemple, que « les défis sont nombreux ». « Je travaille seule, sans soutien financier extérieur. J'achète les tissus à mes frais, car les clients ne me paient qu'à la réception de la copie finale. J'aimerais beaucoup vendre en un vrai magasin, avoir ma propre boutique et organiser des défilés ; toutefois, cela nécessite des moyens financiers colossaux dont je ne dispose pas pour le moment », explique-t-elle.
Lutte!
Dans le cadre d'une expérience novatrice, des mannequins ont été modifiés pour s'adapter aux vêtements destinés aux personnes en situation de handicap (de petite taille, amputées, présentant des malformations physiques, etc.). On peut donc en conclure que l'art, les défilés de mode et même la manière dont les vêtements sont présentés dans les magasins ne sont pas conçus pour les personnes en situation de handicap ou, du moins, qu'il n'y a pas d'espace, de rayon ou d'endroit dédié aux vêtements et aux mannequins pour les personnes en situation de handicap.Selon un reportage vidéo diffusé par la chaîne azerbaïdjanaise Meydan TV, Kamala Sultan, étudiante, souligne également que « certains pensent que les défilés de mode sont réservés aux personnes ne souffrant pas de handicap », avant d'ajouter « mais aujourd'hui, le monde de la mode nous est accessible et nous organisons des défilés pour les personnes en situation de handicap, ce qui nous permet de mieux mettre en valeur notre beauté et nos vêtements ».
Dans la même optique, Nesma ne souhaite pas voir de magasins étiquetés « réservés aux personnes handicapées ». « Ce que je vise à mettre en place, c'est une collaboration avec au moins un ou deux grands magasins de renom, afin que toute personne en situation de handicap physique puisse faire adapter n'importe quel modèle du magasin à ses besoins spécifiques. Je ne veux pas de magasins dédiés aux personnes handicapées ; je veux au contraire que cela soit possible dans le plus grand nombre de magasins possible », ajoute-t-elle avec fermeté.
Des prix inabordables
Le magazine Forbes a abordé la question dans son reportage sous l'angle de la lutte menée par les personnes handicapées pour devenir « visibles » dans une société qui les marginalise et ne tient pas compte de leurs besoins particuliers. Le magazine a souligné les erreurs commises par certaines grandes marques qui ont conçu et produit des vêtements pour les personnes en situation de handicap, mais qui ont en même temps privé un grand nombre d'entre elles de l'accès à ces vêtements en raison de leur prix élevé, les réservant ainsi à une catégorie limitée.Le magazine a poursuivi son reportage en énumérant les erreurs commises, telles que le fait de ne pas permettre aux personnes en situation de handicap de participer au processus de conception ou de commercialisation et au choix des messages destinés à cibler les consommateurs. D'autre part, certaines marques ne disposent pas des ressources suffisantes pour supporter le coût d'un marketing garantissant l'inclusion de tous, notamment les personnes en situation de handicap, et excluent donc cette catégorie de la chaîne de production. Face à cette réalité, les vêtements adaptés ne peuvent être conçus et fabriqués que par les grandes marques, ce qui entraîne une consommation exclusive par une classe aisée de personnes en situation de handicap.
D'autres encore attribuent la pénurie d'offres sur le marché de la mode inclusive aux clients eux-mêmes : les personnes en situation de handicap. « Le problème est que de nombreuses personnes atteintes d'un handicap physique sont quasi invisibles. Marquées par des épisodes de harcèlement passés, elles sont peu enclines à sortir et hésitent à assister à des défilés de mode, même lorsque ceux-ci sont organisés exclusivement pour elles », explique Nesma. « Pour côtoyer quotidiennement des personnes en situation de handicap, je peux affirmer que la plupart d'entre elles — en particulier les personnes de petite taille — préfèrent interagir avec des individus qui leur ressemblent. Elles sont devenues hypervigilantes lorsqu'elles sont en contact avec le grand public. C'est pourquoi je suis actuellement étudiante en master de psychologie : j'espère, grâce à la mode, aider les personnes atteintes d'un handicap physique à acquérir la confiance nécessaire pour s'épanouir au sein de leur communauté, malgré le harcèlement », conclut-elle.
Juillet 2026