Firas Hamiye est un journaliste de Beyrouth, au Liban. Dans son essai personnel, il livre une analyse approfondie de l'expérience vécue au cours de multiples guerres et de l'impact psychologique que cela a sur les individus et la société.
Le sommeil me fuit presque entièrement. Depuis des semaines, je suis ainsi, m’accrochant à l’espoir. Mais quel espoir ? La guerre a tout dévoré—le vert et le sec, les hommes et la pierre. L’homme est si grand quand il se mesure au monde qui l’entoure, et si dérisoire quand ce monde s’effondre et que la guerre transforme les êtres en chiffres sans noms. J’ai de grandes ambitions, une vie passée, un présent chargé, un avenir prometteur dont je ne me lasse pas d’attendre. La guerre détruit notre regard sur la vie, arrache en nous la quiétude pour y planter le doute, l’incertitude et l’absurdité.Le sommeil me fuit presque entièrement. Je sens le mur s’écrouler sur moi, m’étouffer, me broyer. Je sens les vitres de ma voiture voler en éclats sur mon visage, mon corps fusionner avec le fer et le feu. J’observe la chute du missile comme un visiteur inattendu, hors de propos, un invité indésirable, obstiné, tyrannique, criminel, assoiffé de sang. Je l’attends en silence pendant quelques secondes, le regard vide, retenant mon souffle un instant. Il ne vient pas. Il persiste dans son absence, et moi dans mon attente. Entre l’absence et l’attente, la masse de feu dans mon ventre grandit. Je suis devenu un homme enceint de sa propre mort.
Le sommeil me fuit presque entièrement. Quand des coups de feu ou des explosions retentissent dans un film, je sursaute automatiquement. Le bruit des voitures sur l’autoroute me fait tressaillir, le claquement des réservoirs d’eau qui se remplissent d’air m’effraie, le son des portes qui claquent me trouble. Mon corps est devenu hypersensible, mes sens en alerte permanente. La guerre crée en nous des comportements étranges, inconnus jusqu’alors. Nous nous surprenons : « Est-ce bien nous ? Que nous arrive-t-il ?! » Nous nous accrochons à l’espoir, il n’y a pas d’échappatoire. C’est la volonté de vivre. Mais jusqu’à quand ?!
Mon quartier après les bombardements israéliens. | ©Firas Hamiye
Les lieux
Nous n'avons plus de maison. Nous avons quitté nos maisons de la ville, de la banlieue et du village. J'espérais que nous reviendrions au bout de quelques jours, mais les semaines ont passé et nous sommes entrés dans une longue spirale d'angoisse croissante. L'angoisse concernant la famille, les frères et sœurs, le travail et les moyens de subsistance. J'avais envie de retourner dans le quartier populaire, de voir mes amis et de faire des choses simples avec les gens que j'aime. Marcher parmi les gens, veiller tard dans Al-Dahiyah et Beyrouth, manger du maïs et des fèves, des agrumes et des pois chiches provenant d’une petite charrette sous un pont, regarder des matchs de football dans un café avec une foule de supporters, leur bruit et leurs chants, voir les enfants le matin lorsqu'ils vont à l'école, de petites choses, de petits détails qui font que la vie vaut la peine d'être vécue. Ces petites choses, ces détails infimes qui donnent à la vie sa saveur, qui la rendent supportable.Aujourd’hui, je regarde des vidéos montrant la destruction des lieux qui ont bercé mon enfance, ceux que j’aime, où j’ai grandi. J’y vois aussi des dizaines d’amis dont j’ignore désormais le sort, sans savoir s’ils sont encore en vie. Nous avions l’habitude de nous retrouver dans le quartier, un groupe de jeunes hommes évoquant nos souvenirs, partageant ces histoires d’enfance simples qui nous faisaient rire. Mais quand les lieux disparaissent, ils emportent avec eux bien plus que des murs et des rues. Ils effacent des souvenirs, brisent les images que nous avions gravées dans notre imagination.
Pouvons-nous nous souvenir des lieux détruits ? La mémoire peut-elle survivre à toutes ces destructions ?
Le chaos de la routine
J’ai perdu ma routine d’autrefois, ces petits détails qui embellissaient le quotidien. Une nouvelle habitude a pris place, imprégnée de l’odeur de la poudre et de la peur, au point où la mort elle-même est devenue familière. Les massacres annoncés aux journaux télévisés ne surprennent plus, ils font désormais partie du paysage. C’est terrible de s’habituer à tout cela—à la mort, aux explosions, au vrombissement incessant des bombes et des avions.Le bruit de l’avion de reconnaissance est même devenu un sujet de moquerie sur les réseaux sociaux. Il s’est incrusté dans les esprits, s’imposant comme un élément de la routine quotidienne. Certains plaisantent en suggérant que les forces de sécurité devraient verbaliser ces avions pour nuisance sonore. Quant aux enfants, ils sortent admirer la traînée de fumée qu’ils laissent derrière eux après avoir franchi le mur du son.
Des enfants opprimés
Une seule pensée m’obsédait : comment garder mon fils en vie ? J’ai traversé tout le pays à la recherche d’un abri, porté par une angoisse et une culpabilité écrasante. Quelle est sa faute, à lui, d’être né ici, dans cette partie du monde ? Ai-je commis une injustice en lui donnant la vie ? Ne mérite-t-il pas, comme tous les enfants, une existence normale ? Que lui dire ? Comment répondre à ses questions ? Pour la première fois, je reste sans mots. Il me demande : « papa, quand est-ce que je vais rentrer chez moi ? Quand est-ce que je pourrai retourner à l’école ? » Je n’ai pas de réponse. Je n’ai pas le pouvoir de reconstruire ce qui a été réduit en poussière autour de lui. Je suis son père, je suis censé le protéger, mais je n’en suis pas capable.Alors, je m’allonge à ses côtés. Je plonge mon regard dans le sien, je caresse son visage rond, je dépose un baiser sur sa joue, j’effleure ses sourcils du bout des doigts, je passe ma main dans ses cheveux dorés. L’odeur de son petit corps imprègne ses vêtements colorés. Dans l’espace imparfait entre ses dents, je m’accroche à un espoir fragile. Je lui raconte une histoire pour l’aider à s’endormir, captif de l’éclat de ses yeux. J’essaie, encore et encore, sans me lasser, sans baisser les bras. J’essaie jusqu’à l’épuisement. J’essaie de le protéger, de le rassurer. Mais, au fond de moi, je sais que tout cela me dépasse.
Moi et mon fils. | ©Firas Hamiye
Des voix étouffées
Lorsque la parole se heurte aux baïonnettes sur le champ de bataille, son espace se contracte, la liberté d'expression se fait aussi rare qu'une aiguille dans une botte de foin, et les fenêtres se ferment brusquement. Les mots doivent être pesés, car la moindre critique peut avoir des conséquences terribles. Nos voix se trouvent alors étouffées derrière un rideau de peur et d'intimidation. On a dit un jour qu'« aucune voix n'est plus forte que celle de la bataille » — un adage qui a repris tout son sens lors de la guerre Gaza-Liban avec Israël. Les accusations de complicité, la stigmatisation, la diabolisation : autant de méthodes, utilisées sans relâche par les groupes belligérants, pour faire taire ceux qui dénoncent la guerre et réclament un cessez-le-feu, appelant ainsi à la paix.Le silence est imposé, et toute tentative d'expression, de contestation ou de proposition d'alternatives se solde tôt ou tard par un lourd tribut.
La pression sociale sur les individus est implacable. Ceux qui osent sortir du rang sont aussitôt la cible d'insultes, d'humiliations et d'ostracisme. Quand le groupe impose sa pensée, toute opinion personnelle devient indésirable, voire hostile. L'individu se dissout peu à peu dans la masse, et sa voix finit par se confondre avec celle du groupe, qui le désigne comme l'étranger aux idées pernicieuses.
Quelle est la solution, alors ? Existe-t-il un moyen de se libérer de cette emprise, de se détacher de son entourage, de ses amis, de sa famille, de sa communauté ? Peut-on changer de peau à chaque conflit ? Ceux qui osent défier le récit dominant sont traités en parias, forcés, par la récompense ou la contrainte, à rentrer dans le giron du groupe, ou réduits au silence. Mais même le silence, perçu comme neutre, suscite la méfiance, car la neutralité se mue en suspicion, et la suspicion en trahison.
Où est la voix de la raison ? Chaque jour, je vois partir des amis, des proches, des collègues et des connaissances, non pas à cause de la mort, mais parce qu'ils refusent d'écouter une voix qui ose contredire le récit imposé. Je suis le fils d'une secte, et je dois veiller sur elle, rester dans ses bonnes grâces et suivre le chemin qu'elle nous a tracé, même s'il conduit inévitablement à la destruction. Que je le veuille ou non, il m'incombe de la racheter avec mon sang, mon argent, et mes biens. Sinon…
Les regrets sont-ils vraiment utiles?
J'ai connu ma première guerre en 1996, à l'âge de dix ans, une deuxième en 2006, à vingt ans, et maintenant une troisième, bien plus meurtrière que les deux précédentes, alors que j'approche de la quarantaine. Entre ces grandes guerres, j'ai enduré des conflits internes, de nombreux assassinats – qui ont commencé avec l'assassinat de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri –, une guerre civile en 2008, diverses crises et situations de sécurité périlleuses sur les lignes de contact entre Shiyyah et Ain El Remmaneh, ainsi que plusieurs mouvements de protestation de 2011 à 2015, jusqu'au 17 octobre 2019, sans oublier l'explosion dévastatrice du port de Beyrouth.Je repasse en boucle le film de ma vie : ai-je fait le bon choix en restant dans ce pays que j'aime et auquel j'appartiens, ou aurait-il été préférable de partir, tel un oiseau migrateur, laisser derrière moi ces tragédies et recommencer ailleurs ?
Je suis submergé par les regrets. Il m'a fallu quarante ans pour réaliser que ce pays n'est que mort et destruction. Alors, comment puis-je partir ? Prendre la décision difficile d'abandonner ces lieux pour émigrer vers un endroit sûr, où je pourrais enfin vivre en paix le temps qu'il me reste. Chercher une existence normale. Je sais que l'amour de la patrie est une maladie chronique, difficile à éradiquer et qui nous poursuit jusqu'au bout du monde, avec ses guerres extérieures et intérieures. Pourtant, j'ai pris une décision. Je pars.
Décembre 2024