Et si les livres devenaient les seuls réfugiés face à une dure réalité? Quel est leur rôle pour redonner espoir aux personnes qui luttent pour survivre? Malgré le conflit au Soudan, des lecteurs passionnés s’efforcent de maintenir leur habitude de lire grâce à une bibliothèque publique à Nyala.
Mohsen Mahmoud a grandi en tant que lecteur assidu. Pendant les années de guerre et de conflits qui ont secoué sa ville natale, Nyala, capitale du Darfour-Sud, dans le sud-ouest du Soudan, son moyen préféré d'échapper à la réalité était de se plonger dans un bon livre. Au milieu du conflit qui fait rage aujourd'hui, il essaie d'inciter les autres à faire de même.Le Soudan est en proie à une guerre civile sanglante depuis avril 2023. C'est à cette date que deux factions rivales de son gouvernement militaire ont commencé à s'affronter pour le contrôle du pays. Des combats de rue chaotiques entre l'armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (RSR), un groupe paramilitaire rival, ont secoué la capitale Khartoum et se sont rapidement étendus à tout le pays.
La guerre civile qui sévit actuellement a fait des ravages considérables : des dizaines de milliers de personnes ont été tuées et plus de 10 millions Soudanais, soit 20 % de la population, ont été déplacés*. Plus de la moitié du pays est au bord de la famine.**
Nyala n'a pas été épargnée.
Deuxième ville du Soudan après Khartoum, Nyala est depuis longtemps un foyer de tensions ethniques. Elle occupe également une position stratégique, située le long des routes commerciales reliant Khartoum à l'Afrique du Nord et de l'Ouest. Elle est riche en bétail, en céréales et en arachides, une culture de rente majeure.
Une bataille pour son contrôle a éclaté juste après le début de la guerre. Depuis lors, les frappes aériennes et les tirs d'artillerie ont tué des dizaines de personnes, rasé des maisons, déplacé des habitants et paralysé la ville.
En juin 2023, la guerre avait anéanti la plupart des activités publiques à travers le Soudan. Alors que les combats entre la FSR et l'armée soudanaise s'intensifiaient pour le contrôle de Nyala, la plupart des lieux publics et des universités ont été fermés et aucune bibliothèque n'était accessible.
C'est alors que Mahmoud a décidé de réaliser son rêve de longue date : ouvrir une bibliothèque publique à Nyala.
« Je voulais offrir quelque chose à ma ville en ces temps difficiles. J'ai longuement réfléchi et j'ai conclu que la meilleure chose que je pouvais offrir était d'encourager les gens à lire des livres et des romans pour échapper à la réalité oppressante qui les entourait », explique Mahmoud, 35 ans.
Les livres n’ont pas été épargnés par la guerre au Soudan non plus. Pris entre deux feux, des milliers d'ouvrages ont été brûlés.
D’autres ont été imbibés par l’eau de pluie qui s’infiltrait à travers les bâtiments détruits où ils étaient autrefois conservés. En se promenant dans les rues de Nyala, on peut voir des livres de poche réutilisés comme combustible pour se réchauffer pendant les nuits froides ou pour cuisiner, et d'autres tachés de sang.
« La guerre a causé tellement de dégâts », explique Mahmoud. Des livres et des manuscrits rares ont été brûlés, et il n'est plus aussi facile qu'avant de se procurer de nouveaux livres. »
C'est pourquoi Mahmoud a lancé Knowledge Library (La librairie du savoir), un simple espace de lecture public doté d'une collection croissante d'ouvrages littéraires, afin d'aider les Soudanais à échapper aux épreuves de la guerre grâce à la lecture et de contribuer à préserver autant que possible la culture écrite et littéraire.
L'espace en lui-même est modeste : à l'intérieur, il y a deux tables en bois pour étudier, quelques chaises en plastique éparpillées, quelques tapis pour se détendre et quelques objets décoratifs fabriqués localement. Pour le rendre plus accueillant, Mohsen a ajouté quelques dessins. Il est destiné à être une oasis d'art et de culture au milieu du chaos.
La bibliothèque a commencé avec seulement 30 livres. Mais en quelques mois, les étagères ont vu leur nombre passer à 1 000, avec des ouvrages en arabe et en anglais sur tous les sujets, de la littérature mondiale à la philosophie en passant par l'ingénierie et l'apprentissage de l'anglais.
Des ouvrages d'importance culturelle et historique, tels que « Darfur's Heritage Encyclopedia » (Encyclopédie du patrimoine du Darfour) de Solaiman Yehia Mohamed, « Al Endaya », écrit par le célèbre auteur soudanais al-Tayeb Mohamed al-Tayeb, et l'ouvrage universitaire « Darfur, the Black Storm » (Le Darfour, la tempête noire) du chercheur Ahmed Abusada, font partie des livres soigneusement rangés dans cette modeste bibliothèque. L'absence de copies numériques de certains de ces ouvrages rend les versions imprimées qui ont survécu inestimables.
Le samedi, la bibliothèque sert également de forum pour des événements culturels. Elle a accueilli jusqu'à 100 visiteurs par jour.
Nyala était autrefois un centre culturel dynamique. Avant la guerre, il n'était pas rare de trouver des forums littéraires et des activités culturelles qui attiraient les auteurs soudanais. Les bibliothèques telles que la bibliothèque centrale de Nyala, Abdelkadeem et Al-Quds regorgeaient de lecteurs. Mais tout cela a été fermé par la guerre.
« Cet endroit est un cadeau de Dieu pour nous », déclare un habitué de la bibliothèque. « Si cette bibliothèque n'existait pas, les choses auraient été bien pires. C'est notre seul refuge dans ces circonstances éprouvantes. »
Pour Mahmoud, le projet de bibliothèque remonte à plusieurs années. Il a vu le jour après qu'il ait lu un livre sur l'enseignement aux enfants déplacés. « Je ne me souviens plus du titre », dit Mahmoud. Ce n'est qu'un des nombreux livres qu'il a parcourus au fil des ans.
Lorsque la guerre a éclaté, l'idée a pris un caractère d'urgence.
« Les gens étaient préoccupés par les nouvelles de la guerre et de la destruction », explique Mahmoud. « D'autres gaspillaient simplement leur temps libre à faire des choses sans intérêt. » Mahmoud voulait leur offrir quelque chose de mieux, un refuge où « découvrir de nouveaux personnages et de nouveaux pays et remplir leur esprit de choses qui pourraient changer leur vie », explique-t-il.
En octobre dernier, les FSR ont pris le controle de Nyala.
Aujourd'hui, la bibliothèque accueille environ 20 visiteurs par jour. Beaucoup sont partis à cause de la guerre ou sont trop fatigués par tout cela pour sortir. Mais Mahmoud considère ce projet comme un début.
« Nous allons tenter de rendre l’impossible possible et de redonner aux bibliothèques leur charme et leur éclat. Avec la création de celle-ci, je peux dire que nous avons déjà commencé », déclare Mahmoud.
Cet article a été publié en collaboration avec Egab.
* Au 26 octobre 2025, 13,9 millions de personnes ont été déplacées du Soudan, selon le HCR Soudan.
** Au 26 octobre 2025, Programme d'alimentation mondiale (PAM) indique que 24,6 millions de personnes au Soudan souffrent de faim aiguë et que 2 millions sont confrontées à la famine ou risquent de l'être.
Novembre 2024